Bangladesh: La lutte pour la survie au «paradis» des ONG

Quand certaines ONG confondent aide et rentabilité

Par Sara Speicher, spécialiste de la communication au COE

Dhaka, 14 mai 2002 (APIC) A première vue, l’île semble idyllique. Les champs d’arachides et les rizières sont verts, poules et boeufs paissent en liberté et les huttes au sol de terre battue couvertes de chaume sont bien entretenues, malgré la pauvreté. Dans ce pays à très forte majorité musulmane, pauvre, instable et secoué par les conflits sociaux et inter- ethniques, les ONG sont présentes. Mais en surnombre. Certaines d’entre elles n’hésitent d’ailleurs pas à confondre aide et rentabilité.

Les habitants de l’île ont construit leurs maisons sur le sable – littéralement. Au Bangladesh, l’existence des chars, bancs de sable du Brahmapoutre, est menacée chaque année par les inondations occasionnées par la mousson. Environ 230’000 personnes vivent sur ces chars, privées d’électricité, de moyens de communication, de services scolaires ou sanitaires, sans parler des menaces d’expulsion et du danger de perdre leurs biens et même leur vie en cas de crue. Ces gens n’ont tout simplement pas le choix: il n’y a pas de terres disponibles dans le pays.

Le Bangladesh est un des pays les plus pauvres, les plus fortement peuplés et les moins développés du monde. 130 millions d’habitants vivent sur 144’000 km2, une surface qui correspond à l’Etat de l’Iowa, aux Etats-Unis. C’est la surpopulation et la pauvreté qui obligent tant de personnes à vivre dans des régions exposées aux inondations. Chaque année, à la saison de la mousson, un tiers du pays environ est inondé. « Les inondations ’normales’ sont utiles. Il n’est pas rare d’avoir 25’000 km2 sous l’eau », déclare Charles Sarkar, responsable du Programme de prévention des catastrophes de la Commission chrétienne du développement du Bangladesh (CCDB). « Les gens les apprécient parce qu’elles contribuent à fertiliser la terre. Mais si plus de 50’000 km2 sont sous l’eau, c’est une catastrophe. »

Prévention des catastrophes

La dernière de ces catastrophes a eu lieu en 1998, lorsque 100’000 km2, soit deux tiers du pays, ont été inondés, détruisant les habitations de 25 millions de personnes. Au Bangladesh, les collaborateurs de l’Action commune des Eglises (ACT) mettent l’accent sur la prévention des catastrophes. Ils encouragent l’utilisation de foyers portatifs pour limiter les pertes en cas d’inondation, ainsi que l’enseignement dans les écoles des mesures à prendre en cas de danger. Ch. Sarkar insiste aussi sur la nécessité de recourir aux ressources locales pour faire face aux catastrophes. La CCDB, par exemple, demande aux imams de parler de ce sujet lors de la prière du vendredi.

Sachant que les catastrophes naturelles font partie de la vie au Bangladesh, les cinq membres d’ACT présents dans le pays coordonnent leurs activités face à de telles situations. La CCDB s’occupe de la coordination dans le sud du pays, tandis que le Rangpur Dinajpur Rural Service travaille dans le nord. Les autres membres d’ACT sont l’Eglise baptiste Sangha du Bangladesh et l’Eglise du Bangladesh – membres du Conseil oecuménique des Eglises – et Koinonia.

Même si les chrétiens représentent au Bangladesh une « minuscule minorité » d’environ 400’000 personnes sur une population de 130 millions, ils jouent un grand rôle dans le développement rural et social, dans les soins, l’éducation, la prévention des catastrophes et les mesures d’urgence. Leur volonté de trouver de nouvelles formes de collaboration découle d’un désir profond d’apporter à un pays défavorisé un service et un témoignage chrétiens.

