La Suisse, les Eglises et l’argent: visite surprise à Expo.02

APIC Reportage

Soeur Emmanuelle interpellée par «Un Ange passe.» et le lingot d’or de la Banque nationale

Jacques Berset, APIC

Morat/Bienne, 9 juin 2002 (APIC) L’hôte de marque des arteplages de Morat et de Bienne ne passe pas inaperçue: à 93 ans, Soeur Emmanuelle – la «pasionaria» des chiffonniers du Caire – n’échappe pas aux poignées de mains du public. A l’invitation de l’Association des Amis de Soeur Emmanuelle, la frêle religieuse visite deux lieux significatifs d’Expo.02: à Morat les sept lieux spirituels de l’exposition «Un ange passe.», et à Bienne le pavillon en forme de lingot d’or de la Banque nationale. L’esprit et l’argent, tout un symbole!

Accompagnée des journalistes de l’APIC et des émissions religieuses de la Radio Romande, Soeur Emmanuelle fait le tour des sept cabanes rouillées de l’architecte Jean Nouvel, concepteur de l’arteplage de Morat. Ils vivent l’expérience unique de recueillir les réflexions de cette enseignante née en 1908 à Bruxelles, de père français et de mère belge. Sous le nom de Soeur Emmanuelle, Madeleine Cinquin va enseigner les lettres et la philosophie durant 40 ans à Istanbul, Tunis, Alexandrie. A l’âge de la retraite, elle s’installera au milieu des chiffonniers du Caire, avant d’obéir enfin à ses supérieures, et de rentrer en France.. à l’âge de 85 ans!

Dès la première station, le «ciel du Mystère», Soeur Emmanuelle entre immédiatement dans la démarche des Eglises suisses à Expo.02. Le théologien Gabriel de Montmollin, qui a eu l’idée de «Un Ange passe.», est béat d’admiration devant les commentaires de la religieuse aux mains chenues: «elle a tout compris!». La petite statue de l’artiste américain Bob Wilson suspendue la tête en bas au centre de l’étroit espace l’intrigue et provoque la réflexion: «C’est très évocateur, car le mystère de la foi, c’est d’arriver à comprendre que sur terre, nous ne voyons pas les choses dans leur vérité profonde. Cette petite statue nous met en garde contre la tentation de s’attacher à ce qui a la tête en bas… Les vraies valeurs ne sont pas sur terre!»

Le «ciel de l’au-delà», évoqué par Anish Kapoor, tente de montrer l’invisible, l’inconnu de l’au-delà. Le Nouveau Testament n’en dévoile que peu. Seule la certitude d’être entre les mains de Dieu est donnée. L’installation de l’artiste britannique d’origine indienne met le visiteur face à un grand miroir suspendu qui renverse son image. «C’est la première fois que je vois de pareils symboles qui vraiment nous font réfléchir. Grâce à cette exposition des Eglises, j’apprends à nouveau quelque chose, je vais aller encore plus loin dans ma vision du monde!»

Au «ciel de la Bonne Nouvelle», où le public est interpellé – dans les 40 langues actuellement parlées en Suisse – par la question «Qui es-tu pour Dieu ?», Soeur Emmanuelle est accueillie par une religieuse d’Ingenbohl, Joie de la rencontrer enfin de visu. A l’intérieur de la cabane obscure, sur la paroi du fond, défilent les parole des 1’000 personnes interrogées dans toute la Suisse. Au milieu du brouhaha des langues mélangées, la question lancinante revient: «Qui es-tu pour Dieu?» La frêle religieuse se lève de sa chaise roulante et se hisse vers la console où les visiteurs sont invités à écrire leur propre réponse. «Je suis unique pour Dieu, comme chaque être humain qu’il aime personnellement. Soeur Emmanuelle, 93 ans», écrit-elle. Sa sentence s’inscrit en lettres de lumière sur la paroi. «C’est merveilleux», lance-t-elle.

L’important, c’est la tolérance

Dans le «ciel des relations», l’artiste suisse Susanne Walder a rassemblé pêle-mêle des objets religieux de toutes les traditions récoltés dans les marchés aux puces. Des bibelots aussi, plus ou moins kitsch, selon les goûts, qui cohabitent dans une chorégraphie surprenante. Soeur Emmanuelle réfute qu’il s’agisse là d’un bric-à-brac: «Ces objets ont tous un sens et sont sacrés. Ici s’exprime la tolérance, car il est indispensable d’apprendre aux hommes que quelles que soient la religion, la culture, la nationalité ou la couleur de peau, ce qui est important, c’est l’homme! Les religions, bien comprises, aident l’homme à être plus homme et plus frère des autres.»

