Colombie: Le pays plus proche de la guerre civile que de la paix avant la présidentielle
Pierre Rottet, de l’APIC
Quelque 24 millions de Colombiens éliront le 26 mai le successeur du président conservateur Andres Pastrana. Dans un climat de violence proche de la guerre civile, l’ex-gouverneur d’Antioquia et dissident du Parti libéral Alvaro Uribe, âgé de 50 ans, devrait distancer ses 5 contradicteurs. Fait unique dans l’histoire, une candidate à l’élection présidentielle a été privée de campagne. Ingrid Betancourt, la pasionaria anticorruption, antidrogue et porte-drapeau des écologistes enlevée le 25 février est toujours retenue par la guérilla des FARC.
A quelques jours des élections, marquées ces dernières heures par une recrudescence des combats dans le Choco, où FARC, paramilitaires des AUC (Autodéfense unie de Colombie), et armées s’affrontent, laissant sur le carreau des dizaines de morts, la seule question est de savoir si les électeurs iront aux urnes pour un second tour, de moins en moins probable. Alvaro Uribe totalise en effet 49,3% des intentions de vote. Loin derrière, confirmant le désastre des partis historiques – libéral et conservateur – aux élections législatives du 10 mars, figure Horacio Serpa (Libéral), avec entre 23 et 30% selon les Instituts de sondages. Le dirigeant de la gauche colombienne Luis Eduardo Garzon suit avec entre 8 et 10%, à peine plus que la candidate de droite Noemi Sanin. Le statut de candidate-prisonnière d’Ingrid Betancourt n’a pas autrement apitoyé les Colombiens. 1,4% des citoyens voteront pour elle. Quant à Harold Bedoya, il n’apparaît même pas dans les sondages. Plus de 60’000 militaires et policiers seront mobilisés pour l’occasion, indique-t-on au ministère de la Défense.
Au-delà des chiffres, cette présidentielle pourrait bien marquer une radicalisation de la violence et, surtout, voir s’éloigner les espoirs mis dans les fragiles processus de paix entamés et rompus à plusieurs reprises en 4 ans entre le gouvernement, les FARC (Forces armées révolutionnaires colombiennes) et l’ELN (L’Armée de libération nationale). Durant la campagne de 1998, les Colombiens pensaient élire un gouvernement engagé dans la recherche d’une solution au conflit armé et social qui déchire le pays depuis 40 ans, commente aujourd’hui le Colombien Yvan Forero Robayo, sociologue et historien. Membre de la Commission «Justice et Paix» et porte- parole de l’organisation des droits de l’homme «Nunca mas» (»Plus jamais»), il relève que le scrutin d’il y a 4 ans était un vote pour la paix. «Or les massacres ont redoublé, alors qu’on n’a paradoxalement jamais autant parlé de paix que sous le gouvernement Pastrana. Pendant que Pastrana parlait de paix, il se préparait à la guerre. Tout comme les FARC d’ailleurs». Ces dernières font d’ores et déjà part au futur président de leurs nouvelles exigences pour rétablir le dialogue: une zone libre de 130’000 km2. Le double que celle concédée par Pastrana en 99.
Congrès discrédité
L’image de Pastrana n’a en fait jamais cessé de se dégrader auprès des Colombiens, au point qu’ils sont actuellement plus de 8 sur 10 à la juger négative, et près de 9 sur 10 à dire qu’il n’a pas tenu ses promesses électorales. La corruption, déjà largement répandue avant, est devenue omniprésente. Le Congrès est plus discrédité que jamais. Selon un sondage publié le 3 mars, 77% des Colombiens disent qu’il n’apporte rien ou peu au pays. Ils le jugent corrompu et inefficace. Deux exemples illustrent le climat: l’ex-ministre de la Justice Carlos Medellin, qui briguait en mars un fauteuil de sénateur, assurait qu’à Bogota des édiles municipaux vendaient aux candidats au Congrès le vote de leur clientèle électorale à raison de 15’000 dollars pour 2’000 voix. Tout aussi grave: le syndicat des employés du Registre civil dénonçait qu’entre 4 et 6 millions de morts figuraient sur la liste des électeurs. Jamais le mot «démocratie» n’a été aussi usurpé et malmené que ces dernières années, relève Yvan Forero Robayo.
