Encadré
Toutes les tentatives pour tenter d’entrer en contact avec les professeurs Piero Fucci et Giovanni Arcudi, chargés de l’autopsie vaticane, sont demeurées vaines. Contacté par téléphone, le bureau de la salle de presse du Saint-Siège, par l’intermédiaire de la secrétaire de Joaquin Navarro- Valls, a demandé à l’APIC de lui faire parvenir les questions par fax. Le lendemain, par la voix de la même secrétaire, le directeur de la salle de presse a fait savoir qu’il n’entendait pas donner de réponse. «S’il a l’intention de dire quelque chose sur la question, il le dira ici, lorsque ce sera le moment», fait remarquer la secrétaire. Quant à Mgr Francesco Bruno, en voyage, il ne rentrera pas à Rome avant la fin de la semaine, assure-t-on dans son entourage. Dans son bureau, on explique que les téléphones de ses principaux collaborateurs, des laïcs qui vivent à Rome, sont confidentiels. (pr)
Encadré
Aucun dossier n’a été remis aux autorités suisses
Aucun dossier sur cette affaire n’a été remis à l’Office fédéral de la Justice à Berne, commente son porte-parole, Folco Galli. A sa connaissance, aucune demande d’entraide judiciaire n’a été demandée par le Vatican. Selon lui, si les deux avocats estiment devoir s’adresser à la justice suisse, il faudra sans doute qu’ils passent par les cantons des victimes: le Valais, s’agissant de Cédric Tornay, Lucerne, pour les époux Estermann. Même son de cloche à l’Office fédéral de la Police et du côté du Ministère public de la Confédération: «Nous n’avons aucun dossier» assurent les porte-parole, respectivement Daniel Dauwalder et Mark Wiedmer. (pr)
APIC Interview
Me Brossolet: «C’est une justice d’amateur»
Trop de zones d’ombre dans le dossier final remis à la presse le 9 février 1999, soit près d’un an après les faits, ont incité avocats du Barreau parisien que sont Me Vergès et Me Brossolet à prendre en main la requête de la mère de Cédric Tornay, Muguette Baudat: établir la vérité. L’APIC a rencontre Me Luc Brossolet dans son étude à Paris. Selon lui, la justice vaticane a fonctionné «en amateur» en la circonstance. Il est temps de rouvrir le dossier, dit-il. Avec son collègue Me Vergès, il est convaincu que Cédric Tornay a été assassiné. Interview.
APIC: Deux avocats romains s’étaient occupés de l’affaire avant vous. Depuis combien de temps êtes-vous sur le dossier, pourquoi l’avoir accepté et qui vous a mandaté?
Me Brossolet: Mme Baudat, la mère de Cédric Tornay. Cela remonte à 2 ans. Nous avons certes mis un peu de temps pour étudier le dossier avant de l’accepter. Deux convictions se sont immédiatement imposées à nos yeux: il y a des zones d’ombre importantes dans le dossier, aussi la réouverture de l’enquête sollicitée par Mme Baudat s’impose-t-elle. Au niveau de la procédure enfin, le Vatican a agi avec une attitude ressentie comme du mépris.
APIC: Expliquez-vous.
Me Brossolet: Dans tout système judiciaire qui se respecte, la famille d’une victime a un droit d’accès à l’enquête, soit pendant ou soit une fois celle-ci terminée. Ce qui n’a pas été le cas dans l’affaire qui nous occupe. Ce droit permet de vérifier si l’enquête à été sérieusement menée, si elle n’a négligé aucune piste et enfin d’analyser si les conclusions contenues dans le rapport final peuvent être approuvées. Si la famille ou son représentant estiment que l’enquête n’est pas satisfaisante, qu’il reste des zones d’ombre, elle a droit à un recours légal et de se constituer partie civile.
