APIC Enquête

Les avocats de la mère du Garde suisse en sont convaincus: « il a été assassiné »

Les zones d’ombre de l’affaire Tornay

Par Pierre Rottet, de l’APIC

Paris/Fribourg, 3 juillet 2002 (APIC) « Cédric Tornay a été assassiné ». L’avocat français Luc Brossolet martèle les mots. Lui et son confrère Jacques Vergès, avocats de Muguette Baudat, mère de Cédric, en sont convaincus.

Que s’est-il réellement passé le 4 mai 1998 dans l’appartement du commandant de la Garde suisse, Aloïs Estermann, et de son épouse Gladys, retrouvés morts? Assassinés selon la justice vaticane par le jeune sous- officier valaisan Cédric Tornay, 23 ans, avant que celui-ci ne retourne son arme contre lui. Depuis plus d’un an, les avocats demandent en vain la réouverture du dossier et de l’enquête. Vendredi à Rome, ils répéteront leur requête en espérant être entendus, pour « que justice soit rendue » à une maman qui se bat depuis 4 ans pour rétablir la vérité. Jamais elle n’a cru à la thèse vaticane. Notre enquête.

Après une enquête de 9 mois, le juge d’instruction du Tribunal du Vatican, Gianluigi Marrone, classait le dossier « Tornay », confirmant les hypothèses avancées déjà au lendemain du drame par la salle de presse du Vatican, à savoir que les époux Estermann avaient été assassinés par le jeune Valaisan. Et que ce dernier s’est suicidé, « aidé » par du cannabis et mû par un accès subit de folie, « mûri dans un esprit où couvaient déjà des pensées déchirantes de ne pas être suffisamment reconnu ».

Me Vergès et Me Brossolet ne croient pas à la version de la justice vaticane, pas davantage qu’ils croient à l’authenticité de la dernière lettre écrite par Cédric Tornay à sa mère. Ils étayent leurs thèses sur plusieurs points: Cédric Tornay ne s’est pas suicidé avec son arme de service, un calibre 9mm. Le trou de son crâne, affirment-ils, indique un 7mm; deuxièmement, une fracture du rocher (partie de l’os temporal) a provoqué une hémorragie dans les poumons. Or, relèvent-ils, cette hémorragie n’est possible que s’il était vivant. « Au moment où il est tué d’un coup de feu, il est déjà dans un état semi-comateux. Autrement dit, Cédric Tornay a été frappé avant d’être abattu. Autre point, déterminant aux dires des avocats français, Cédric n’a pas pu se suicider la tête penchée en avant. L’autopsie lausannoise est sur ce point formelle. L’homme « s’est suicidé ou a été tué la tête penchée en arrière ». Quant aux incisives cassées, elles semblent indiquer que « le passage du pistolet dans la bouche a été forcé ».

Divergences et convergences

L’autopsie faite le 14 mai 1998 à Lausanne par les profs. Krompecher, Mangin et Brandt, et dont Me Brossolet a levé un pan de voile pour l’APIC, apporte une dimension différente à l’affaire. Surtout dans la mesure où celle pratiquée par le Vatican n’a jamais été rendue publique. « Sur plusieurs points contenus dans notre thèse, admet l’avocat, les professeurs émettent un avis divergent. Nous avons soutenu que le trou d’où est sorti la balle ne faisait que 7 mm, si bien qu’une balle de 9mm ne pouvait pas passer par-là ». Le trou décrit dans l’autopsie suisse est effectivement de 7 mm, mais il est pris à partir du cuir chevelu, donc de la peau. Et comme la peau est extensible, relèvent les professeurs, il permet quand même le passage d’une balle d’un calibre supérieur.

S’agissant du trou dans l’os, le prof. Thomas Krompecher n’a pas été en mesure de le mesurer. Au terme de la première autopsie, les médecins légistes du Vatican, et c’est surprenant, s’étonne Me Brossolet, n’ont pas remis les bouts d’os cassés. Si bien qu’il a été impossible de mesurer en Suisse le trou de sortie de la balle. « Là dessus, admet-il encore, nos conclusions ne sont pas corroborées ». Les professeurs lausannois ne partagent pas non plus le rapport fait par les avocats entre la fracture du rocher et le sang trouvé dans les poumons.