Microcrédits pour un développement durable

Sudhir Adhikari, président du Conseil national des Eglises du Bangladesh (NCCB), se souvient qu’au début des années 1970 quelques Eglises offraient de modestes prêts à des personnes qui essayaient de lutter contre la pauvreté et de construire un avenir meilleur pour elles et leurs communautés. L’Eglise faisait confiance aux bénéficiaires, guidés par leurs pasteurs, pour rembourser ces prêts. Mais ce fut un échec. « Les valeurs chrétiennes de l’amour et du pardon incitaient en fait les gens à ne pas rembourser, car ils savaient qu’on leur pardonnerait », déclare S. Adhikari.

Vers le milieu des années 70, on a commencé à proposer de tout petits prêts à des groupes locaux d’artisans pour les aider à sortir de l’engrenage de la pauvreté en créant leur propre petit commerce. C’est ainsi que débuta la Bangladesh Grameen Bank. Depuis, elle a fourni des microcrédits pour plus de 2,5 milliards de dollars à plus de 2 millions de personnes des régions rurales du pays; 94% des emprunteurs sont des femmes. Reste le taux de remboursement des prêts: supérieur à 99%.

Reprenant l’idée, d’autres ONG, y compris des programmes de développement des Eglises, ont lancé des campagnes de microcrédit qui ont eu beaucoup de succès et jouissent d’un taux de remboursement élevé. Selon S. Adhikari, l’autre innovation consistait à s’adresser aux femmes dans une société islamique.

Dans la communauté de Habir Bari, près de Dacca, la CCDB a lancé un projet de microcrédit d’entente avec les femmes. Les représentants du COE ont rencontré un comité très actif de 15 femmes qui supervise ce projet. Bien que leur communauté soit essentiellement musulmane, elles se sont adressées à la CCDB pour les aider à placer leurs économies de manière sûre. Avant la mise en place de ce projet, elles devaient demander de l’argent aux hommes pour tout: nourriture, soins de santé, achats domestiques. Avec l’argent des prêts reçus, elles ont pu cultiver la terre et pratiquer l’élevage des chèvres et des poissons qu’elles vendent au marché. Modestes à l’origine, leurs projets touchent également aux domaines des soins de santé, de l’alimentation et de l’éducation. Maintenant, ce sont elles qui aident leurs maris grâce à l’argent qu’elles ont gagné. Comment les hommes réagissent-ils? Le groupe rit. Les femmes reconnaissent qu’au début ils étaient réticents, mais que maintenant ils sont convaincus et soutiennent les projets. Les décisions concernant la famille sont désormais prises en couple ou par les femmes; elles profitent des réunions de bénéficiaires de microcrédits pour s’informer mutuellement et discuter de questions d’éducation, de droits civiques et féminins ou encore des élections.

Pratiquement toutes les ONG du Bangladesh ont des programmes de microcrédit, mais ceux-ci ne fonctionnent pas tous de la même manière. Gobinda Saha, responsable de la planification et du contrôle de la CCDB, explique que malheureusement de nombreuses ONG conçoivent les microcrédits comme « une affaire » et ont oublié que leur objectif primordial consiste à aider les gens dans leur accès à l’autonomie. Pour sa part, la CCDB a lancé un programme de microcrédit en 1974 mais a décidé en 1996 « qu’il n’était pas bien de faire des affaires avec la pauvreté ». C’est alors que fut lancé un nouveau programme d’épargne et de crédit géré par la base, dans le cadre du Programme de participation populaire au développement rural. Cette nouvelle manière de procéder offre des prêts sans intérêt et encourage la participation aux prises de décisions. Actuellement, il couvre 202 programmes, avec un taux de remboursement de 96%.

Faire face aux catastrophes: édifier l’avenir

Après la guerre d’indépendance de 1971, le Bangladesh était un pays ravagé et désespéré, dont des millions d’habitants avaient fui vers les pays voisins. A la suite d’un appel du gouvernement au monde entier, le Conseil oecuménique des Eglises (COE) et ses partenaires oecuméniques ont collaboré avec le Conseil national des Eglises pour apporter des secours d’urgence. Le programme élaboré alors été mis sur pied si rapidement qu’il a reçu une des premières plaques d’immatriculation du pays: WCC1.

