Eglise et mise en cause de l’hégémonie du discours néolibéral

Réflexion à propos du Forum Social Mondial de Porto Alegre

Jacques Berset, APIC

En 2002, le monde est devenu encore plus inégalitaire et moins solidaire: à l’heure de la globalisation des marchés et de feu l’hégémonie du discours néolibéral, le fossé entre riches et pauvres s’est encore creusé ces dernières années. L’inégalité globale a en effet progressé très rapidement, – de 5% – selon les derniers chiffres publié par l’Economic Journal (janvier 2002) pour le compte de la Banque Mondiale.

Selon cette première étude mondiale, qui porte sur la période 1988- 1993, les 1% les plus riches (50 millions de ménages) ont un revenu supérieur aux 60% les plus pauvres (2,7 milliards de personnes). En cinq ans, le revenu mondial réel par tête a progressé de 5,7%, mais tous les gains sont allés aux 20% les plus riches. Les 5% les plus pauvres, par contre, ont vu leurs revenus diminuer de 25%. Parmi les régions paupérisées: une grande partie de l’Europe de l’Est et l’ex-URSS et l’Afrique subsaharienne, ainsi que les régions rurales d’Inde et de Chine.

Face à cette sombre réalité, les discours rassurants et convenus des grands de ce monde réunis au Waldorf Astoria de New York pour le Forum Economique Mondial (WEF) n’y changeront rien. Malgré la volonté de certains de mettre la lutte contre la pauvreté au c?ur des discussions du WEF, l’actuelle récession mondiale ne va pas favoriser la générosité de pays riches tétanisés par la lutte contre le terrorisme. Encouragé par le lobby des producteurs d’armements, le président Bush vient d’ailleurs d’augmenter le budget militaire américain de 55 milliards d’euros (+15%). Les pauvres paieront: des coupes budgétaires sont prévues dans l’éducation et les affaires sociales.

Non à la mondialisation néolibérale

A Porto Alegre, au Forum Social Mondial (FSM), plus de 40’000 personnes – parmi eux de nombreux chrétiens, et même des évêques – ont dit non à la mondialisation néolibérale qui ne favorise qu’une minorité déjà privilégiée. Le président de la Conférence nationale des évêques du Brésil (CNBB), Mgr Jayme Henrique Chemello, a qualifié de scandale le fait qu’au Brésil, 9ème puissance économique du monde, 53 millions de personnes vivent sous le seuil de pauvreté. Mgr Luciano Pedro Mendes de Almeida a dénoncé le fait qu’au Brésil, le remboursement de la dette extérieure passe avant la lutte contre la pauvreté. Dans ce pays qui applique à la lettre les recettes néolibérales du Fonds Monétaire International (FMI), on produit de la nourriture pour l’exportation avec les techniques les plus modernes, tandis que des millions de Brésiliens souffrent de la faim.

Des élites contaminée par le virus du « consumisme »

Au Brésil, plus grand pays catholique du monde, les élites sont contaminée par le virus du « consumisme » et sont devenues totalement indifférentes aux souffrances de leurs concitoyens, a déploré Dom Mauro Morelli, évêque de Duque de Caxias. L’Eglise, face à ce constat, est divisée, souligne le théologien de la libération Frei Betto. Le dominicain brésilien est l’une des figures emblématiques du FSM. « L’Eglise est comme les autres institutions de la société. A l’instar de la famille ou de l’école, elle n’échappe pas aux contradictions de cette même société. Aujourd’hui, nous vivons dans une société où la « pensée unique » néolibérale est hégémonique, où se répand la culture de la « désolidarisation », et cela affecte aussi l’Eglise ».

Le journaliste brésilien estime que la privatisation n’est pas seulement un phénomène économique, « c’est aussi un phénomène métaphysique »: les gens privatisent leurs valeurs et mettent en avant leurs intérêts personnels au détriment des idéaux sociaux et collectifs. On en arrive à privatiser la foi, comme le font certains mouvements religieux qui privilégient la relation personnelle avec Dieu, de façon affective et subjective, en laissant totalement tomber la médiations communautaire. « Ils crient ’Alléluia, Alléluia’, les bras levés au ciel, et laissent de côté l’engagement chrétien pour la justice, la solidarité avec les pauvres ». Pour Frei Betto, c’est là le reflet de la culture néolibérale qui prend racine dans l’Eglise.

Mais tous les vents ne soufflent pas dans la même direction. Partout dans le monde, en Amérique latine en particulier, le débat sur la « mondialisation à visage humain » émerge dans l’Eglise. Et ceci grâce à la mobilisation de la société civile, depuis les grands rassemblements de Seattle, Porto Alegre, Gênes, etc. Dans ces forums, l’on prône l’annulation de la dette, la mise en place de règles contraignantes pour freiner le blanchiment d’argent sale provenant de toutes sortes de trafics illicites, l’exode des capitaux du tiers monde, les jeux dangereux de la spéculation financière au niveau mondial. Dans ce processus de prise de conscience, les chrétiens jouent dans certains pays un rôle de premier plan. Ce sont surtout les mouvements de base, les congrégations religieuses, les commissions « Justice et Paix », qui participent à cette remise en question du « désordre du monde » provoqué par la mondialisation néolibérale.

Développer la pensée sociale chrétienne face à la financiarisation de l’économie

Le débat sur la mondialisation, avec ses effets positifs – comme la facilité accrue de communiquer et d’échanger au niveau mondial – et négatifs, se répand dans les différentes sphères de l’Eglise. Mais il y a encore beaucoup à faire pour que l’entièreté du peuple de Dieu soit persuadé que, pour reprendre le slogan du FSM, « un autre monde est possible », et agisse en conséquence. En commençant par exemple par un partage des biens.

Il s’agit surtout, en l’état actuel de l’analyse des phénomènes complexes de mondialisation, d’affiner la pensée sociale chrétienne en prenant notamment en compte la financiarisation de l’économie. Cette logique, qui découple de plus en plus la sphère de la production de la sphère financière (voire spéculative), subordonne tout aux exigences des actionnaires. Ces derniers font pression pour obtenir un haut rendement des titres, visant la maximisation de la « valeur actionnariale » (share-holder value).

Un spécialiste de la pensée sociale chrétienne, Johan Vestraeten, professeur de théologie morale à l’Université de Louvain, regrette à ce propos que l’Eglise n’entre pas assez en dialogue avec la pensée contemporaine sur les défis réels posés à l’enseignement social chrétien par la mondialisation et la financiarisation de l’économie. Il y a tout un champ de recherche à défricher. Espérons que cet appel sera entendu par les rédacteurs du document de la Commission pontificale « Justice et Paix » qui doit être publié ces prochains mois. Intitulé « Doctrine sociale de l’Eglise, lignes fondamentales », il s’agit d’une sorte de catéchisme social voulu par Jean Paul II « comme moyen privilégié pour l’Eglise de dialoguer avec la nouvelle société ». Le défi est lancé. (apic/be)

webmaster@kath.ch

Portail catholique suisse

https://www.cath.ch/newsf/reflexion-a-propos-du-forum-social-mondial-de-porto-alegre/