« Par contre, et c’est fondamental: les professeurs confirment notre analyse sur la position de la tête de Cédric. Dans le rapport du Vatican, on lit que les légistes ont acquis la conviction que Cédric s’est suicidé à genoux, la tête penchée en avant, tenant son revolver à l’envers, la gâchette actionnée par le pouce, le menton vraisemblablement contre le sternum. Grâce à l’autopsie lausannoise, nous connaissons exactement la trajectoire du projectile. On voit en effet tous les organes intracrâniens touchés par la balle sur son passage. Les médecins légistes suisses sont d’accord pour dire avec nous: au moment du coup de feu, Cédric ne pouvait pas avoir la tête penchée en avant. C’est impossible ».

Pourquoi cette certitude? « Si Cédric a la tête penchée en avant, dans cette position, l’os du bas du crâne se rapproche des deux vertèbres supérieures que sont l’atlas et l’axis. La balle aurait alors nécessairement percuté et mis en morceau ces os. Ce qui n’est pas le cas ». Conclusion des légistes: « Cédric avait la tête en arrière, pour la bonne et simple raison que c’est dans cette position que ces os s’écartent ».

En fait, toute l’explication vaticane, en grande partie du moins, repose sur la position de Cédric. « Or l’autopsie de Lausanne met en pièces l’affirmation vaticane. Cette question n’est pas littéraire, mais bien scientifique. En d’autres termes, si la position de Cédric n’est pas celle imaginée par le Vatican, alors il faut refaire l’enquête. Et toute la reconstitution des faits du 4 mai est à revoir ». Quant aux incisives de la mâchoire supérieure, cassées, note Me Brossolet, « c’est comme si on avait poussé de force le pistolet dans la bouche de Cédric. Cette thèse n’est pas contestée par les professeurs lausannois. « Ils ne l’expliquent cependant pas ». Autre point: le kyste « gros comme un oeuf de pigeon » dont parle le rapport du Vatican en février 1999. Le prof Krompecher dit ne pas en avoir vu la trace. Selon l’équipe lausannoise, ajoute Me Brossolet, la thèse vaticane telle qu’elle ressort du document qui veut que ce kyste ait pu jouer un rôle causal leur paraît assez fantaisiste ».

La lettre

Autre point: la lettre que Cédric Tornay est censé avoir écrite à sa mère en guise d’adieux pour expliquer son geste. Mme Baudat a en fait faire l’étude graphologique qui conclut, aux dires de l’avocat parisien et de Mme Baudat, que l’écriture de Cédric est facile à imiter; qu’elle a été bien imitée dans la lettre, mais pas dans ses particularismes ultimes. En d’autres termes, « nous sommes en présence d’un faux, maladroitement fabriqué ». Et Me Brossolet d’expliquer: « Cédric avait des habitudes de langage. Il ne parlait jamais du « pape », ni de Jean Paul II, mais du « Saint- Père ». Dans cette lettre, pour la première fois, il utilise l’expression « pape ». Le scripteur, pour faire plus vrai, au chapitre des injustices pour lesquelles Cédric se dit victime, se trompe sur le nombre de jours, de mois et d’années passés dans la Garde suisse. Enfin, révélateur là aussi, commente Me Brossolet, cette lettre est adressée sous enveloppe à Mme Chamorel, patronyme du second mari de Mme Baudat, que Cédric n’utilise jamais. « Pourquoi l’aurait-il écrit dans son ultime lettre? » Et l’avocat d’avancer: « A la chancellerie de la garde, la mère de Cédric est connue sous ce patronyme. Et sous ce seul patronyme. »

Autre exemple à verser au dossier: le dernier message de Cédric Tornay adressé à sa mère. « Avant de mourir, le jeune sous-officier a une pensée pour les êtres qui lui sont chers: sa soeur Melinda, qu’il orthographie « Mélinda », une faute qu’il ne commet jamais, sa soeur Sarah et son père ». En revanche, il « oublie » d’avoir aussi une pensée pour d’autres êtres qui lui sont également chers: sa fiancée et ses deux demi-frères. « Le scripteur ignorait l’existence des deux demi-frères et l’existence de sa fiancée », avance l’avocat parisien. Qui s’étonne encore de l’absence de signature sur cette lettre. Pourquoi Cédric ne va-t-il pas signer son dernier message, alors que chacune de ses autres lettres le sont? L’explication est simple: le scripteur n’avait pas d’exemple de la signature de Cédric, et ne veut pas prendre le risque d’imiter une signature qui ne serait visiblement pas celle du jeune homme ». « L’invraisemblance ne s’arrête pas à ces considérations ». Une première mouture de la lettre parviendra dans les journaux le jour avant la remise du message non signé à sa mère, le 7 mai. « Ce premier message est signé. Mais avec un ’h’ à la fin de Cédric. Or, en italien, pour avoir un ’c’ dur, il faut un ’h’ », relève, perplexe, Me Brossolet. (pr)

