APIC Interview

Les parcours de Gisela Forster et Ida Raming, « femmes prêtres » ordonnées illégalement

Femmes prêtres: « Nous sommes en chemin, ce n’est que le début »

Par Pierre Rottet

Münster, 16 août 2002 (APIC) Illégalement « ordonnées prêtres » le 29 juin dernier en compagnie de cinq autres femmes, Ida Raming, 70 ans, et Gisela Forster, 54 ans, expliquent aujourd’hui les raisons de leur choix. Les deux militantes, théologiennes au bénéfice d’une solide formation universitaire, exposent les motifs qui les ont poussées à passer outre aux sanctions vaticanes, à l’excommunication notamment. L’une se sent aujourd’hui prêtre à part entière, l’autre pas tout-à-fait. Interview.

APIC: L’idée de devenir prêtre n’est sans doute pas née d’hier ou alors il s’agit d’une « vocation tardive ». Quel a été votre parcours et quand avez- vous ressenti pour la première fois cet « appel au sacerdoce »?

Ida Raming: J’ai ressenti, très tôt dans mon enfance et lors des cours de catéchisme, un grand intérêt pour la religion et le goût de la piété. Mes parents étaient certainement portés par la religion, sans être bigots pour autant. Mais la doctrine de l’Eglise, par exemple en ce qui concerne la domination masculine au sein de la famille ainsi que la morale sexuelle, comme l’interdiction de la contraception, pesait de tout son poids. J’ai étudié la théologie catholique (réd.: I. Raming a un doctorat en théologie) et n’ai pas trouvé, en raison de l’exclusion des femmes de la prêtrise, la place spirituelle que j’attendais dans l’Eglise.

Cette question m’a profondément accablée.! A l’époque du Concile Vatican II, Iris Müller (réd: docteur en théologie et également « ordonnée ») et moi- même avons rédigé un appel à ce Concile, dans lequel nous récusions tous les motifs d’exclusion des femmes du sacerdoce. Par la suite j’ai rédigé une étude sur les fondements historico-juridiques et dogmatiques de l’article du droit canon (Canon 1024. « Seul un homme baptisé reçoit validement l’ordination sacrée »), selon lequel les femmes n’ont accès ni au sacerdoce ni aux autres ministères ordonnés.

A la suite de cette recherche, il m’est apparu évident que l’exclusion des femmes de la prêtrise repose sur une discrimination. Au début de l’année 2002, j’ai publié une version élargie de ce travail. « Le sacerdoce des femmes, un don de Dieu pour un renouvellement de l’Eglise ». La continuelle et définitive exclusion des femmes du sacerdoce (Ordinatio sacerdotalis, 1994) m’a été particulièrement pénible.!

APIC: Un homme peut choisir entre le mariage, la prêtrise ou la vie religieuse. Les femmes ne peuvent choisir qu’entre le mariage et la vie religieuse. Pourquoi ne vous êtes vous pas décidée pour la vie religieuse ?

I. R.: Je me suis effectivement posé la question d’une entrée dans un ordre religieux. Il m’est cependant apparu très tôt qu’entrer dans une Congrégation religieuse revenait en fait à accepter une image réduite de la femme dans l’Eglise. Par attachement à la liberté, je n’ai pas pu me décider pour cette voie. Mon professeur de religion m’avait pourtant invitée à entrer dans l’Ordre franciscain féminin qui dirigeait l’école. J’ai décliné la proposition, en raison aussi de la conception étroite de la femme dans les Ordres féminins, comme par exemple l’usage du voile et la manière d’envisager la nature et le rôle de la femme. Après avoir réussi mes examens de fin d’études, j’ai très vite été convaincue que ma voie était d’enseigner la théologie. A l’époque, c’était plutôt exceptionnel pour une femme. Avant Vatican II, en effet, il y avait très peu de théologiennes. Nos études ne nous encourageaient pas à procéder à un examen critique du statut de la femme dans l’Eglise.

APIC: On peut imaginer que de nombreux obstacles se dressent en raison de vos engagements.

I. R.: Sitôt après ma requête adressée au Concile, les difficultés se sont présentées. Je n’ai pu obtenir aucun poste dans la sphère de l’Eglise. Suite à mon étude, je me suis retrouvée radicalement exclue de toute carrière universitaire en Allemagne. Il a fallu me résoudre à enseigner dans un collège pour donner un sens à mon existence. Mais j’étais loin de ce que j’attendais, avec mes études en théologie et en philosophie. Les portes se sont vite fermées pour moi. Si j’ai souvent été invitée à m’exprimer dans des groupes réformateurs, en revanche, je ne l’ai jamais été au sein d’institutions purement d’Eglise. Poursuivre une carrière académique aurait pour moi été possible uniquement dans le cadre d’une faculté universitaire non confessionnelle.

APIC: Sur quoi, à votre avis, repose l’exclusion des femmes de la prêtrise ?