Elle-même s’est beaucoup enrichie pour avoir vécu des décennies en terre d’islam. «J’ai des milliers d’amis musulmans, j’ai étudié l’islam et j’y ai trouvé des splendeurs. L’islam a un magnifique sens de la transcendance de Dieu. J’ai aussi rencontré le bouddhisme de la compassion. J’ai nombre d’amis juifs, eux qui ont gardé le testament de la grandeur de Dieu et qui sont, pour nous chrétiens, nos propres racines, comme dit saint Paul.»

Après le «ciel de la Parole», plus difficile d’accès, où l’artiste lucernois Anton Egloff décline dans l’acier quatre mots extraits de la Bible – sel, terre, lumière et monde – le groupe arrive au «ciel de la Bénédiction». Soeur Emmanuelle apprécie l’oeuvre de Roland Herzog: six paires de mains coulées dans le bronze – réalisées à partir de vraies mains! – d’où coule de l’eau comme symbole de bénédiction, avant de disparaître dans le lac. La religieuse, qui s’en humecte le visage, adresse alors une prière de remerciement à Dieu pour l’existence de l’eau, source de vie.

«Merci pour ce que vous faites»

«Merci pour ce que vous faites, je vous ai entendue à Saint- Maurice!» A son arrivée au «ciel de la Création», où les ânes jaunes de Bob Wilson braient sur un fond de ciel traversé par des boules de feu, c’est un sergent spirituel de l’Armée du Salut qui accueille Soeur Emmanuelle avec un large sourire. Georges Jaccard, dans la vie civile employé aux TL, les transports publics de la région lausannoise, fait partie des quelque 300 bénévoles chrétiens qui guident les visiteurs dans les pavillons des Eglises durant toute la durée d’Expo.02. «Je donne une semaine de mes vacances ici, mais je suis béni et largement récompensé par ce que je reçois des visiteurs.»

«Sachez que vous êtes un modèle pour moi, vous m’inspirez!», lance-t- il à l’adresse de l’illustre visiteuse. A deux ans de la retraite, le sympathique salutiste confie vouloir suivre l’exemple de Soeur Emmanuelle et partir comme elle aider les autres. Emotion au moment de se dire adieu pour s’acheminer vers l’arteplage de Bienne et se laisser provoquer par l’exposition sur l’argent.

Au Pavillon de la Banque Nationale: Vanitas vanitatum!

Le pavillon de la Banque Nationale Suisse intitulé «Argent et valeur- le dernier tabou», brille au soleil comme un sou neuf. Soeur Emmanuelle reste sceptique devant l’oeuvre de l’artiste Harald Szeemann: de sa chaise roulante, elle contemple cet immense lingot d’or où des groupes d’adolescents, dont certains se font la courte échelle pour arriver plus haut, inscrivent leur nom sur le bas de la paroi déjà couverte de graffitis.

D’autres grattent la fine pellicule à l’aide d’une pièce de monnaie. Ils espèrent recueillir d’infimes quantité d’or et y passent parfois des heures: toute la surface du pavillon – 1’730 mètres carrés! – est recouverte d’une couche d’or d’un centième de millimètre d’épaisseur. Cela représente tout de même près de 3 kilos du précieux métal.

«C’est vraiment la parole de l’Ecclésiaste: Vanitas vanitatum, et omnia vanitas ! Vanité des vanités, et tout est vanité!», lance de ses yeux d’un bleu intense la protectrice des chiffonniers du Caire. Paraphrasant le philosophe Blaise Pascal, elle relève que toute la matière ensemble ne fait pas une seule pensée, et toutes les pensées ensemble, les découvertes les plus intelligentes, ne font pas un seul acte gratuit de charité. «Que vaut toute cette matière, tout cet or, à côté de l’intelligence de l’homme, et surtout à côté du coeur de l’homme qui aime!»