Encadré

Une première

La secrétairerie d’Etat du Vatican vient d’adresser à Me Vergès et Me Brossolet une lettre par laquelle elle informe avoir fait parvenir « aux autorités judiciaires compétentes » la requête qu’ils avaient adressées au pape Jean Paul II. (pr)

Encadré

L’information de la salle de presse du Saint-Siège après le drame du 4 mai

– 5 mai 1998: c’est par dépit que Cédric Tornay s’est tué. Il ne se sentait pas assez reconnu et était déçu de ne pas figurer sur la liste des gardes pour être décorés de la médaille « Bene Merenti », avance le porte-parole du Saint-Siège, Joaquin Navarro-Valls;

– Toujours selon le porte-parole, Cédric Tornay a demandé à un camarade de transmettre une lettre personnelle à sa famille. Dans un accès de folie, suite à une accumulation psychique, il a alors volontairement tué avant de retourner l’arme contre lui;

– La responsabilité de l’enquête revient au Vatican, Etat souverain. Et les autorités suisses, dans le cadre des relations diplomatiques, font confiance au Vatican pour faire la lumière sur cette affaire. Selon J. Navarro-Valls, les résultats de l’autopsie ne changeront pas l’hypothèse la plus fondée, celle d’un accès de folie, mûri dans un esprit où couvaient déjà des pensées déchirantes de ne pas être suffisamment reconnu;

– 6 mai 1998: J. Navarro-Valls confirme les résultats de l’autopsie, à savoir que Cédric Tornay s’est bel et bien donné la mort. Aloïs Estermann est mort sur le coup, frappé de 2 projectiles. Son épouse a été frappée par une seule balle, tout comme Cédric Tornay. Or 5 coups de feu ont été tirés. Le porte-parole dit ignorer où est passée la cinquième balle;

– 8 mai 1998: La salle de presse déclare que l’autopsie a été faite par les professeurs Piero Fucci et Giovanni Arcudi, consultants médico-légaux de la direction des services sanitaires du Vatican; elle confirme comment les victimes ont été abattues, révèle que l’arme du jeune garde a été retrouvée sous son corps et que l’enquête est dirigée par le juge unique de l’Etat du Vatican, Gianluigi Marrone (v.encadré).

– 8 février 1999: Le dossier est clos, annonce la salle de presse. L’enquête menée pendant 9 mois a abouti aux conclusions déjà avancées, et précise que Cédric Tornay consommait du cannabis.

– 17 mai 2002: suite à la demande de réouverture de l’enquête, Mgr Francesco Bruno, président de la Cour d’appel du Vatican, décide de ne pas y donner suite. « Je sais que les deux avocats ont demandé à examiner le cas, mais comment pouvons-nous donner une autorisation pour un dossier qui n’existe pas? S’ils veulent rouvrir l’enquête, ils doivent être en mesure de fournir de nouveaux éléments de preuve ». (pr)

Encadré

Le juge Gianluigi Marrone ne verrait pas d’un mauvais oeil la réouverture du dossier

« Si on nous fait parvenir des choses nouvelles concernant l’enquête, nous sommes prêts à les prendre en considération. Mais il nous faut des éléments concrets, car on ne peut se contenter de les évaluer sur la base de coupures de presse », commente de Rome le juge unique de l’Etat du Vatican, Gianluigi Marrone, qui a dirigé l’enquête. A la question de savoir pourquoi la mère de Cédric Tornay n’a pas eu accès aux pièces qui composent l’enquête, le juge Marrone se contente de relever que, comme « la salle de presse du Saint-Siège », Mme Baudat a aussi eu accès au décret public. Pour le reste, il n’entend pas entrer dans le cas particulier qui nous occupe. Il admet cependant, pour la sérénité de la justice et afin de lever les doutes sur ce drame, qu’il serait peut-être bon de rouvrir ce dossier, en toute transparence. « Personnellement, j’ai travaillé sur les éléments que j’avais à disposition. J’espère que les jours à venir permettront d’aider la justice. Je me rends bien compte qu’il y a là quelque chose d’un peu étrange ». Pour le reste, c’est vrai, « on a choisi une procédure compliquée ». (apic/pr)

webmaster@kath.ch

Portail catholique suisse

https://www.cath.ch/newsf/apic-enquete-6/