Fulgurante ascension
Le dissident du Parti libéral Alvaro Uribe, leader du Mouvement «Primero Colombia» (La Colombie d’abord) a eu beau jeu, lors des législatives, de rassembler les mécontents. Né en 1952 à Medellin, il a connu une ascension aussi soudaine que surprenante en mars dernier. Le séisme est sorti des urnes: alors qu’ils contrôlaient 80% du Congrès sortant, le Parti Libéral et le Parti Conservateur n’ont obtenu que 40% des élus au Sénat et à la Chambre des représentants. Dans un pays à régime présidentiel fort comme la Colombie, l’élection du président de la République est plus décisive que celle du Congrès. Le discours d’Alvaro Uribe à l’égard de la corruption et de la guérilla explique sa probable victoire de dimanche. Contre la recrudescence du conflit intérieur, il propose notamment «la solidarité citoyenne avec l’armée».
Une «solidarité citoyenne» que le porte-parole de l’organisation «Nunca mas» traduit par l’engagement d’un million de civils en plus dans la guerre. Uribe, dit-il promet de mettre un terme au conflit en trois ans avec «un million de paramilitaires supplémentaires». A l’appui, le candidat Horacio Serpa, et d’autres mouvements et groupes politiques n’hésitent pas à dénoncer le soutien des AUC à Uribe. La crainte de Robayo est du reste confirmée par Amnesty International, selon qui la Colombie est au bord d’une véritable guerre civile. Au point que les derniers combats dans la seconde ville du pays, Medellin, ont fait mardi 9 morts et 33 blessés.
Le drame, renchérit Robayo, c’est que le candidat Uribe place le peuple devant l’alternative de la guerre totale comme unique solution au conflit. Aujourd’hui déjà, grâce au très controversé «Plan Colombia», 2’000 conseillers militaires des Etats-Unis sont présents sur le terrain.
L’alternative Garzon
Du côté ouvriers, on n’attend rien de ces élections. Garzon, représentant de la gauche, pourrait certes représenter une alternative, un espoir, convient Edgar Paez, président du syndicat national des travailleurs de l’Industrie alimentaire. Mais il n’y croit guère. «Les ouvriers ont depuis longtemps cessé de croire aux miracles dans ce pays. De plus, Garzon a été privé de débat. Pratiquement empêché de sortir sur la place publique». Pas étonnant, ajoute-t-il, les grandes chaînes de TV, de radios et les principaux journaux sont en mains de groupes financiers importants de l’oligarchie. En fait, dit-il, «qui votera dimanche pour Uribe optera pour la guerre». (pr)
Suisse en Colombie: l’eldorado n’attire plus
La Suisse aura évidemment un oeil sur la Colombie, dimanche prochain. Aux côtés de pays comme le Canada, Cuba, l’Espagne, la France, la Norvège, la Suède et le Venezuela, la Suisse s’est en effet résolument engagée dans le processus de paix, aujourd’hui stoppé.
Selon Daniela Stoffer, porte-parole du DFAE (Département fédéral des Affaires étrangères) à Berne, la position de la Suisse n’a pas changé. Et si une possibilité réelle et solide se présentait d’entrer en négociation dans le cadre d’un nouveau processus de paix, la Suisse est prête à offrir à nouveau ses services. Pour le reste, le DFAE n’a pas élaboré de listes des organisations terroristes telles que celles prônées par l’Union européenne et les Etats-Unis. Berne s’aligne en revanche sur la position de l’ONU. Or les FARC ne sont pas mentionnées comme terroristes par les Nations Unies, précise Daniela Stoffel.
Quelque 1800 ressortissants suisses, doubles nationaux compris, sont actuellement enregistrés auprès de l’ambassade suisse à Bogota, explique David Best, adjoint du chef de mission diplomatique suisse. Ces citoyens sont artisans, commerçants, techniciens, industriels, hommes d’affaires, enseignants et membres de l’importante délégation du CICR. La majorité vit à Bogota. Mais, admet David Best, l’attractivité de la Colombie a largement diminué, la faute à la violence et à l’insécurité. En 1990, la colonie suisse était forte de 2500 membres: «On est loin de l’époque où les Suisses venaient en Colombie pour tenter leur chance. Le Collège Helvetia, par exemple, a le plus grand mal a recruter des professeurs suisses».
