La référence au christianisme continue de baisser, selon le professeur Campiche

APIC Interview

Plus un contexte est pluriel, plus la religion devient diffuse

Interview: Walter Müller / traduction: Bernard Bovigny

Lausanne, 25 juin 2002 (APIC) La référence au christianisme, tout comme la pratique religieuse, poursuivent leur baisse observée depuis plus de 10 ans, constate le professeur Roland Campiche (*), sociologue des religions. Il analyse pour l’APIC les transformations de la société en Suisse qui interpellent les Eglises traditionnelles.

«Depuis l’enquête menée en 1989, constate Roland Campiche, nous pouvons observer deux tendances importantes: la pratique dominicale a continué de baisser d’environ 10% et la référence première au christianisme tend également à diminuer. Les gens se situent de moins en moins en priorité dans un univers chrétien. Une part importante de la population se réfère à des religions non-chrétiennes ou n’a pas d’attache religieuse».

APIC: Quelles conséquences la référence aux religions non-chrétiennes et l’absence d’attaches religieuses ont-elles sur la relation de la personne avec les Eglises traditionnelles?

R.C.: La religion devient de plus en plus une affaire privée. Il en résulte que deux tendances s’opposent dans la société: une vision chrétienne selon laquelle la religion touche l’ensemble de la vie et de la société, et une qui en fait une affaire individuelle. C’est dans ce dernier groupe que l’on trouve en majorité ceux qui ont pris leur distance face au christianisme. Ils se réfèrent parfois davantage au cosmos qu’à un groupe, ce qui me fait dire qu’ils manifestent différemment leur participation à une communauté. Et ceux qui se réfèrent à une vision chrétienne dans leur vie ont davantage une perception communautaire de la religion.

APIC: En quelque sorte, une partie de la population se sent plus proche de l’humanité en général que d’une communauté .

R.C: Je dirais: plus proche d’une humanité un peu désincarnée ou généralisée, et sans visage précis. Cette vision s’oppose à un christianisme caractérisé par l’établissement d’un lien social visible. D’ailleurs, la religion traditionnelle est très sensible aux paramètres de proximité, de localisation et d’intégration, alors que la religion dite «commune», ou diffuse, est moins tributaire de ces caractéristiques. Dans ce sens, elle correspond davantage avec certains aspects de la modernité.

Il convient de relever que plus un contexte est pluriel, plus la religiosité devient diffuse. Plus un contexte est homogène, plus on voit se profiler une religion traditionnelle. Or, la pluralité est le maître mot des changements sociaux opérés ces dernières années.

APIC: Le développement de la religiosité suit donc les tendances de la société .

R.C: Absolument. Le développement ne va pas, comme on le croyait dans les années 60, de la religion à la non-religion, mais d’une religion reliée au christianisme à une forme marquée par la globalisation et la mondialisation.

APIC: Assistons-nous à un fossé entre une conception communautaire traditionnelle et celle que vous appelez «marquée par la globalisation»?

R.C: Nous ne pouvons pas affirmer que les deux tendances se séparent totalement. Des standards influencent ces deux types de religiosité. Alors que la conception traditionnelle est notamment marquée par la pratique religieuse et la conscience de l’appartenance à une communauté, d’autres standards influencent les deux groupes, par exemple le fait de prier et d’admettre – c’est intéressant de le souligner – que les Eglises ont un rôle important à jouer dans l’éducation des enfants.

APIC: Donc, même ceux qui se distancient des Eglises leur reconnaissent une certaine utilité .

R.C: Et la grande majorité respecte les rites de passage. Le baptême et la confirmation restent le fait de la plupart des personnes vivant en Suisse.

Cela nous donne une image du changement religieux beaucoup plus complexe que nous pourrions l’imaginer. La transformation se fait à des plans différents.

APIC: Quels défis sont lancés aux Eglises chrétiennes?

R.C: D’abord comprendre ce qui se passe. C’est un point crucial. Il convient de prendre une distance suffisante pour constater que le changement ne va pas vers le non-religieux, mais vers une autre forme de religion.

Ensuite, prendre la bonne mesure de l’évolution du langage religieux. Il y a aujourd’hui un décalage entre le langage religieux traditionnel et celui qui est véhiculé par la culture. Cela se manifeste par exemple par l’utilisation de termes comme la réincarnation, que les gens n’utilisent pas forcément avec le sens qui lui est donné dans l’hindouisme. Ils se le réapproprient en l’adaptant à la culture occidentale contemporaine. La réincarnation permet à beaucoup de croire qu’ils auront une deuxième chance, ou d’expliquer ce qui demeure inexplicable pour la science, dans les récits de personnes revenues à la vie.