Judiciairement, Mme Baudat ne dispose aujourd’hui que d’un décret de quelques lignes du Vatican, qui dit en substance que les actes de l’enquête sont classés. Ce classement met fin à l’enquête sur les causes de la mort de son fils et sur celles des époux Estermann. Parallèlement à cela, le bureau de la salle de presse du Saint-Siège a, dès le début de l’affaire, diffusé des informations révélant dans des textes non signés, donc pas judiciaires, ce que serait la substance de l’enquête et quelles seraient les conclusions de cette dernière. Autrement dit, on anticipe sur le développement des investigations. Autre dysfonctionnement: la mère de l’une des victimes n’a aucun droit à être renseignée, alors que des prélats, eux, ont un accès au dossier pour en proposer ce qu’ils veulent bien en dire aux médias. Au niveau de la procédure, en dehors de la réalité du drame du 4 mai, le fonctionnement de la justice vaticane a quelque chose de terriblement choquant. En d’autres termes, on a dit à cette mère: «Ce que nous vous disons, ne le contestez pas, circulez, vous n’avez rien à voir, ni rien à demander», alors que le Vatican se devait de reconnaître à cette mère son droit à vérifier les circonstances de ce drame, son droit à disposer d’une voie de recours. Voilà ce qu’on pouvait attendre de la justice du Vatican.
APIC: Connaissant la réputation de Me Vergès, s’»attaquer» à la justice vaticane a dû vous titiller?
Me Brossolet: A aucun moment. Mieux, nous avons suivi dans les règles et en toute discrétion les démarches à faire auprès de la justice du Vatican, et même respecté son goût du secret. Au départ, personne ne savait que nous étions chargés du dossier, hormis le juge unique du Vatican, Gianluigi Marrone, à qui nous avons signifié par lettre que Mme Baudat nous avait désignés en vue de rouvrir le dossier. Dans sa réponse, celui-ci nous a demandé de suivre la procédure d’accréditation auprès du président de la Cour d’appel, Mgr Francesco Bruno. Deux lettres ont ainsi été envoyées à ce dernier. La seconde, recommandée, lui a été adressée en août 2001. Elle est parvenue à Mgr Bruno le 8 septembre 2001. Nous n’avons obtenu aucune réponse de sa part. Sept à huit mois plus tard, notre capital patience étant épuisé, nous avons décidé que cette requête initialement destinée à la justice vaticane et à Mgr Bruno devait être adressée au pape. On ne pouvait accepter de jouer au chat et à la souris indéfiniment, ni accepter que des institutions judiciaires ne répondent pas à notre demande, fût-elle fondée ou non. Nous n’avons pas davantage reçu de réponse du pape. En mai dernier, pour toute réponse, Mgr Bruno a publié un décret par voie de presse pour signifier son refus de nous accréditer et de rouvrir l’enquête, affirmant qu’»il n’y a pas d’éléments nouveaux».
APIC: Vous prétendez-le contraire. Le rapport d’autopsie fait en Suisse à la demande de la mère de Cédric Tornay semble pourtant aller dans votre sens, du moins sur certains points.
Me Brossolet: Le stratagème de Mgr Bruno est inacceptable. Si Mme Baudat dispose d’éléments effectivement nouveaux – rapport d’autopsie pratiquée en Suisse, étude graphologique de «la lettre» de Cédric à sa mère, notamment -, elle a tout de même le droit de les présenter, y compris par les avocats de son choix. Il est donc nécessaire qu’on puisse discuter avec la justice du Vatican. Mais là, on fait la démarche inverse. Si on veut qu’une justice fonctionne, on admet qu’une des parties soit représentée par des avocats qui vont pouvoir rencontrer le juge et dire, oralement ou par écrit, pourquoi elle estime ne pas devoir en rester là.
APIC: Comment expliquer cette attitude?
Me Brossolet: Quelqu’un qui n’a rien à cacher ou à se reprocher a tout intérêt à vouloir la transparence. Ma conviction du bien-fondé de la démarche de Mme Baudat augmente de jour en jour. Si le Vatican est serein sur la solidité de son enquête, a-t-il une seule raison de refuser à Mme Baudat le droit d’en prendre connaissance? En réalité, la justice vaticane n’admet pas que sa «vérité» soit remise en cause. Autrement, il accueillerait Mme Baudat à bras ouverts en partageant son souci de la vérité. Je pense en réalité que le Vatican n’a jamais imaginé que Mme Baudat pousserait aussi loin la contestation de sa thèse. Il a sans doute estimé qu’une enquête confirmant ce qui avait déjà été dit trois heures après les faits suffirait et que cela ne serait contesté par personne.
APIC: Quatre ans après le drame, la mère de Cédric Tornay n’a donc pas eu accès au dossier?
Me Brossolet: Non, pas davantage que ses avocats romains, dont l’un était pourtant accrédité au Vatican. A plusieurs reprises la mère de Cédric a sollicité l’accès au dossier, la copie des pièces, le rapport d’autopsie de son fils. Elle s’est heurtée à une fin de non recevoir. Comme nous.
