Colombie: Les syndicalistes devenus des «objectifs militaires», dénonce César Carrillo
Paramilitaires à la solde des multinationales du pétrole
Par Pierre Rottet, de l’Agence APIC
3’000 syndicalistes colombiens ont été massacrés ces 12 dernières années par les agents des forces dites de sécurité ou par les paramilitaires. Défendre le droit à la dignité et au travail des ouvriers de ce pays relève décidément du courage, et c’est peu dire. César Carrillo, membre des travailleurs de l’industrie du pétrole en Colombie, regroupés au sein de l’Union syndicale ouvrière, sait de quoi il parle. Les syndicalistes, affirme-t-il, sont devenus des «objectifs militaires» déclarés, au nom des intérêts du gouvernement et des multinationales. Interview.
César Carrillo, 55 ans, pointe du doigt les multinationales du pétrole qui financent, selon lui, les groupes paramilitaires afin de leur permettre d’exploiter les richesses du sol et les prospections nouvelles. «En toute tranquillité, quitte à assassiner, ou à faire déplacer les populations autochtones, les «campesinos» ou les «Indios», au fur et à mesure de l’avancement de nouveaux forages». Sur une population de 41 millions de personnes, le pays compte 2 millions d’exilés.
Coca Cola, par exemple, assure César Carrillo, fait aujourd’hui l’objet de poursuites judiciaires aux Etats-Unis, «pour complicité avec des groupes paramilitaires et assassinats de syndicalistes». Des compagnies comme la «Texaco» la «British Petroleum» ou autre «Rebsol», en Espagne, pourraient à leur tour faire l’objet de poursuites devant la justice.
Entre-temps, le énième accord entre les Forces armées révolutionnaires colombiennes (FARC) et le gouvernement a été conclu de justesse en fin de semaine passée, alors que les dernières escarmouches faisaient sur le terrain près d’une centaine de morts. But avoué mais lancinant: négocier un cessez-le-feu. Et faire avancer un processus de paix dont les acteurs discutent depuis des années, sans jamais aller au-delà des simples mots. Galvaudé, le mot «paix» ne sert guère que des prétentions électorales, sur le dos des milliers de victimes que cette guerre qui ne porte pas son nom fait depuis une trentaine d’années. «La Colombie est le pays au monde où l’on assassine le plus de syndicalistes, de journalistes et de militants des droits de l’homme. Ce genre d’activités est synonyme de mort», constate notre interlocuteur.
APIC: Votre syndicat a-t-il encore une chance de se faire entendre dans ce paysage?
César Carrillo: Difficilement, mais nous y croyons, malgré le climat de terreur. L’industrie du pétrole emploie 18’000 ouvriers dans le pays. En production, elle représente quelque 700’000 à 800’000 barils quotidiens contre 2,3 millions de barils environ au Venezuela. C’est largement inférieur à celle du pays voisin, certes, mais suffisant pour susciter les convoitises. Une vingtaine de compagnies multinationales exploitent la majorité de la production pétrolière. Une partie de notre lutte syndicale a également pour but d’empêcher le gouvernement de privatiser le peu qu’il reste. Ce qui a coûté la vie à des centaines de «compañeros» ces dernières années, dont 152 l’an dernier.
APIC: Vous pointez votre doigt contre les multinationales de l’industrie pétrolière, bien protégées, semble-t-il.
César Carrillo: En Colombie comme dans le monde, la richesse pétrolière a toujours été motif de conflits. La Colombie n’a pas échappé aux ambitions des multinationales, protégées par des pouvoirs en place et des corruptions à tous les niveaux de l’appareil d’Etat. Ces multinationales ont instauré de véritables empires dans certaines régions du pays, principalement au nord est, proche du Venezuela et des Caraïbes, sans état d’âme aucun à l’égard des populations civiles. Elles violent impunément la souveraineté nationale et, surtout, n’hésitent pas à recourir à toutes les méthodes possibles pour exploiter la richesse et exercer leur propre contrôle. La «Texaco» a été la première à soutenir les groupes paramilitaires, à les armer, à les payer. Mais il y en a d’autres, comme British Petrolium (BP), Rebsol (Espagne), Mobil, Total.
APIC: Vous accusez les multinationales. Avec quelles preuves?
César Carrillo: Comment produire des documents? Elles ne vont tout de même pas laisser des preuves derrière elles. Que ce soit en Colombie ou ailleurs dans le monde, elles agissent, sans toutefois avoir la naïveté de laisser des traces. Mais la pratique montre bien ce qu’il en est. Avant l’exploitation du pétrole, il n’y avait aucun paramilitaires, sur territoire colombien. Maintenant, il suffit d’une seule nouvelle exploitation, de l’extension de l’une d’entre elles ou de nouveaux forages pour que les groupes paramilitaires apparaissent, tuent, massacrent. Dernièrement entre 10’000 et 15’000 «campesinos» ont été déplacés du sud du Département de Bolivar pour les besoins de nouvelles explorations. Derrière ces déplacements apparaissent clairement les paramilitaires. Et les sociétés pour les financer. Les syndicats ont du reste payé un lourd tribut en hommes, car plusieurs ont payé de leur vie leurs protestations.
APIC: Et il existe encore des syndicalistes en Colombie?
César Carrillo: Oui, malgré les violences, les menaces et les défis, nos mouvements totalement indépendants par rapport aux groupes de guérilla et des instances gouvernementales continuent à revendiquer le droit à la vie, à la dignité et au travail, à réclamer de meilleures conditions de boulot, à se mobiliser contre les privatisations.
APIC: La paix, y-a-t-il encore quelqu’un pour y croire?
César Carrillo: Nous pensons qu’elle est possible. La paix ne peut s’obtenir qu’avec plus de justice sociale, avec une répartition plus équitable des richesses et de meilleures conditions de vie et de développement pour les populations. Le processus de paix renoué entre les FARC et le gouvernement est une bonne chose. Car si on «tue» l’espérance, que restera-t-il aux Colombiens? Mieux que personne, ils savent ce que peut signifier la rupture totale de ce processus, synonyme d’aggravation de la guerre, d’escalade de la violence.
APIC: Quel rôle joue le «Groupe des dix» pays – dont la Suisse – impliqué dans le processus de paix?
César Carrillo: D’intermédiaire. Leur mérite est de servir de pont, entre l’une et l’autre partie, de faciliter des rencontres entre antagonistes, y compris sur leur territoire. Mais cela ne saurait suffire. Les pressions sur le gouvernement colombien sont inexistantes, sans doute par crainte de déplaire aux Etats-Unis. Quand donc comprendra-t-on que cette guerre sale ne prendra fin qu’avec l’établissement d’une société plus juste, plus démocratique? (apic/pr)
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