APIC: Quels conseils donneriez-vous aux responsables d’Eglise: miser sur la tradition ou naviguer dans la société? S’occuper de ceux qui sont encore proches des milieux chrétiens ou aller vers ceux qui s’en distancient?

R.C: Un repli interne serait dangereux, car la culture contemporaine marque les gens proches de l’Eglise tout comme ceux qui s’en sont éloignés. Les responsables ecclésiaux doivent être très attentifs au fait qu’aujourd’hui, on parle de la religion en terme de spiritualité. Derrière ce terme se cache d’une part la volonté d’exprimer sa foi de façon personnelle et d’autre part une critique du dogmatisme des Eglises.

Mais attention: tout ce que l’on met sous le label «spiritualité» n’est pas forcément positif pour les Eglises. Et il existe toute une offre dans ce domaine qui satisfait une espèce d’ego individuel. Le défi, pour les Eglises, est de proposer une spiritualité qui soit un «croire ensemble», donc une force de rassemblement et d’engagement.

Je dirais donc que les efforts des Eglises doivent se concentrer à la frontière des chrétiens traditionnels et de ceux qui ont pris leurs distances, et non pas se concentrer sur l’un ou sur l’autre. Nous ne sommes pas dans une société étanche.

APIC: Suite aux attentats du 11 septembre, beaucoup semblent avoir pris conscience de leur dimension religieuse. Comment comprenez-vous ce phénomène?

R.C: Les attentats du 11 septembre ont permis de mettre le doigt sur l’ambivalence de la religion. Elle peut concourir à la construction d’une humanité harmonieuse ou être porteuse de violence. Cet événement a révélé que lorsqu’elle tend à exclure les autres au profit de sa propre vérité, la religion crée des conditions propres à déclencher des phénomènes de violence. Chaque fois qu’il y a dérive vers une vérité exclusive, les risques de conflit religieux et de légitimation de la violence augmentent. Le 11 septembre l’a rappelé, mais aussi des affaires comme la secte Aoum ou l’Ordre du Temple solaire.

Cela n’est pas un phénomène nouveau. Mais ce qui change, c’est la prise de conscience qu’une absolutisation de la religion peut être un facteur de violence et de mort. Ce qui, paradoxalement, est la négation du message chrétien.

Cela dit, dans les pays occidentaux, les tendances exclusives sont relativement minoritaires. Je pense d’ailleurs qu’elles le sont aussi dans les pays musulmans.

APIC: Les grands débats éthiques apparaissent sur la scène publique. Quelle place jouent les Eglises dans cette réflexion?

R.C: Un des apports essentiels des religions à l’humanité touche le respect de la dignité humaine et le travail pour un traitement équitable de chaque personne. Dans la perspective chrétienne, la vie est toujours considérée en relation avec un autrui.

Quand la vie est sacralisée pour elle-même, ce qui est une tendance très répandue dans la société, cela peut conduire à des formes d’excès et de violence.

APIC: Lorsque l’on parle de la vie, la tradition chrétienne considère qu’elle va au-delà de la mort.

R.C: Tout à fait. L’importance donnée à la vie après la vie concerne autant la religion traditionnelle que la religion dite «commune». Et l’absolutisation de la vie constitue un débat éthique fondamental. Si l’on veut être cohérent, il faut que la défense de la vie soit appliquée à tous les niveaux. Cela concerne donc aussi la question de la guerre, du terrorisme, .

APIC: Jusqu’où iront les changements de société que vous décrivez?

R.C: Les transformations ne se terminent jamais. Le défi permanent, pour les Eglises, est d’utiliser leur capital d’humanisation de l’humanité. (wm/bb)

Encadré:

(*) Une vie consacrée à la sociologie de la religion

Roland J. Campiche, 65 ans, est l’ancien responsable romand de l’Institut d’éthique sociale de la FEPS (Fédération des Eglises protestantes de Suisse). Professeur honoraire de sociologie de la religion à l’Université de Lausanne, il est le fondateur de l’Observatoire des religions en Suisse dans cette même université. Le professeur Campiche est notamment l’auteur de «La religion: un défi pour les Eglises» (Etudes et rapport 57, Institut d’éthique sociale de la FEPS, 2001), ainsi que de nombreux ouvrages, rapports et études sur des thèmes sociaux et ecclésiaux. (apic/wm/bb)

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