APIC Interview

Fribourg: Création de la «Fondation Marguerite Plancherel»

Pour que les collégiens fribourgeois sachent ce

que d’autres jeunes ont fait pour la liberté du monde

Jacques Berset, APIC

Fribourg, 15 mars 2002 (APIC) Les amis de la France à Fribourg connaissent bien Marguerite Plancherel. Fribourgeoise d’adoption et Suissesse de c?ur, elle sert en effet l’amitié franco-suisse depuis plus de cinquante ans. Peu de gens, par contre, savent qu’elle est une miraculée du couloir de la mort de la prison de Berlin-Charlottenburg. Cette Alsacienne, qui n’a jamais accepté le joug nazi, fut un jour de 1943 condamnée à mort pour fait de résistance.

A l’occasion de la création officielle, vendredi 15 mars au Collège du Sud à Bulle, de la «Fondation Marguerite Plancherel», l’alerte octogénaire a accepté de nous raconter sa terrifiante odyssée. Elle ne l’a pas fait volontiers, à cause des souvenirs pénibles que cette évocation remue en elle, et parce qu’elle refuse de se mettre en avant, tant d’autres compagnes et compagnons ayant péri dans l’anonymat de la déportation.

Mme Plancherel s’est finalement laissée convaincre: pour que ne se répète pas la barbarie déchaînée par les nazis, le devoir de mémoire est impératif. La Fondation créée le 15 mars veut encourager les collégiens fribourgeois à réaliser des travaux d’histoire sur le thème de la résistance, «pour qu’ils sachent ce que d’autres jeunes ont fait pour la liberté du monde».

A l’adresse des jeunes, elle tient à préciser que de nombreux Suisses ont appuyé la Résistance: «Si certains Suisses étaient pour l’Allemagne, comme des Français soutenaient le régime de Vichy et la collaboration, ce n’est pas une raison pour salir le passé de la Suisse. Ma seconde patrie a fait des choses extraordinaires pour nous pendant la guerre et après la guerre, en accueillant pour les soigner de nombreux survivants des camps. Des prêtres et des pasteurs ont joué le rôle de passeurs, ont participé à des réseaux. Il faut leur rendre justice!».

APIC: Le gouvernement français, il y a deux ans, vous a remis les insignes de Grand Officier de l’Ordre National du Mérite; vous aviez déjà reçu la Légion d’Honneur des mains du Général Leclerc en 1946 et la croix de Commandeur à titre militaire en 1987, ainsi que plusieurs autres médailles. Quel a été votre rôle dans la Résistance ?

M.P. : J’ai été une résistante parmi d’autres, immatriculée aux Forces Françaises Libres à Londres. Après la guerre, j’ai appris que j’avais le grade de lieutenant. J’ai fait du sabotage au quotidien, dès 1940. J’ai surtout participé à trois filières d’évasion de prisonniers de guerre, notamment du réseau alsacien Klébert. L’invasion allemande n’avait pas laissé les Français indifférents. L’appel à la résistance lancé par le général De Gaulle, depuis Londres, nous a réveillés.

J’étais à l’époque une jeune infirmière alsacienne de 21 ans, à l’hôpital de Saverne, dans le Bas-Rhin. Nos médecins avaient été immédiatement arrêtés et remplacés par des médecins allemands. Notre premier acte de résistance a été d’apporter des vêtements civils aux médecins et prisonniers de guerre internés au château des Rohan, pour aider leur

évasion… à la barbe des Allemands. C’étaient de petites actions comme cela qui, accumulées, ont grippé la machine de guerre allemande. Le soir du 18 juin, nous avons entendu à la radio l’appel de Londres. En rentrant à pied de l’hôpital, j’ai coupé les fils du téléphone allemand; j’avais mis sur la table de la salle à manger un bouquet de fleurs tricolores, les officiers allemands nazis ont compris.

APIC: La proposition de créer une fondation portant votre nom ne vous a d’abord pas enchantée.

M. P.: L’initiative vient de Gilbert Ceffa, un Genevois qui a ?uvré dans la Résistance avec d’autres Suisses. L’idée ne vient donc pas de moi, je m’y suis d’abord clairement opposée, car je ne veux pas qu’on me mette en avant. Beaucoup d’autres ont résisté contre les nazis, et je n’ai fait que mon devoir. Mais je suis persuadée que la force du témoignage des vivants est importante. Ceux qui ont survécu aux camps nazis ne sont plus nombreux. A Fribourg, nous ne sommes plus que deux déportées de la Résistance: Mme Charlotte de Habicht-van Berckel et moi-même.

