Analyse de Frédéric Antoine, de l’Université catholique de Louvain

Belgique: La fin de l’agence de presse catholique CIP interroge les informateurs religieux

Bruxelles, 17 décembre 2001 (APIC) L’annonce officielle de la fermeture prochaine de l’agence de presse catholique CIP, qui cessera ses activités le 31 décembre, a secoué nombre de chrétiens en Belgique. Elle a aussi interpellé l’Association des Journalistes d’Information Religieuse (AJIR) de Belgique.

L’AJIR a consacré, le 12 décembre, une assemblée à débattre du problème posé par la disparition d’une agence de presse qui dispensait, selon bien des lecteurs, une information religieuse de qualité et devenue de plus en plus rare dans l’univers médiatique. Pour les aider dans leur réflexion, le président de l’AJIR Christian Laporte avait invité Frédéric Antoine, un analyste des médias qui connaît aussi le métier de journaliste de l’intérieur: il est en effet professeur au Département de Communication Sociale de l’UCL, l’Université catholique de Louvain, et rédacteur en chef du mensuel « L’Appel ». Cette publication se présente comme un magazine chrétien de l’événement.

La disparition d’un organe de presse peut s’envisager sous différents angles. F. Antoine a choisi de porter la question jusqu’au c?ur du projet médiatique: « Y a-t-il un pilote dans l’avion ? Sait-il où il va ? » Cette question, l’analyste l’a retournée sous différentes faces devant les informateurs religieux.

Le retrait de l’étiquette « catholique »

La situation actuelle de l’information religieuse, selon le professeur de l’UCL, tient à l’évolution des médias chrétiens généralistes et des médias tout court. Il observe dans les journaux d’origine catholique qui ont fondé l’agence CIP une volonté « de faire disparaître ou de ne plus faire apparaître l’étiquette catholique ». Ainsi relève-t-il la disparition de la page « Religion » dans le quotidien « La Libre Belgique » au profit d’une page « Débats », qui n’est plus une rubrique rédactionnelle. Quant aux quotidiens du groupe « Vers l’Avenir », ajoute-t-il, l’identité chrétienne historique, tant celle du projet journalistique que celle du capital financier, « ne paraît plus constitutive de l’identité actuelle ». Un retrait comparable de la religion s’est produit dans la presse flamande, et même plus tôt.

La religion reléguée dans la sphère privée

La conception même de l’information religieuse a subi une évolution. Le Concile Vatican II (1962-1965) lui avait donné un véritable essor. Aujourd’hui, les médias généralistes ne veulent plus l’information religieuse qu’on leur fournit, constate F. Antoine. Au fond, explique-t-il, la religion est reléguée dans la sphère privée. Le retrait de l’actualité religieuse dans les médias va de pair avec l’éviction de la religion dans l’espace public, lequel est largement porté par les médias. Avant le Concile, le baptême du prince Philippe de Belgique avait été un événement public. Le récent baptême de sa fille, la princesse Elisabeth, s’est déroulé en privé.

Question de forme… et de fond

L’évolution de la société médiatique a déjà beaucoup interpellé les chrétiens. « Beaucoup ont compris qu’il y avait un problème de forme: dans les médias, on ne communique pas, on n’informe pas n’importe comment. On s’est donc mis à travailler la forme. Mais a-t-on compris qu’il y a également un problème de fond ? Que dit-on, que communique-t-on au juste par telle ou telle forme ? Sur ces questions, la réflexion n’est pas aussi évoluée », estime F. Antoine. Et de citer l’exemple d’un dispositif perfectionné imaginé en France pour offrir par Internet un accès instantané à tous les horaires de messes de l’Hexagone: « Une prouesse technologique, mais une fiction quant à l’efficacité pastorale, parce que cela ne correspond pas aux attentes du public. Qui demande à son ordinateur de le conduire à l’église le dimanche ? »

Retrouver les métaphores du langage chrétien

« On n’a donc pas poussé les questions jusqu’au fond, poursuit l’expert invité par l’AJIR. Par exemple: comment parler aux générations actuelles avec des mots d’aujourd’hui ? Les métaphores du langage chrétien ne sont plus perçues et n’ont donc plus de sens dans la vie des gens. Même les rituels fondamentaux ne disent plus grand-chose aux jeunes… parce qu’ils n’étaient déjà plus pratiqués par leurs parents. Un divorce de plus en plus grand s’est ainsi installé entre le public des médias et la religion. Les médias sentent bien que les attentes du public sont de moins en moins en congruence avec le message. »

Tout pour l’hypermarché ?