Un constat que confirme Gérard Laissue, directeur de la section primaire du «Colegio Helvetia» pendant près de 27 ans. Arrivé en Colombie en 1967, ce Jurassien d’origine, la soixantaine approchant, gère comme tout le monde le phénomène de la violence. «Il y a quelques années, à l’instar de ce qui se fait en Suisse, le Collège organisait une fois l’an des excursions pour les élèves. Nous avons mis une croix dessus. On ne sort plus de l’école».
Propriétaire d’une jolie ferme à quelque 70 km de la capitale, Gérard Laissue renonce généralement à y descendre. «A partir de 6 heures du soir, il faut oublier. C’est devenu mission impossible en raison des dangers. Même là la guérilla est présente, au même titre que les paramilitaires. Tout le monde a peur. On peut se faire arrêter à tout moment à un barrage dressé par l’un ou l’autre mouvement. Circuler la nuit comme auparavant est maintenant chose impossible. Corollaire, on ne bouge pas de Bogota. Et si on le fait, mieux vaut prendre l’avion. Mieux vaut oublier le bus, devenu trop dangereux».
Aujourd’hui, commente encore cet enseignant, tout est à louer, à vendre. «Personne n’achète. Les gens fortunés s’en vont. Car au phénomène de la violence, il convient d’y ajouter des conditions économiques de plus en plus difficiles». (pr)
Mainmise sur la terre
2,6% de la population possède 65% des terres colombiennes; une infime minorité de 0,3% possède même à elle seule 45% du territoire, fractionné en immenses propriétés de 500 hectares et plus. Les indigènes font partie des 97,4% de Colombiens en partie dépossédés de leur droit à la terre. Chiffres encore: la violence provoque entre 25’000 et 35’000 assassinats par an ces dernières années et le pays possède le taux de séquestre le plus élevé du monde: 2’800 en 2001. Record: en avril dernier, 259 personnes ont été enlevées. Cet empire de la drogue et de l’insécurité que reste la Colombie compte aujourd’hui entre 2 et 3 millions de personnes déplacées et réfugiées interne par les combats la violence et les intérêts des multinationales. (pr)
Eglise catholique: engagement pour la paix
L’Eglise catholique colombienne a toujours soutenu le processus de paix. Des représentants de l’épiscopat ont participé à la plupart des négociations entre gouvernement et FARC d’un côté, entre gouvernement et l’ELN de l’autre. Le premier représente un groupe de près de 17’000 membres armés, le second près de 6’000.
L’engagement de l’Eglise ne lui a pas valu que des sympathies. Elle a payé un lourd tribut à la violence. Le 16 mars dernier, l’archevêque de Cali, Mgr Isaias Duarte Cancino, était assassiné alors qu’il sortait de la messe. Son assassin présumé, un chef de bande criminelle selon la police, un membre du groupe des paramilitaires des AUC (Autodéfense unie de Colombie), selon d’autres sources, a été arrêté le 25 mars. Menacé de mort, Mgr Flavio Calle Zapata, évêque de Sonsón-Rionegro (Antioquia) a été contraint de quitter le pays. Le 6 avril enfin, Le Père Juan Ramón Nuñez a été abattu pendant qu’il donnait la communion dans une église de La Argentina, dans le diocèse de Garzón (Département de Huila).
De 1998 à mars 2002, selon les chiffres officiels, 26 religieux catholiques et 30 pasteurs protestants ont été assassinés en Colombie.
La Conférence épiscopale, tout en ne donnant aucun mot d’ordre, appelait récemment à un «vote responsable». Début mai, plusieurs Congrégations religieuses de la région de Quibdó, dans le Choco, demandaient à la communauté internationale de faire pression en vue de mettre fin aux opérations militaires de l’armée. (apic/pr)
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