Encadré
Mais les Palestiniens vivent-ils vraiment si mal au quotidien?
Jean-Michel Poffet: Surtout depuis le début de l’Intifada, chaque fois que les territoires sont fermés, une grande partie des Palestiniens sont bloqués et ne peuvent plus aller travailler en Israël. Voici l’exemple de l’hôpital de Bethléem, sous direction suisse, le Caritas Baby Hospital: la moitié de ses lits ne sont pas occupés parce que les mamans et leurs bébés souffrants, voire en état d’extrême détresse, ne parviennent plus à l’atteindre. Parce que le check-point ne laissent pas passer les patientes. Elles doivent passer par des collines pour y parvenir et, souvent, l’enfant est mort en arrivant. Dans la région de Bethléem, beaucoup de familles sont proches de la famine et l’hôpital doit fournir des vivres.
Et Israël continue à occuper le terrain?
Jean-Michel Poffet: Affirmant que les Palestiniens n’assurent pas la sécurité, les Israéliens reprennent pied dans les zones qui étaient sous contrôle palestinien. Par exemple Bethléem, Naplouse et d’autres. Ils oublient le phénomène des colonies qui est à mon sens la cause numéro un du départ de l’Intifada actuelle. Sur ce point, Israël n’a pas respecté l’Accord d’Oslo qui prévoyait le gel de la colonisation.
Peut-on dire aujourd’hui qu’Israël se camoufle sous le manteau de la «guerre américaine contre le terrorisme» pour liquider plus rapidement le problème palestinien ?
Jean-Michel Poffet: Israël a pensé que les événements allaient ouvrir un boulevard pour le général Sharon et les siens qui prétendent suivre ce mouvement de sécurisation absolue du territoire. Mais il n’est pas sûr que cela fonctionne. Aux Etats-Unis en effet, on se demande pourquoi les Américains sont si peu aimés et si combattus dans le monde, et on a pris conscience que le foyer Israélo-palestinien expliquait tant de haine. Récemment, les Etats-Unis ont interpellé à plusieurs reprises Israël afin que ce problème soit réglé, et le président Bush a mentionné la nécessité de parvenir à un Etat palestinien. Le seul espoir qui nous reste, c’est que les pressions venant de l’Occident et des Etats-Unis soient suffisantes non pas pour blesser ou remettre en cause l’Etat d’Israël, mais pour trouver une solution qui fasse droit aux requêtes légitimes des Palestiniens.
Encadré
Beaucoup en doutent et se demandent s’ils veulent arriver à la paix, ou s’ils veulent seulement une victoire totale sur le pays. Personnellement, je n’en sais rien. En Israël, le découragement est complet. Il y a deux ans, tous les voyants étaient au vert pour la paix. Les Israéliens sont convaincus qu’ils offraient alors tout sur un plateau à des Palestiniens qui n’en ont pas voulu. D’où la violence actuelle… En fait, la situation est infiniment plus complexe. Ils n’est pas sûr du tout que les «concessions» promises par Israël (elles avaient été très loin pour finir) auraient été avalisées par la Knesseth, par l’opinion et par l’armée? Pour l’instant, il y a une énorme rupture de confiance, des deux côtés, et on ne pourra pas mener des négociations sans commencer par rétablir cette confiance.
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Leur donner une patrie, même modeste, mais viable
Pour l’instant c’est la voix de Sharon qui commande. On tue les Palestiniens qui déplaisent
Jean-Michel Poffet: Mais bien sûr. Et un Etat qui se sent en état de guerre se rassemble derrière ses dirigeants, cet étrange gouvernement d’union nationale qui parvient à réunir des positions aussi différentes que celles de Sharon et de Perez, alors que le mouvement «Pour la paix maintenant» est inexistant.
A cause des attentats suicides?
Jean-Michel Poffet: A cause des attentats, à cause de la peur, de la panique. Il faut se rendre compte que les Israéliens se sentent attaqués, estiment que l’existence d’Israël est menacée et se rassemblent derrière leurs dirigeants et leur armée. Pour eux, l’agresseur est sans conteste le terrorisme palestinien dont ils attribuent la pleine responsabilité au président Arafat. Ce même Arafat que, par ailleurs, Israël semble avoir toujours protégé, peut-être pour mieux l’humilier. De mon point de vue, j’estime qu’il y a aussi une agression de fait vis-à-vis des territoires palestiniens qui doivent être rendus. C’est d’ailleurs aussi l’avis d’une bonne partie de la presse israélienne d’opposition. Il faut qu’on en sorte. Mais sont-ils prêts à rendre les colonies, donner l’ensemble de la Cisjordanie, une partie de Jérusalem de manière à ce que les Palestiniens puissent aussi avoir Jérusalem comme capitale? Tout cela était prévu. Actuellement, tant qu’on ne passera pas par là, il n’y aura pas de paix, ce n’est pas possible.
Le fait qu’Israël soit soutenu comme il l’est par les Etats-Unis ne conforte-t-il pas cet Etat dans une certaine intransigeance, un sentiment de supériorité?
Jean-Michel Poffet: Ça paraît indéniable à partir du moment où vous avez un support immense non seulement symbolique, mais politique et économique. Et les Palestiniens le ressentent d’autant plus que la situation n’est pas symétrique. Ils ne sont pas soutenus par le monde arabe. Juste verbalement, mais pas plus. Les Palestiniens sont les grands abandonnés de l’Egypte, de la Jordanie, du Liban. Ils apparaissent vraiment comme un petit peuple écrasé dans cette région. A partir du moment où on leur donnerait un traité de paix et une patrie même modeste mais viable, – la Cisjordanie puisqu’il ne reste plus que ce mouchoir de poche – n’est-il pas probable qu’ils vivent très vite en symbiose avec Israël, puisque les deux économies sont déjà imbriquées. Les uns ont besoin des autres du point de vue du travail et des échanges. Beaucoup pensent que la paix serait dés lors jouable. Mais, en Israël, d’autres soupçonnent que même cela n’arrêterait pas le terrorisme. D’où la tentation d’aller jusqu’au bout et de réoccuper l’ensemble de la région. Mais on n’élimine pas un peuple sur sa terre. Ce n’est pas possible. Surtout quand on sait que la moitié de la population de Gaza a moins de 15 ans.
Ils sont déterminés…?
Jean-Michel Poffet: Un Palestinien me confiait il y a peu: «Jusqu’à présent j’y ai cru. J’espérais la paix. Mais nous avons été trompés, nous n’avons plus rien à perdre, ils verront ce que c’est qu’un peuple qui n’a plus que sa mort pour crier sa révolte». Et c’est le drame des attentats qui blessent profondément l’opinion israélienne. Parce que, quand vous avez une bombe qui saute dans un bus ou une pizzeria, il faut s’imaginer l’horreur que ça représente dans les familles. Ce sont des innocents. C’est inacceptable. Mais. Regardez les centaines de morts depuis le début de l’Intifada. Ce sont aussi des enfants, des innocents. C’est aussi inacceptable. Etrange que ces gosses qui maniaient un caillou et se retrouvent avec une balle bouleversent si peu l’opinion. (apic/rdd/pr)
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