« N’y a-t-il pas eu d’autres silences que ceux des chrétiens? »
Paris, 28 février 2002 (APIC) La sortie du film « Amen », qui dénonce notamment le « silence terrible » de Pie XII sur l’extermination des Juifs, provoque de nouveaux débats en France, alors que le processus de béatification de cet ancien pape (1939-1958) se poursuit au Vatican.
Après la polémique sur son affiche publicitaire, associant une croix chrétienne et une croix gammée, la sortie mercredi du film de Constantin Costa-Gavras – inspiré de la pièce « Le Vicaire » de l’Allemand Rolf Hochhut, qui avait déjà fait scandale dans les années 60 – a donné lieu à de nouveaux débats, largement repris par la presse.
« Même si elle porte sur un événement vieux de plus d’un demi-siècle », la question soulevée par le film « reste au coeur des interrogations d’aujourd’hui sur les relations entre les chrétiens et les juifs, sur la mémoire de la shoah ou encore sur la place des religions dans les tragédies du monde », écrit le quotidien « Le Monde ».
De son côté, « Le Figaro » prend ouvertement la défense de l’ancien pape: « Aux déclarations tonitruantes, Pie XII a préféré l’action diplomatique et caritative. Aux gesticulations, l’aide effective et « silencieuse », écrit- il.
Pie XII « aimait les Allemands, mais détestait les nazis. Il savait l’incompatibilité radicale du national-socialisme et du christianisme », estime de son côté le directeur d’Histoire du christianisme magazine, Jean- Yves Riou. M. Riou souligne l’ »engagement » sans précédent de Pie XII en 1940 dans une conspiration tendant à renverser Hitler, avant d’ajouter: « Mal connue, cette affaire éclaire la nature des liens qu’Eugenio Pacelli, ancien nonce à Munich, puis à Berlin (1917-1929), entretenait avec l’Allemagne, avant de devenir pape sous le nom de Pie XII ».
En revanche, l’historienne Annie Lacroix-Riz, affirme que « l’antisémitisme de l’Eglise dans l’entre deux-guerres est avéré, et on ne débat que sur le fait de savoir s’il demeurait un antijudaïsme ou devenait un antisémitisme racial (Voelkisch) ».
« Celui de Pacelli unissait les deux: sa correspondance bavaroise révèle son obsession morbide des « juifs galiciens » bolcheviques. Comme tout Voelkisch, il voyait dans chaque juif un bolchevique, et inversement », a-t-elle ajouté.
Retour au passé
Selon « Le Monde », on peut se demander si l’ »émotion » manifestée par des évêques et « apparemment partagée par de nombreux catholiques (…), n’est pas d’abord l’expression d’un refus de revisiter un passé douloureux (…), comme le suggère la façon dont le Vatican continue de maintenir obstinément fermé l’accès à ses archives de ces années terribles ».
Le Vatican a annoncé le 15 février l’ouverture partielle de ses archives secrètes jusqu’en 1939, tout en maintenant le secret sur celles concernant le pontificat de Pie XII, pendant lequel les juifs d’Europe ont été exterminés par les nazis.
Le président de la Conférence des évêques de France, Mgr Jean-Pierre Ricard, avait souhaité ce même jour qu’ »Amen. » permette d’ouvrir un débat d’historiens. « Le thème de ce film est l’indifférence (…), et cette indifférence est aussi bien celle de la Société des Nations, que de l’Amérique, du Vatican ou de l’Eglise protestante », avait-il rappelé.
Interrogations
« Toute l’attention a été donnée à l’affiche et je pense que ça risque de détourner les gens du film. Ce serait très malheureux, parce que le débat se fait avec le film, pas sur une affiche », avait dit à la presse Costa- Gavras le 21 février, après que la justice française eut refusé d’interdire l’affiche réalisée par l’ancien photographe de Benetton, Oliviero Toscani.
Quant à Paul Thibaud, président de l’Amitié judéo-chrétienne de France, il s’interroge sur la nécessité de sortir ce film en 2002, à partir d’une pièce des années 60. « Les motifs de l’action de Pie XII ne sont pas totalement éclaircis, écrit-il dans le quotidien « La Croix ». Si des documents essentiels ont été publiés, les archives ne sont pas encore ouvertes. Mais on ne peut pas faire comme si rien, depuis les années 1960, n’avait pas été fait ni pensé. Que signifie donc, dans ces conditions, la reprise pure et simple du cadre dramatique de Hochhut? Il était utile d’opposer naguère, à l’angoisse du témoin réel (le SS protestant Kurt Gerstein) et du témoin imaginaire (le jésuite Riccardo Fontana) les précautions, hésitations et calculs des autorités religieuses. Mais aujourd’hui, il apparaît artificiel et convenu de tout réduire à une série d’aller et retour entre Auschwitz et le Vatican. Pie XII était-il donc la seule force qui puisse s’opposer à Hitler? N’y a-t-il pas eu d’autres consentements, d’autres silences que ceux des chrétiens? » (apic/ag/cx/pr)
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