Témoigner est un devoir impératif de la part des survivants, une mise en garde pour les générations futures. Même si évoquer ces moments de souffrances indicibles est pour nous comme retourner le couteau dans une plaie qui ne se referme jamais. C’est une souffrance qui rappelle jusqu’où conduisent le racisme et le mépris de l’homme. Nous avons lutté pour rester libres, pour rester dignes de notre condition humaine. Je n’ai jamais perdu ma dignité pendant mes 33 mois de captivité, malgré les humiliations des SS et de la Gestapo.

Geneviève De Gaulle-Anthonioz, la grande résistante que nous avons enterrée le 19 février, dit que c’est une trace matérielle pour les autres et que notre témoignage sur cette époque est important. Il faut le donner à nos enfants et à nos petits-enfants, même si cela nous blesse. Il faut faire connaître aux jeunes d’aujourd’hui ce que d’autres jeunes ont fait pour la liberté du monde.

APIC : Vous-même, vous avez été arrêtée et torturée par la Gestapo, la sinistre police secrète allemande.

M. P.: C’est alors que je faisais passer un prisonnier vers la zone non occupée – qui s’est avéré par la suite être un agent infiltré – que j’ai été arrêtée le 14 juillet 1942. Je savais que la Gestapo me recherchait, j’aurais pu m’évader, mais alors, ils auraient pris mon père. J’ai été interrogée par la Gestapo de Strasbourg du 15 juillet au 5 août.

J’avais appris par c?ur, la nuit de mon arrestation, ce que j’allais dire. Je n’ai pas changé un mot. Tout le monde sait ce qu’étaient les interrogatoires de la Gestapo, je n’ai pas besoin d’en dire plus. J’ai tout nié avant que je ne sois confrontée à un prisonnier qui était l’un des derniers évadés que j’ai passés. Quand je l’avais donné au passeur suivant, un forestier, je lui ai dit avoir l’impression que c’était un faux. Il m’a alors dit qu’il fallait le descendre. J’avais alors 21 ans et je n’ai jamais tué personne. On l’a simplement conduit par un passage dans une vallée des Vosges, pour éviter qu’il ne dénonce toute la filière. C’était une taupe, et j’ai été confrontée avec lui. Ensuite j’ai été transférée à la prison de Kehl, puis internée à la prison de Charlottenburg-Berlin.

APIC : Un tribunal militaire allemand à Berlin vous condamne à mort…

M. P.: Effectivement, j’ai été amenée devant un tribunal de guerre à Berlin, où j’ai été condamnée à mort le 3 mai 1943 par une cour de 10 généraux allemands, avec deux autres compagnons de la Résistance. Devant le tribunal militaire, la Gestapo de Strasbourg venue témoigner m’a qualifiée de «catholique fanatique» issue des milieux des plus francophiles d’Alsace. L’annonce de la condamnation a été pour nous un rude coup, mais nous sommes restés très dignes. Une gardienne SS m’a mis les menottes, car tous les condamnés à mort étaient enchaînés. Je les ai portées six mois, jusqu’au 3 décembre.

APIC: Vous rencontrez alors des prêtres allemands qui vous soutiennent…

M. P.: Un aumônier allemand, le Père Josef Riethmeister, était venu me préparer à la mort le lendemain du verdict. Il m’a dit confidentiellement qu’il était jésuite et que personne dans la prison ne le savait. C’était un homme extraordinaire, avec lequel j’ai entretenu une correspondance après la guerre et que j’ai même visité en 1972, à 100km de Berlin-Est. Secrètement, car c’était encore l’Allemagne communiste. Il a été ensuite remplacé par un autre jésuite allemand, le Père Mikalke. Ces deux religieux ont été extraordinaires et j’ai témoigné de leur attitude remarquable devant le pape Paul VI à Rome.

J’avais droit à recevoir la communion le jour où l’on préparait mon exécution, et après le prêtre ne devait plus venir. J’ai assisté maintes fois au départ de compagnes de cellule vers la mort, emmenées pour être fusillées ou décapitées à Plotzensee. Mais l’ordre d’exécution ne venait pas pour moi, sans que je sache pourquoi. J’attendais la mort d’une heure à l’autre.Le Père Riethmeister puis le Père Mikalke, venaient clandestinement, au risque de leur vie, m’apporter la communion tous les samedis, jusqu’en décembre 1943, date de mon transfert.

APIC: Vous dites avoir toujours conservé votre dignité dans toutes les circonstances.

M. P.: C’est vrai, je suis d’une nature non pas orgueilleuse, mais fière. Je ne pourrais pas vous dire la couleur des yeux des SS ni de mes gardiens, car je regardais toujours l’horizon. J’ai toujours gardé une certaine idée de la France; n’oubliez pas que je suis Alsacienne, d’un pays qui a beaucoup souffert en raison de sa situation géographique entre la France et l’Allemagne. Surtout, c’est ma foi qui était ma force. Je suis croyante et c’est cela qui m’a sauvée.

