L’Erythrée a faim de paix...

L’Eglise érythréenne face aux dérives autoritaires du président Issayas Afeworki

Jacques Berset, APIC

Asmara/Barentu, 4 mars 2002 (APIC) Une kyrielle de véhicules militaires peints en blanc de la MINUEE, la Mission des Nations Unies en Erythrée et en Ethiopie, sillonne Asmara. Les rues bien entretenues, de style colonial italien, font la fierté de la capitale érythréenne. La présence des soldats onusiens a provoqué une flambée des loyers, mais elle représente une aubaine pour de nombreux restaurants. Car pour le reste, l’économie de ce petit pays de 3,5 millions d’habitants est sinistrée: la croissance du PIB est passée de +7,9% en 1997 à -8,2% en 2000.

Sur le front politique, les Eglises, comme les milieux dissidents et les journalistes – ceux qui ne sont pas aux ordres -, doivent faire face aux dérives autoritaires du président Issayas Afeworki. Son parti, le Front populaire pour la démocratie et la justice (PFDJ), véritable « Parti-Etat » issu de la guérilla d’obédience marxiste du Front populaire de libération de l’Erythrée, a décidé d’ajourner sine die les élections parlementaires de décembre dernier.

Le mois dernier, les membres de l’Assemblée nationale – tous adhérents du PFDJ -, se réunissaient pour la première fois depuis 18 mois pour décider. de ne pas autoriser la création d’autres partis politiques. Les députés ont estimé, selon la presse gouvernementale – la seule autorisée! – que les partis politiques n’étaient pas importants à l’heure actuelle en Erythrée. Ils ont soutenu la répression des dissidents, d’anciens compagnons de route membres du gouvernement et du PFDJ que le président Issayas Afeworki qualifie de « traîtres » et de « défaitistes ». Selon Amnesty International, qui réclame un procès pour faire la lumière sur les charges retenues contre eux, les 11 hauts responsables arrêtés en septembre dernier sont maintenus « incommunicados » n’ont pas été formellement accusés par un tribunal.

En septembre, la monnaie nationale, le nakfa, a été dévalué d’un tiers par rapport aux devises étrangères, renchérissant d’autant les biens importés. Aggravée par la sécheresse qui a frappé 500’000 personnes et le déplacement des populations frontalières dû à la guerre, la malnutrition se développe. 800’000 personnes dépendent d’une assistance alimentaire, selon le dernier rapport du Secrétariat catholique érythréen et « l’Appel pour l’Erythrée 2002 » de l’Office des Nations-Unies pour coordination des affaires humanitaires (OCHA).

Les jeunes soldats ont connu le goût du sang

Entre mai 1998 et juin 2000, date de la cessation des hostilités, le conflit frontalier avec l’Ethiopie a fait près de 25’000 morts côté érythréen et au moins 5 fois plus côté éthiopien. Sans compter les dizaines de milliers de mutilés et de traumatisés difficiles à réintégrer. « Ils ont assisté à des carnages, connaissent le goût du sang. », lance un prêtre qui aide des jeunes soldats. La guerre a mis à mal les structures familiales traditionnelles et précipité nombre de familles dans la misère. La prostitution s’est largement répandue, et avec elle le sida. Le nombre de personnes infectées par la pandémie, qui touche déjà officiellement le 3% de la population (dont 35% des prostituées), a doublé en un temps record.

Main basse sur les salaires pour financer l’effort de guerre

L’Erythrée, pays peu peuplé, est fortement militarisé et enrôlé idéologiquement par le parti unique. Tous ceux qui sont en mesure de travailler sont mobilisés, ce qui paralyse l’économie, car la main d’?uvre fait défaut sur les chantiers ou dans les usines. Des médecins et des enseignants travaillant pour le compte de l’Eglise – leur salaire est payé par des ?uvres d’entraide catholiques italiennes – sont mobilisés sur leur place de travail dans le cadre du « Service national », comme d’autres fonctionnaires.

Ils sont « fortement encouragés » à reverser leur salaire à l’Etat, qui leur en restitue un faible pourcentage sous forme de solde. « Ces quelques nakfa ne leur permettent pas de nourrir leur famille, mais s’ils ne contribuent pas volontairement, ils risquent d’être embarqués lors d’une rafle », dénonce un prêtre qui requiert l’anonymat.