Au bidonville, nous mangions tous les jours des fèves, mais nous les mangions ensemble

«A voir cette mise en scène, je me rends compte que ce n’est pas l’or qui fait le bonheur: on peut jouer avec l’or, comme le font ces jeunes en ce moment même, mais cela reste superficiel, c’est de la poudre aux yeux! J’ai vécu durant 22 ans dans des bidonvilles du Caire où il n’y avait rien – ni eau, ni électricité, ni vraies maisons – mais les gens étaient malgré tout heureux. La relation était telle entre les gens qu’ils vivaient de façon beaucoup moins stressée qu’ici. Lorsque la tête dans les étoiles et les pieds dans les ordures, je priais mon chapelet, je me sentais entourée d’un monde presque harmonieux… Au bidonville, nous mangions tous les jours des fèves, mais nous les mangions ensemble, nous rigolions, et personne n’avait faim. «

A l’intérieur, le robot du Canadien Max Dean détruit pendant notre passage plusieurs billets de 100 francs devant un public médusé: ce dernier ne sait pas forcément que ces billets sont de toute façon destinés à la destruction. La machine argentée devra ainsi déchiqueter quelque 60 millions de francs durant tout le temps de l’Expo: «Quand l’argent disparaît, il naît d’autres valeurs», prétend Harald Szeemann. Soeur Emmanuelle lui fait écho, elle qui s’imagine au même moment ce qu’elle pourrait faire avec 100 francs suisses. Nourrir, soigner et éduquer un enfant soudanais hébergé dans l’un de ses centres de Khartoum.pendant plus d’une année !

«Richesse de la pauvreté» et «pauvreté de la richesse»

La lancinante question de la possession des biens matériels la taraude depuis qu’elle décide, à l’âge de 20 ans, d’entrer dans les ordres, il y a 73 ans! C’est à l’âge de la retraite qu’elle peut enfin réaliser son ardent désir de vivre avec les déshérités. Elle qui a publié l’an dernier aux éditions Flammarion un ouvrage intitulé «Richesse de la pauvreté», la voici qu’elle découvre sur l’arteplage de Bienne «la pauvreté de la richesse».

«Ce n’est pas en courant après tous les plaisirs que nous rencontrerons le bonheur. Nous nous enrichissons quand nous savons nous dépouiller de toutes les choses inutiles, quand nous partageons avec les autres». La petite soeur au visage buriné se remémore alors le temps passé dans les bidonvilles cairotes d’Azbet-el-Nakhl et du Mokattam, au milieu des détritus et des rats. «C’est là que j’ai connu la vraie joie, loin de la fugacité des plaisirs matériels. Les chiffonniers qui ne possèdent rien sont épanouis; dans notre Europe nantie, les récriminations sont monnaie courante et nous oublions jusqu’à la simple joie d’exister. Se peut-il donc que la pauvreté soit aussi source d’enrichissement ?»

Au pied de l’escalier qui mène au veau d’or, au premier étage de l’exposition, Soeur Emmanuelle conteste qu’il s’agisse là d’une nouvelle divinité contemporaine: «C’est la divinité la plus ancienne. Du moment où un homme a été en mesure d’écraser un autre homme, au commencement du monde, il a construit son veau d’or. Cela durera jusqu’à la fin du monde.» Elle s’indigne pourtant: «Sans mon éducation, qui me fait respecter le bien d’autrui, je serais peut-être entrée dans un gang pour prendre l’argent des riches et le donner aux pauvres.», avoue-t-elle.

Comment est-il possible que 100 à 200 personnes puissent posséder plus de fortune personnelle que toute une série de pays africains ?, se met- elle à penser tout haut. «Face au scandale de l’inégalité et de l’exploitation, nous devons lutter, parce que Dieu n’a pas fait l’Homme libre pour qu’il écrase les autres: un autre monde est possible, c’est comme le dit le Psaume, le monde de la justice.»

Un autre monde est possible

L’ancien professeur de philosophie reprend à son compte le slogan du Forum social mondial de Porto Alegre: «un autre monde est possible». Globe- trotter de la solidarité, Soeur Emmanuelle considère que la charité faite aux pauvres est insuffisante: il faut lutter pour qu’il y ait un peu plus de justice. «Que l’on achète leurs matières premières et leurs produits à un juste prix, et les pays du tiers monde n’auront pas besoin de notre aide!» Optimiste invétérée, la religieuse française pense que les choses avancent. Les mouvements populaires et la société civile se mobilisent pour que la mondialisation soit plus respectueuse de l’homme. Soeur Emmanuelle ne voit pas uniquement la corruption de l’argent: «J’admire le sens de la justice de la jeune génération, tous ces coeurs grands ouverts qui savent partager. S’il y a le culte du veau d’or, il y a aussi le culte de la charité, de la justice, de la bonté et de l’amour! «. JB

Trois questions à Soeur Emmanuelle

APIC: Soeur Emmanuelle, à 93 ans, vous êtes toujours active.

