APIC Témoignage
100 assassinats par jour: la situation se dégrade tous les jours
Jacques Berset, APIC
Cali/Fribourg, 18 mars 2002 (APIC) 100 personnes sont tuées quotidiennement en Colombie, mais l’assassinat samedi soir de l’archevêque de Cali, Mgr Isaias Duarte Cancino, considéré par beaucoup comme un « prophète », marque un tournant. Dans ce pays où le peuple se déclare catholique, la violence n’épargne même plus les dignitaires religieux… Rentré fin janvier de Cali, où il a travaillé pendant 7 ans dans le bidonville d’Aguablanca (plus de 600’000 habitants), l’abbé Joseph Demierre témoigne.
« Je suis choqué et très triste pour le pays, c’est le signe que la situation colombienne se dégrade à vue d’?il et se radicalise », témoigne « Padre José », comme l’appelaient affectueusement les fidèles de la paroisse de San Luis Beltran, à Aguablanca, où il a travaillé comme curé depuis 1994. C’est dans la paroisse voisine du Bon Pasteur que deux jeunes tueurs ont abattu l’archevêque âgé de 63 ans, samedi soir, au sortir de l’église, alors qu’il venait de célébrer le mariage de près d’une centaine de couples.
Selon les affirmations du gouvernement colombien et du Procureur général, Luis Camilo Osorio, la majorité des indices désignent les narcotrafiquants. A fin février, à la veille des élections législatives, l’archevêque de Cali avait dénoncé le fait que certaines campagnes électorales de la Vallée du Cauca, dont Cali est la capitale, étaient financées par l’argent des barons de la drogue.
Même si le fameux « Cartel de Cali » aux ordres d’ »El Ajedrecista » – le joueur d’échecs, surnom du chef Gilberto Rodriguez Orejuela, aujourd’hui sous les verrous – est aujourd’hui démantelé, l’influence des trafiquants reste omniprésente.
Mais le prélat comptait également des ennemis dans les rangs de la guérilla. Il avait marché en tête des manifestations de protestation contre les enlèvements de masse des fidèles des paroisses de La Maria et du Kilomètre 18 à Cali, séquestrés par la guérilla de l’ELN en 1999. Après avoir été médiateur pour obtenir la libération des otages, il avait ensuite excommunié publiquement les guérilleros de l’ELN.
Dénonciations prophétiques
Le prêtre fribourgeois connaissait bien l’archevêque assassiné, auquel il avait fait ses adieux le 26 janvier dernier, juste avant de rentrer au pays. L’abbé Joseph Demierre concède avoir eu parfois quelques divergences pastorales avec son évêque – « Padre José » défendait dans l’un des quartiers les plus pauvres de Cali une ligne inspirée par la « théologie de la libération » – mais reconnaît le courage de Mgr Duarte. Certaines de ses positions doctrinales étaient aussi contestées. « Mais il osait dénoncer la violence, qu’elle vienne de la guérilla, des trafiquants de drogue, ou des groupes paramilitaires d’extrême-droite, il jouait un rôle prophétique, et était apprécié des gens et des médias! »
Joseph Demierre appréciait particulièrement la position de Mgr Duarte dénonçant la violence d’où quelle vienne. « Je n’ai jamais été inquiété personnellement, mais nous vivions au niveau de la paroisse au milieu de la violence quotidienne, qu’il s’agisse de délinquance commune ou politique: celle des « sicaires » – des tueurs à gages – , des milices populaires qui assassinent en cheville avec les policiers les enfants de la rue et les petits délinquants, de la guérilla, des groupes paramilitaires d’extrême-droite. » Dans sa paroisse de San Luis Beltran (35’000 âmes), l’abbé Demierre ne passait pas une semaine sans enterrer un jeune homme décédé de mort violente.
« Tous les Colombiens vivent dans ce climat de violence multiforme. Ce qui choque le plus, c’est qu’on n’épargne même pas les personnes les plus connues et les plus respectées! », déplore l’abbé Demierre. Avec l’échec des négociations de paix entre le gouvernement et la guérilla des FARC et la récente invasion de la zone qui leur avait été concédée par Bogota, la violence a redoublé. Le climat électoral – avec la montée en puissance d’un candidat musclé de la droite dure, Alvaro Uribe, favori des sondages pour l’élection présidentielle de mai prochain – contribue à l’escalade de la tension, estime Joseph Demierre. Qui souligne également que la volonté des Etats-Unis de s’immiscer toujours davantage – au nom de la croisade du président Bush contre le terrorisme – dans la politique intérieure colombienne, contribue également à la montée de la violence. (apic/be)
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