APIC: En Suisse ou en France, peut-on imaginer que des familles de victimes ou leurs avocats, n’aient pas accès au dossier?
Me Brossolet: En aucun cas. S’il faut chercher des excuses, je peux croire que la justice vaticane n’est pas préparée à de tels cas criminels, et que les personnes qui se sont occupées de cette affaire ne sont pas formées à l’enquête. C’est là une justice d’amateurs.
APIC: Vous n’excluez pas la possibilité de saisir la justice suisse.
Me Brossolet: Cela nous semble possible. Sous toute réserve, un juge suisse me semble compétent pour instruire un tel dossier, même s’il sera toujours délicat pour un juge d’instruire sur des actes qui se sont déroulés au Vatican. L’expérience a démontré que chaque fois que la justice italienne a été saisie de faits graves qui se sont passés au Vatican, les magistrats instructeurs italiens se sont heurtés aux barrières dressées par la justice vaticane. Jamais, à ma connaissance, le Vatican n’a aidé un juge étranger dans l’accomplissement de son enquête.
APIC: Vous alléguez que Cédric Tornay a été assassiné. Que s’est-il alors passé le 4 mai 1998 à la Garde suisse?
Me Brossolet: Je suis avocat et non enquêteur. Je défends une cause. Mon travail consiste à démontrer que la thèse du Vatican est fausse. Il ne m’appartient donc pas de me transformer en policier pour rechercher les causes de ce drame, les véritables responsables de la mort de Cédric Tornay et des époux Estermann. Je demande simplement la réouverture de l’enquête, pour que ce travail puisse enfin se faire. Pour moi, le Vatican entrave le déroulement de la justice. Pourquoi refuser à la mère de Cédric Tornay de lui soumettre les résultats de l’enquête, surtout si ceux-ci sont convainquants? Or il s’y refuse. Et s’il s’y refuse, c’est parce que le Vatican n’est pas serein. Le Juge Marrone a du reste reconnu publiquement qu’il restait des zones d’ombre. Que dois-je penser d’un juge qui clôt une affaire en admettant qu’elle n’est pas complètement élucidée? (pr)
Encadré
«Jamais on a vu cela»
Des substances de cannabis ont été décelées, indique officiellement pour la première fois le rapport du Vatican du 9 février 1999. Mais comment le vérifier? «Si cela avait été demandé, cela aurait pu se faire lors de l’autopsie du 14 mai 1998 en Suisse, rétorque Me Brossolet». Mme Baudat, relève-t-il, n’avait aucune raison de demander au médecin légiste suisse de vérifier cela. Et l’avocat parisien d’enchaîner: «Les analyses faites par le Vatican à ce sujet ont été interprétées de manière tendancieuse, ce qu’a confirmé le directeur du laboratoire. Quant aux examens physico-chimiques, qui portent selon le rapport du Vatican sur les cinq coups de feu tous tirés de la main de Cédric, ils demeurent invérifiables. Je ne souhaite à personne de perdre un proche. Mais si tel devait être le cas, comment accepter qu’on vous dise 9 mois après son décès qu’il est mort de cette façon là. Cela dans un document non signé et dont personne n’endosse la responsabilité. Jamais on a vu cela. C’est une confusion des genres. Lorsque la justice a besoin d’affirmer quelque chose, elle le fait dans une conclusion de justice. Mais là, nous n’avons définitivement rien. C’est ça le scandale. Je ne crois pas me tromper dans ce que je dis, nous sommes convaincus que Cédric Tornay a été assassiné». (pr)
APIC Interview
Muguette Baudat: une mère qui veut comprendre
Vendredi 5 juillet, Muguette Baudat sera à Rome aux côtés des avocats Vergès et Brossolet. Depuis 4 ans, la mère de Cédric Tornay se bat pour rétablir la vérité sur ce qui s’est passé le 4 mai 98 au Vatican. Sans se décourager, sans haine aucune, animée d’aucun esprit revanchard, elle tente aujourd’hui de comprendre, afin de pouvoir commencer le deuil de son enfant – suicidé, assassin ou victime? -. Un deuil qu’elle n’a jamais pu faire en raison des zones d’ombre qui entourent cette affaire. L’APIC l’a rencontrée en Valais. Interview d’une femme dont le Vatican n’avait à l’époque pas souhaité sa présence sur les lieux.