L’Eglise sollicitée sur tous les fronts

Au milieu des ruines de l’église de Boshoka, au mur éventré par un obus éthiopien – avant de se retirer, les troupes d’occupation ont dynamité la résidence des s?urs et le presbytère – Mgr Thomas Osman, le nouvel évêque de Barentu, nous énumère la litanie des tâches qui l’attendent. Mgr Osman, un fier Kunama appartenant à une ethnie noire d’origine nilotique vivant près de la frontière soudanaise, a succédé en ce début d’année au capucin bergamasque Luca Milesi à la tête de l’éparchie de Barentu. Avec d’autres ONG et les organismes de l’ONU, l’Eglise est sollicitée pour accueillir les dizaines de milliers de réfugiés qui rentrent du Soudan.

Elle se prépare également au prochain rapatriement de 200’000 soldats démobilisés, pour lesquels il faudra trouver du travail ou des appuis psychologiques: nombreux sont les jeunes perturbés par propagande haineuse et belliqueuse à laquelle ils ont été soumis. Avec l’aide du Secrétariat catholique érythréen, elle prévoit des ateliers de réhabilitation pour les traumatisés de guerre. Les cliniques détruites ou pillées par les troupes éthiopiennes lors de l’invasion de la région du Gash Barka doivent encore être réparées.

Alors que la reconstruction nécessiterait l’unité nationale, le président Issayas Afeworki a choisi la répression pour mater la contestation politique. Le 18 septembre, il faisait arrêter un groupe de compagnons de la lutte pour l’indépendance, anciens ministres et généraux dissidents membres du comité central du PFDJ, ainsi qu’une dizaine de journalistes. Il ordonnait le même jour la fermeture de tous les journaux privés, dont les trois journaux catholiques du pays. (*).

Une lettre pastorale qui fait mouche

« Je ne connais pas les motifs de la fermeture de nos journaux, mais peut-être la raison en est la lettre pastorale des évêques, publiée en tigrynia à l’occasion des 10 ans de l’indépendance », relève l’évêque de Barentu. Ce texte de 24 pages souligne la joie des catholiques érythréens d’avoir été libérés de l’oppression du régime de Mengistu Haïlé Mariam. Ce dernier avait confisqué de nombreuses propriétés de l’Eglise, notamment des écoles secondaires et supérieures. Mais ces dernières, plus de 10 ans après la chute du régime communiste, n’ont pourtant toujours pas été restituées malgré les demandes réitérées de l’Eglise.

Les évêques des trois éparchies d’Asmara, Barentu et Keren dénoncent encore la corruption, une administration de la justice peu fiable, l’atteinte à la culture du pays et aux fêtes religieuses traditionnelles. Le remplacement de la traditionnelle fête chrétienne du Maskal, qui commémore fin septembre la découverte de la vraie croix sur laquelle le Christ fut crucifié, par la fête civile du Nouvel An, a suscité l’ire des évêques. Prônant la réconciliation avec le voisin éthiopien, ils réclament également pour leur pays la démocratie et la liberté d’expression et de la presse.

Les prélats catholiques déplorent que la haine a été intentionnellement encouragée et manipulée par les gouvernements des deux pays en guerre. La déportation brutale de familles entières – souvent dispersées selon la nationalité des conjoints – ont touché plus de 100’000 personnes tant en Erythrée qu’en Ethiopie. Aujourd’hui encore, des mères sont séparées de leurs enfants, des maris de leurs épouses. « Cette séparation a causé d’énormes souffrances et des traumatismes profonds, car dans de nombreux cas, les personnes sont nées dans le pays qu’elles ont été forcées d’abandonner, laissant sur place tous leurs amis et des membres de leur famille », déplore pour sa part Elio Tamburi, responsable pour la question des droits humains à l’UNMEE.

Considérant la baisse de la moralité provoquée par la guerre et le développement d’une « éthique militaire », les évêques érythréens relèvent que la véritable paix ne saurait être atteinte uniquement par le processus formel de démarcation des frontières (cause de la guerre Ethiopie- Erythrée), un arbitrage international qui doit s’achever à La Haye, mais bien par le développement d’une culture de réconciliation et de pardon. (apic/be)

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