I. R.: Mes recherches m’ont permis d’étudier en profondeur la longue histoire de la discrimination envers les femmes dans la tradition chrétienne. En utilisant d’abondantes sources documentaires des débuts du christianisme et du Moyen-Age, j’ai démontré que l’exclusion du sacerdoce provient de la représentation diminuée de la nature et de la valeur morale de la femme. Elle repose sur l’idée de l’infériorité fondamentale et éthique des femmes et vient de certains passage bibliques (Ge 2 et 3 par exemple: création de la femme à partir de la « côte » de l’homme et sa responsabilité première dans le péché originel).

L’acceptation des conséquences de cette exclusion au cours des siècles a formé la base de cette discrimination. Nous en trouvons déjà la conséquence dans le Nouveau Testament. (Interdiction d’enseigner: Tim. 2, 11-15 ou Cor 11, 3-10: seul l’homme compte comme image de Dieu, la femme n’étant que le reflet de l’homme).

Ces discriminations sur la position de la femme ont eu des effets à travers les siècles jusqu’à aujourd’hui. Dans la seconde partie de ma thèse, j’ai examiné le point de vue traditionnel sur le rôle du prêtre dont le caractère masculin (apparemment nécessaire) empêche l’accès des femmes à l’ordination. En réponse, j’ai montré que le concept du service sacerdotal reposait sur des citations bibliques. En réalité, le rôle du prêtre pourrait certainement s’élargir et accueillir la collaboration active des femmes.

Certes, aujourd’hui, le discours sur l’infériorité de la femme dans l’Eglise a changé. En raison de la formule: « La femme est égale, mais d’une autre manière », le manque d’égard et la subordination de la femme dans l’Eglise persistent cependant. En d’autres termes, le fondement périmé d’une anthropologie dégradante de la femme subsiste, qui l’exclut du sacerdoce.

APIC: Vous avez aujourd’hui 70 ans, pourquoi avez-vous attendu si longtemps pour passer à l’action?

I. R.: Iris Müller et moi-même avons pris conscience, au fil des années, de la formation d’un courant de plus en plus fort en faveur de l’ordination des femmes. C’est à partir de ce mouvement que se sont créés des groupes séparés, qui ambitionnaient une ordination « contra legem » (contre la loi). Se faire ordonner en tant que simple personne, contre la loi établie, n’avait à mes yeux pas de sens. Aujourd’hui, beaucoup de choses ont changé. Il existe désormais au sein de l’Association « Marie de Magdala » un groupe qui milite en faveur des femmes prêtres. Ce groupe permet l’échange et offre également entraide et appui spirituel aux femmes qui pensent avoir la vocation.

APIC: Pourquoi avoir choisi Romulo Braschi pour vous faire ordonner? N’y a- t-il pas là une provocation supplémentaire?

I. R.: Non! Nous avons cherché durant des années un évêque catholique romain qui se donne la peine de nous ordonner. Mais en raison de leur serment d’obéissance au pape, tous les évêques catholiques romains contactés ont refusé de pratiquer une ordination « contra legem », même s’ils nous ont soutenues dans cette l’idée. L’obéissance dans l’Eglise empêche toute impulsion réformatrice. Malheureusement, le passage de la Bible « Il faut obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes » (Act. 5, 29) n’a pas la priorité. L’évêque Romulo Braschi se trouve au bénéfice d’une succession apostolique catholique romaine valide.

APIC: Comment vivez-vous aujourd’hui l’excommunication qui vous frappe?

I. R.: Je vis dans une commune rurale et traditionnelle. Ce qui a pour moi des conséquences très lourdes, comme de ne plus pouvoir aller communier lors des célébrations eucharistiques.

APIC: Vous sentez-vous pleinement prêtre ?

I. R.: Non. Nous sommes sur le chemin et ce n’est que le début. Concrètement, la hiérarchie continue de nous exclure.

APIC: Quelle est votre opinion sur le célibat du prêtre ?

I. R.: Les êtres humains doivent pouvoir choisir librement leur forme de vie dans l’Eglise. (Canon 219, et Jean XXIII: « Pacem in terris »)

APIC: Et sur la contraception, le préservatif, l’avortement, la communion pour les divorcés remariés, le divorce..

I. R.: Toute décision doit pourvoir se bâtir à partir de sa propre conscience.

APIC: On appelle souvent un prêtre « monsieur le curé » ou « Père », comment voudriez-vous être appelée?

I. R.: L’appellation n’est pas importante pour moi. Il y a la parole de Jésus: « Ne vous laissez pas appeler Père ». Femme pasteur pourrait être une bonne manière de nous désigner. PR

Encadré

Ida Raming en quelques lignes

Née en 1932 en Allemagne, Ida Raming a étudié la théologie (doctorat), la philosophie et la pédagogie à Münster (Nord) et à Fribourg-en-Brisgau. En 1970, elle publie sa thèse de doctorat sur l’exclusion des femmes du ministère sacerdotal. Assistante scientifique à la Faculté catholique de l’Université de Münster, elle enseignera ensuite dans des lycées. Co- fondatrice de l’Association « Marie de Magdala », qui milite en faveur de l’égalité des femmes dans l’Eglise, elle est également membre de la « Women’s Ordination Conference » (Etats-Unis) et du réseau national allemand « Diaconat féminin ». Ida Raming est l’auteur de nombreuses publications sur le mouvement ecclésial des femmes et le statut de la femme dans l’histoire de l’Eglise. PR