Soeur Emmanuelle: Je suis soi-disant à la retraite et je réponds aux appels, je vais témoigner dans les écoles, donner de nombreuses conférences dans diverses villes.J’étais récemment en Autriche, en Belgique. Après la Suisse, je vais partir à Paray-le-Monial, où des jeunes m’attendent. En septembre, je participerai à Palerme à une rencontre des chefs des grandes religions organisée par la Communauté de Sant’Egidio. Et puis. j’écris des livres (»Le Paradis c’est les Autres», «Jésus tel que je le connais», «Yalla: En avant les Jeunes», «Richesse de la pauvreté.»)

Je vis la plupart du temps dans une maison de retraite de la congrégation des Soeurs de Notre-Dame de Sion, à laquelle j’appartiens. Elle se trouve dans le sud de la France, plus précisément à Callian, dans le Var, entre Draguignan et Grasse. Là, j’ai plus de temps pour me consacrer à la prière. Mais je m’occupe encore de SDF, de sans-abri.

A propos des SDF, j’ai un jour proposé au cardinal Lustiger que ses séminaristes aillent une fois dormir sous les ponts à Paris. Une façon de mieux comprendre le problème des sans-logis, d’éveiller la conscience. Peut- être se poseront-ils plus tard la question des chambres vides dans leurs futurs presbytères.

APIC: Votre relation particulière avec le monde juif et l’islam vous ouvre à la tolérance

Soeur Emmanuelle: La congrégation des Soeurs de Notre-Dame de Sion a été fondée par Théodore Ratisbonne, un juif converti. Nous avons pour but de jeter des ponts entre les différentes religions, particulièrement entre le judaïsme et le christianisme. Aujourd’hui, avec ce qui se passe en Terre Sainte, nous souffrons terriblement. Nous sommes présentes à Jérusalem, au coeur de la vieille ville arabe, au couvent de l’»Ecce Homo», situé dans un endroit où l’on pense que le Christ est passé au moment de ses souffrances. Nous sommes effondrées par ce qui se passe: nous ne sommes ni pour les Israéliens ni pour les Palestiniens, nous sommes pour la paix, nous prions pour que les deux peuples puissent enfin se comprendre un jour.

Pour ma part, j’ai vécu en milieu d’islam quasiment de 1931 à 1993: durant cette période, j’ai partagé ma vie entre la Turquie, la Tunisie et l’Egypte, de sorte que j’ai des milliers d’amis musulmans. Je n’ai jamais eu de problèmes avec l’islam, nous nous comprenons très bien et nous nous respectons mutuellement. Quand j’enseignais, mes élèves étaient souvent des musulmanes. Dans le bidonville du Caire, en ouvrant une école, la première chose que j’ai faite a été d’engager une maîtresse musulmane pour parler de l’islam aux élèves musulmans et une maîtresse chrétienne pour parler de la religion chrétienne aux enfants coptes.

APIC: Vous considérez qu’il n’y a pas réellement de conflits de civilisations.

Soeur Emmanuelle: En réalité, les hommes sont faits pour se comprendre et s’aimer et c’est cela la vraie religion. La vraie religion a pour base que l’homme respecte l’autre. C’est en fait l’homme qui crée les conflits, parce qu’il est égoïste, il veut dominer, s’enrichir, en écrasant l’autre. La religion dans ce cas n’est qu’un prétexte. Au Soudan, on parle de guerre de religions opposant musulmans nordistes aux animistes et chrétiens sudistes. Cette terrible guerre existe en réalité parce que tous veulent contrôler le pétrole. On couvre ce confit du nom de guerre de religions.

Nous sommes présents à Khartoum, la capitale soudanaise, où nous sauvons de la faim et du manque d’instruction près de 50’000 enfants. Il s’agit dans ce cas uniquement de chrétiens, le régime soudanais craignant que nous ne tentions de christianiser les musulmans, lui-même pensant qu’il faut islamiser les chrétiens. JB

Les illustrations de ce reportage sont à commander à l’agence CIRIC, Chemin des Mouettes 4, CP 405, CH-1001 Lausanne. Tél. ++41 21 613 23 83 Fax. ++41 21 613 23 84 E-Mail: ciric@cath.ch

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