Le fait d’avoir été visitée par des religieux durant mon séjour à Berlin a été d’un grand secours. Mais après, quand j’ai été transférée au camp de Wiedenbrück en passant par une vingtaine de forteresses à travers l’Allemagne – Lübeck, Anrath.-, je n’ai plus vu de prêtres.

APIC: Le 3 décembre 1943, vous êtes transférée de Charlottenburg au camp de Wiedenbrück.

M. P.: Ce matin-là, j’ai été appelée chez la directrice, qui était une Allemande, mais pas une nazie – je le précise. Elle ne m’a jamais humiliée, ni les prisonnières polonaises, belges ou hollandaises. Elle m’a enlevé elle-même les chaînes. Elle m’a dit que mon exécution était suspendue, mais pas annulée. Je devenais une condamnée à mort «Nuit et Brouillard» – NN pour «Nacht und Nebel» -, qui n’existait plus pour le reste du monde.

Dans ma cellule, l’aumônier allemand m’attendait pour m’annoncer la mort de mon père. Ce fut très dur pour moi, car je n’avais personne d’autre, ma mère étant morte en 1940. Après le passage par plusieurs forteresses, pour faire disparaître la trace des prisonniers NN, j’ai été envoyée au camp de concentration de Wiedenbrück, près de Bielefeld. Après 27 mois de captivité qui m’avaient déjà affaiblie, c’était terrible de devoir travailler 14 heures par jour.

APIC : On vous a affectée à la production d’armements.

M. P.: Dans l’usine, on fabriquait des hélices d’avion Un prisonnier français m’a dit: «Je sais qui tu es, je te mets à ce poste ; quand j’ai le béret à gauche, tu ouvriras tel robinet, un autre si je le place à droite!» J’ignorais que c’était un travail de résistance extraordinaire, les hélices ainsi traitées ne collaient plus. Un jour le directeur SS s’arrête devant moi, pour regarder mon travail, et me questionne d’où je viens. J’ai répondu: de France, d’Alsace. Il a alors lancé: «Là, nos troupes furent accueillies avec enthousiasme!». Sans lui adresser un regard et en continuant de travailler, je lui ai répondu: «Selon la presse.».

La vie au camp, durant l’hiver 1944/45 était terrible: à la promiscuité dans les baraques et à la faim s’ajoutaient le froid intense, les rats, les SS et leurs chiens, l’appel debout dans la neige, durant des heures, . Seules les détenues qui avaient la foi, ou celles qui avaient un idéal – des croyantes, des communistes – pouvaient survivre. Tout était tenté pour nous anéantir. Dans ce creuset, les âmes étaient mises à nu. Nous avons connu la grandeur de la fraternité dans la misère. Il s’agissait, tout en subissant la condition d’esclave, de ne pas devenir soi- même esclave. André Malraux disait à ce propos: «Là, pour la première fois, l’homme a donné une leçon à l’Enfer!»

APIC: Vous dites que Dieu vous a donné une deuxième vie, il y a 57 ans.

M. P.: Libérée par les Alliés le 13 avril 1945, j’étais jusque-là une condamnée à mort en sursis. J’ai ainsi effectivement reçu une deuxième vie, dont la devise est: «Résistance et Espérance». Après des combats acharnés, les Anglais sont entrés dans la forteresse de Vechta, où les NN avaient été évacuées. Affaiblie et gravement accidentée, j’ai été rapatriée en France.

Puis, comme de nombreux autres déportés et prisonniers de guerre, j’ai été envoyée en convalescence dans des sanatoriums en Suisse. J’ai été accueillie à Montana, dans le home de Geneviève De Gaulle. J’ai immédiatement été engagée comme infirmière, à la demande d’un religieux dominicain, le Père Keller, chargé de l’accueil des nombreux prisonniers de guerre et déportés qui venaient se faire soigner en Suisse.

J’y ai soigné mes compagnes jusqu’en 1947, avant d’aller travailler à Leysin, comme laborantine, puis au «British» à Montana, jusqu’à mon mariage avec le docteur Bernard Plancherel en 1951. Il deviendra chef du service de médecine interne de l’Hôpital cantonal de Fribourg. J’ai connu 40 ans de grand bonheur avec lui, et si après la terrible expérience des camps j’ai pu revivre – sans oublier mon passé – et reprendre du travail, c’est bien grâce à lui, à nos enfants et petits-enfants. C’est la foi et l’espérance qui m’ont permis de résister. (apic/be)

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