Encadré

Mariée à 2 reprises, elle ne veut pas attendre un nouveau Concile pour changer l’Eglise

Gisela Forster ou 30 ans de lutte pour des réformes dans l’Eglise

Née en 1948 à Munich, professeur d’arts et ingénieur en architecture, titulaire de doctorats en philosophie et religion, Gisela Forster travaille depuis 30 ans à « réformer l’Eglise catholique », selon ses propres mots. Gisela Forster, mariée à deux reprises, avec un musicien puis avec un prêtre, considère qu’elle et ses compagnes « ordonnées prêtres » le 29 juin ont eu beaucoup de courage. Leur trajectoire professionnelle ne donne que plus de valeur à leur action, estime-t-elle: certaines sont docteurs en théologie, en philosophie, ou anciennes religieuses, d’autres gravitent dans les milieux du management et de la santé.

« Nous n’entendons pas être dans notre Eglise uniquement pour arranger les fleurs. Ce que nous voulons? Construire une Eglise fraternelle pour des hommes et des femmes libres, égaux. Nous revendiquons le droit de discuter, organiser et penser notre Eglise avec nos sensibilités de femmes, nécessaires si l’on veut une Eglise ouverte pour tous les hommes et toutes les femmes ».

Les hommes sont trop souvent branchés sur les côtés matériels ou superficiels de l’existence. « La politique, regrette-t-elle, n’est pratiquement dirigée que par les hommes, qui empêchent les femmes de parvenir elles aussi au gouvernement, au top du pouvoir de décision, y compris au sein de l’Eglise catholique. Et puis les hommes aiment bien trop la guerre. J’estime qu’avec des femmes également impliquées dans les décisions de l’Eglise, les politiques suivraient et feraient sans doute plus attention ». L’Eglise, dit-elle, a le pouvoir et l’argent. « Nous voulons opposer à cela nos connaissances ».

L’exclusion des femmes du sacerdoce? « Elle ne repose sur rien ». Gisela Forster a le sentiment que l’Eglise n’aime pas les femmes qui occupent des responsabilités, des femmes en vue dans les domaines les plus variés de la société occidentale. « C’est regrettable, voilà pourquoi il faut réformer les choses ».

Gisela Forster affirme ne pas vouloir chercher l’affrontement avec le Vatican. « Nous ne désirons pas la guerre, mais peser de notre intelligence de femmes pour lutter en faveur d’une Eglise sur la défensive à propos des questions liées au sexe, au célibat des prêtres, au préservatif, à la pédophilie ou encore aux problèmes concernant les enfants de prêtres qui vivent cachés ». « Depuis le 29 juin, jour de notre ordination, la terre cléricale frémit. »

En s’opposant à Rome par ces « ordinations », les sept « femmes prêtres » s’attendaient à une excommunication, à des sanctions. Mais aucune n’a reculé. Aujourd’hui, ce rejet, aux dires de Gisela Forster, se vit de la manière la plus normale possible. « Toutes se sentent prêtres à part entière ». La porte-parole du groupe, se dit contre le célibat des prêtres, en faveur de la communion pour les divorcés remariés. Elle dit en outre « oui », à l’utilisation du préservatif, au divorce mais « non » à l’avortement. PR

Encadré

Nouvelles « ordinations » en 2003

L’archevêque argentin Romulo Braschi, âgé de 60 ans, qui a ordonné les sept « femmes prêtres » le 29 juin, ne se considère pas comme schismatique. Animateur de l’Eglise catholique apostolique charismatique Jésus Rey, une Eglise dissidente, il a été incarcéré et torturé pendant la dictature militaire argentine (1976-85). Il prétend ne jamais avoir été « ni excommunié, ni expulsé » de l’Eglise catholique et met au défi le Saint- Siège de prouver le contraire.

Romulo Braschi explique son éloignement de l’Eglise catholique en raison de « la complicité de celle-ci avec le gouvernement militaire argentin, comme elle l’a reconnue il y a peu ». L’Eglise Jésus Rey, qui revendique 13’000 adeptes dans le monde et dont le siège est à Munich, dans le sud de l’Allemagne, se réclame de « la liturgie de la parole » et de la succession apostolique de Saint-Pierre, premier des apôtres de Jésus-Christ.

Le prélat dissident originaire d’Argentine est devenu schismatique en 1998 en se faisant ordonner évêque par un membre de l’Eglise catholique apostolique du Brésil, séparée de l’Eglise catholique romaine depuis 1945

Romulo Braschi doit « ordonner » six autres femmes et quatre hommes l’an prochain en Allemagne. Les sanctions du Vatican à l’égard des « femmes ordonnées » en 2002 sont « anachroniques, absurdes, injustes et inadéquates », a estimé Lidia Binoles, 60 ans, l’une des deux Argentines qui doivent être « ordonnées » en 2003. (apic/pr)

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