CIP est un rare cas dans la presse en Belgique où les francophones ont tenu le coup plus longtemps que les néerlandophones, remarque F. Antoine. Mais l’histoire se termine de la même manière, poursuit l’analyse de l’UCL: le jour où un opérateur sur le marché s’aperçoit que sa valeur marchande devient nulle, il est condamné à disparaître. Le phénomène s’inscrit même dans la logique d’une mondialisation, où le primat est donné à l’économie.

Mais l’information – et l’information religieuse en particulier – n’est-elle qu’une marchandise ? demande le professeur en communication sociale. N’est-ce pas d’abord un bien culturel comparable à ceux pour lesquels on demande des clauses d’exception au sein de l’Organisation Mondiale du Commerce ? Dès lors comment inscrire ce bien culturel dans une autre logique que la simple loi de l’offre et de la demande ?

Un choix stratégique

Mais sortir de la logique marchande, c’est relancer la question du projet, celle du pilote dans l’avion, poursuit F. Antoine. « Puisqu’il y a de l’information qui coûte plus cher qu’elle ne rapporte, un choix stratégique est à faire, qui ne dépend pas seulement du système du marché: va-t-on arrêter les frais ou va-t-on investir ? Le monde religieux n’hésite pas à investir dans certaines communications et dans certains événements pour d’autres motifs que le calcul économique. Les premières raisons ne sont donc pas d’ordre économique. Il arrive même que les moyens suivent quand des projets suscitent un large intérêt. »

En attendant, constate le spécialiste des médias, des choix sont déjà faits dans l’Eglise catholique. Ils composent même, dit-il, « une tendance lourde: celle de développer des supports d’expression, des lieux où on se donne des tribunes. L’accent est mis sur le support de communication interne: on s’adresse au monde catholique et l’on cherche à gérer une communication interne. On fait circuler l’information entre soi, histoire de maintenir le feu intérieur. »

« Or, une agence d’information, analyse F. Antoine, ne s’inscrit pas dans ce contexte. Une agence n’est pas principalement un support d’expression, ni une tribune, ni une courroie de transmission pour relayer automatiquement la pensée d’une hiérarchie. Elle ne s’adresse pas non plus à un public interne. »

Quelle information ?

Sans prétendre en faire la seule clé d’analyse de la disparition de CIP, F. Antoine voit dans l’information événementielle une clé décisive pour expliquer « le divorce historique entre le monde de l’Eglise et le monde des médias ». CIP, explique le rédacteur en chef de « L’Appel », diffusait finalement « une vision très institutionnelle des choses, alors qu’une partie des attentes des médias s’inscrit dans une tout autre dynamique ». Plusieurs journalistes actifs dans le domaine de l’information religieuse se sont dits déçus d’apprendre qu’ils seront bientôt privés d’une source d’information essentielle.

L’AJIR comme telle n’a cependant pas pris position sur la prochaine fermeture de l’agence, sinon en prévoyant qu’une prochaine assemblée devrait s’interroger sur les causes de désintérêt public envers l’information religieuse et sur les enjeux d’une information religieuse de qualité. Les membres de l’AJIR se sont plu, tour à tour, à relever certaines satisfactions: en matière d’information religieuse « la rigueur était toujours du côté de CIP, par comparaison à d’autres sources »; « les gens de l’hémisphère Sud s’y reconnaissaient aussi, parce que CIP ne reflétait pas seulement les points de vue du Nord »; « les lecteurs y trouvaient une information pas trop recroquevillée sur l’Institution Eglise, mais ouverte au monde pluraliste « … Tous s’accordent à reconnaître qu’il y a des « besoins » d’information. Aux yeux des uns et des autres, il semble évident pourtant que le projet d’une « agence de presse » au sens strict du terme était devenu non viable. (apic/cip/be)

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