Muguette Baudat: On m’a en effet nettement fait sentir que ma présence à Rome n’était pas désirée. Par téléphone, le chapelain de la Garde, Mgr Jehle, me l’a clairement déconseillé. Ce n’est pas la peine, m’a-t-il dit, on a reconnu le corps. Son argument était que le corps de mon fils était déjà dans un état de décomposition. Au mois de mai? J’ai vraiment senti qu’on ne voulait pas de moi à Rome. J’ai passé outre. J’ajoute que ce que je rapporte ici a été entendu par des témoins. Une fois à Rome, j’ai constamment été prise en charge par deux religieux. Lorsque l’un me quittait, l’autre prenait le relais. On est même allé jusqu’à me faire miroiter que le Saint-Père voulait me rencontrer, afin de me maintenir toute une journée dans ma chambre d’hôtel.
APIC: A Rome, on aurait aimé faire incinérer le corps, semble-t-il?
Muguette Baudat: Oui. Dès le 6 mai, jour de mon arrivée à Rome, on a voulu me faire signer un papier pour que j’accepte l’incinération de Cédric. On m’a dit que les papiers étaient prêts. Heureusement, j’ai demandé un délai de réflexion, malgré les insistances d’un religieux. Une incinération serait plus simple, avait-il prétexté, argumentant que je pourrais ainsi rentrer avec les cendres de Cédric dans l’avion du retour, le lendemain. Je leur ai signifié mon refus, et mon intention de ramener le corps de mon fils en Valais.
APIC: Est-il exact que le Vatican ne vous a personnellement jamais informée des conclusions de l’enquête?
Muguette Baudat: C’est vrai. Je n’ai même jamais été entendue dans le cadre de l’enquête. Tout ce que j’ai appris l’a été par la presse. Du supposé kyste de Cédric au cannabis qu’on lui attribue, en passant par les conclusions émises en 1999.
APIC: Pas même les premiers avocats romains?
Muguette Baudat: Un des deux avocats, accrédité comme tel au Vatican, a pu consulter un certain nombre de pages, celles qu’on a bien voulu lui montrer. Il a du reste pu constater que seuls figuraient dans le dossier les témoignages à charge. Par la suite, en raison d’un manque de confiance, et parce que j’avais le sentiment que rien ne bougerait, j’ai été contrainte de me séparer d’eux, avant de m’adresser, sur les conseils d’amis, à Me Vergès et Me Brossolet.
APIC: La décision de faire autopsier votre fils à l’Institut médico-légal de l’Université de Lausanne, c’est vous?
Muguette Baudat: Oui. En raison des invraisemblances et des insistances suspectes à ne pas vouloir de moi à Rome, à m’inciter à incinérer le corps de mon fils, ce qui n’est guère courant dans la pratique au Vatican, sans parler de mes doutes sur l’affaire, en ma qualité de maman.
APIC: Les résultats de l’autopsie, que vous gardez pour la justice romaine, vont-ils dans le sens de vos doutes?
Muguette Baudat: Surtout après avoir comparé le document du Vatican publié 9 mois après le drame. J’ajoute que si je n’avais pas passé 2 jours au Vatican, je n’aurais jamais demandé une autopsie en Suisse, ni commandé 2 expertises graphologiques, qui démontrent que la pseudo-lettre n’est pas de la main de mon fils. Le drame est que je n’ai jamais reçu le rapport de l’autopsie du Vatican, afin de pouvoir la comparer avec celle faite en Suisse. Quant aux vêtements de Cédric, seule une partie des objets personnels m’a été restituée près de deux ans après le drame. Mais de nombreux objets, y compris des vêtements, ne l’ont toujours pas été. Le Vatican a même gardé les lettres de postulations de Cédric pour un nouveau travail, vu qu’il devait quitter la Garde en novembre 1998.
APIC: Vos démarches et les avocats ont sans doute un prix?
Muguette Baudat: Aujourd’hui, aidée par des amis, j’ai déjà déboursé près de 80’000 francs en frais d’avocats et autres pour que la vérité soit faite. C’est tout ce que je demande: un acte de justice. Je continue à travailler pour payer, et continuer mon action.
APIC: Vous vous êtes également adressée au pape Jean Paul II.
Muguette Baudat: Par deux fois, j’ai écrit au Saint-Père. Je n’ai jamais reçu de réponse. Je suis persuadée qu’il n’a pas reçu mes lettres. Ce que je lui ai écrit? De faire quelque chose, répond Muguette Baudat, les larmes dans les yeux. (apic/pr)
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