Les tabous culturels et religieux représentent un autre défi, par exemple concernant le sida. La CCDB a commencé à travailler dans ce domaine en 1993, alors que le problème n’était pas encore reconnu. Par rapport à d’autres pays asiatiques, le taux de sida est encore très faible au Bangladesh, même s’il dépasse les quelque 190 cas recensés par les statistiques officielles. Le personnel de la CCDB est d’avis que ce chiffre officiel couvre ceux qui ont été traités dans les hôpitaux. Selon les estimations de l’OMS, 13’000 personnes seraient touchées, mais les gens ne sont pas encouragés à demander de l’aide. Les questions de comportement sexuel ne font pas l’objet de discussions, même en privé, et on n’explique pas aux patients comment éviter la propagation du virus.

Aide étrangère à double tranchant

Une autre réalité est l’extrême pauvreté du pays, face à laquelle l’aide étrangère aux activités des ONG est à double tranchant. Comme le souligne Afsan Chowdury, premier rédacteur adjoint du « Daily Star », dans une société très pauvre, « les ONG offrent des emplois, les ONG gagnent de l’argent. A chaque crise, elles en gagnent davantage. […] Les problèmes commencent lorsque l’argent arrive sans que l’on doive rendre des comptes ».

Sudhir Adhikari, président du NCCB, déclare qu’il y a environ 1’200 ONG d’une certaine importance qui sont actives dans le domaine du développement social au Bangladesh, sur un total de 26’000 ONG officiellement recensées par le gouvernement. Les quelques ONG protestantes dépendent entièrement des dons étrangers, qui représentent environ 8 millions de dollars par an. Il souligne que « la plupart des ONG travaillent sur les mêmes problèmes, mais dans différentes régions du pays ». Il faudrait trouver le moyen d’encourager la collaboration des ONG et des Eglises, tant dans leurs activités locales qu’au niveau de leur relation avec les Eglises et donateurs étrangers.

Les tables rondes mises en place par l’équipe « Relations régionales et partage oecuménique » du COE aident à coordonner les activités des ONG et à faciliter la concertation entre les donateurs étrangers et les ONG locales. Le COE a organisé environ 35 tables rondes aux niveau national et régional pour permettre aux partenaires et organisations actifs dans le domaine du développement et du service oecuménique de se rencontrer, d’échanger leurs réflexions et de définir les priorités de leur action commune. Mathews George Chunakara, chargé du programme « Asie » au COE, affirme: « La table ronde de la CCDB est l’une des plus efficaces au niveau de la responsabilité, de la transparence et du respect mutuel entre partenaires. En outre, les partenaires de la CCDB s’efforcent d’améliorer la discipline oecuménique du partage des ressources tout en mettant en place des programmes locaux, ce qui est important dans le contexte du Bangladesh. »

Les gens avant les organisations

Une autre mesure propre à favoriser la coopération nationale a été prise par le Groupe oecuménique d’action sociale, formé de responsables d’ONG chrétiennes qui se sont récemment réunis sous les auspices du NCCB pour coordonner leurs efforts. Tous sont engagés dans les activités des Eglises et souhaitent renforcer l’oecuménisme au Bangladesh. Comme l’a souligné l’un des responsables: « Nous voulons donner le pouvoir aux gens et non pas aux organisations ».

M. Chunakara souligne que la tâche de soulager la pauvreté et d’encourager le développement rural doit être assumée à la fois par les organisations locales et les donateurs étrangers. « La multiplication des ONG et la concurrence croissante qu’elles se font ont très souvent des effets défavorables sur l’esprit qui les inspire et leur enthousiasme. Les partenaires étrangers devraient aux aussi veiller à choisir soigneusement leurs partenaires locaux en fonction de leur crédibilité ». (apic/sp/pr)

webmaster@kath.ch

Portail catholique suisse

https://www.cath.ch/newsf/bangladesh-la-lutte-pour-la-survie-au-paradis-des-ong/