Russie: L’expulsion de prêtres étrangers inquiète la petite communauté catholique

APIC – Interview

Vague de «persécution anticatholique», dénonce Mgr Werth

Jacques Berset, APIC

Lucerne/Novosibirsk, 9 septembre 2002 (APIC) La Russie avance péniblement sur le chemin de la démocratie. Alors qu’elle cherche à se rapprocher de l’Union européenne, elle a fait de grands pas en arrière depuis février dernier, estime Mgr Joseph Werth. L’évêque de Novosibirsk, en Sibérie occidentale, n’hésite pas à parler de «nouvelle vague de persécution» contre les catholiques.

Preuve de ces signes de recul, relève Mgr Werth, un jésuite né sur le territoire soviétique à l’époque stalinienne, l’expulsion au début de l’année de plusieurs prêtres catholiques et de l’évêque d’Irkoutsk, en Sibérie orientale. Selon une «liste noire», une dizaine de prêtres étrangers devraient encore être expulsés d’ici un certain temps.

L’évêque de Novosibirsk, qui appartient à la minorité nationale allemande déportée sous Staline, montre du doigt la hiérarchie orthodoxe russe. Elle serait derrière la répression anticatholique lancée depuis février dernier. Le président Poutine ne serait pas dupe, mais il se plierait momentanément – par pure tactique – aux injonctions venant du patriarcat de Moscou.

En attendant, des prêtres orthodoxes et des milieux nationalistes ont organisé ce printemps des manifestations devant les églises catholiques dans diverses villes du pays. A Irkoutsk, des prêtres orthodoxes ont brandi des pancartes sur lesquelles on pouvait lire: «Plutôt vivre avec un Tatar dans une yourte qu’avoir un catholique comme voisin» ou encore «Là où est le Vatican, il y a du sang».

Des passants ont craché sur une religieuse en pleine rue à Novosibirsk; on l’a même empêchée d’emprunter le bus des transports publics, témoigne de son côté l’abbé Bernhard Scholtz. Ce jeune prêtre berlinois de 43 ans, depuis dix ans en Sibérie, est curé à Slavgorod, dans le diocèse de Mgr Werth. Sur les murs de la cathédrale catholique de Novosibirsk, une main anonyme a écrit en grosses lettres: «Dehors de Russie!»

APIC: En Occident, on parle peu de la nouvelle politique anticatholique des autorités russes.

Mgr Werth: En l’an 2001, nous avons fêté le 10ème anniversaire de la restauration des structures catholiques en Russie. Nous avons alors adressé une prière d’action de grâces pour dix ans de liberté retrouvée. Une année après, nous devons subir des mesures comme l’expulsion de prêtres catholiques étrangers ou celle de Mgr Jerzy Mazur, évêque d’Irkoutsk, en Sibérie orientale. Ce qui nous fait presque dire qu’est fini le temps de la liberté.

APIC: Qu’est-ce qui a poussé l’Etat russe à prendre de telles mesures restrictives ?

Mgr Werth: Le 11 février dernier, les structures provisoires de l’Eglise catholique – les quatre administrations apostoliques en Russie d’Europe et en Sibérie – ont été transformées en diocèses, qui sont les structures normales. L’Eglise orthodoxe a d’emblée réagi de façon extrêmement négative. Et à notre grande surprise, l’Etat russe a soutenu la position de la hiérarchie orthodoxe.

APIC: L’Etat russe est pourtant un Etat laïc, pas un Etat confessionnel.

Mgr Werth: L’Etat russe prouve pourtant ainsi qu’il n’est pas un Etat neutre, mais un Etat orthodoxe. Il est certes laïc, mais il n’hésite pas à utiliser la religion comme instrument politique. Mon opinion est que d’ici cinq ans, la situation aura radicalement changé. Il s’agit d’un phénomène transitoire, qui ne va pas durer.

L’Etat russe n’est pas devenu religieux, mais il reprend à son compte la dimension traditionnelle, historique et culturelle. Par ex. à Saint- Pétersbourg et à Moscou, seule 1% de la population russe s’est rendue à l’église cette année à Pâques, ce qui montre que l’influence religieuse de l’Eglise reste faible parmi les quelque 80 millions d’orthodoxes. Paradoxalement, l’institution est très forte au plan politique. Le maire de Moscou Youri Loujkov déclare ouvertement: «je suis un orthodoxe, un orthodoxe athée».

APIC: La religion ne serait-elle donc dans ce cas qu’un prétexte, une instance de légitimation du pouvoir ?

Mgr Werth: Après l’effondrement du communisme, en 1989, l’insécurité et le vide ont dominé un certain temps. Larguant leur idéologie, les anciens communistes et les membres du «Komsomol» ont cherché à remplir ce vide au plan des valeurs, en récupérant le drapeau de l’orthodoxie pour en faire le fondement de l’Etat. Ils ne s’intéressent pas à la foi de l’orthodoxie, mais veulent en instrumentaliser l’héritage culturel et historique. Ils déclarent par conséquent que la Russie est uniquement orthodoxe, tous les autres doivent s’en aller.

APIC: On n’a donc pas là affaire à une renaissance spirituelle authentique ?

Mgr Werth: En tant que croyant, je suis absolument convaincu que notre pays a effectivement besoin d’une renaissance spirituelle, que les gens connaissent un véritable renouveau intérieur. Mais dans les faits, ce n’est pas le cas: seulement 1% de la population orthodoxe se rend à l’église et on ne peut que le regretter.

On constate que souvent les mêmes personnes, qui tenaient un jour dans les mains un drapeau communiste, brandissent désormais l’étendard orthodoxe. pour des motifs politiques. L’attitude de l’Eglise, qui se laisse utiliser pour des buts étrangers à sa mission, mène à la catastrophe. L’Eglise orthodoxe, qui, comme les autres Eglises, a été décimée par le régime communiste, ne devrait pas jouer ce jeu-là.

APIC: N’est-ce pas une illusion pour l’Eglise de profiter momentanément du bras séculier de l’Etat pour renforcer ses propres positions ?

Mgr Werth: Dans le court terme, la tactique semble payer, et l’Eglise catholique subit une persécution. Mais cela ne va pas durer plus de 5 ans, car nous sommes finalement au XXIe siècle. Et la Russie, qui cherche à s’approcher de l’Union européenne, ne se prétend-elle pas être une démocratie ?

En 1905 déjà, le tsar avait réformé l’Etat russe et mis un terme à la persécution des non orthodoxes. L’Eglise orthodoxe avait perdu alors un certain nombre de ses privilèges. La législation religieuse, qui interdisait aux orthodoxes de changer de religion, avait été abolie. Aimerait-on aujourd’hui retourner avant 1905? Le signal de la répression de l’Eglise catholique est lancé aujourd’hui par l’Eglise orthodoxe, mais on ne peut faire tourner ainsi la roue de l’histoire.

L’Eglise orthodoxe russe – qui a déjà reçu des dizaines de millions de dollars d’aide en provenance d’institutions catholiques – se sent en position de faiblesse, voire d’infériorité. Elle s’aperçoit que l’Eglise catholique est très forte au niveau mondial et craint de ne pouvoir se faire entendre. Alors elle préfère ne pas collaborer et choisir sa propre voie, quitte à utiliser pour cela la force de l’Etat.

APIC: En Russie, l’Eglise catholique est très faible.

Mgr Werth: Notre Eglise est si petite – nous avons pour tout le pays quelque 200 prêtres, dont moins de 10% d’autochtones – qu’on peut vraiment se demander ce que redoute l’Eglise orthodoxe. Elle nous ressent peut-être comme une «cinquième colonne» de l’Occident. Le patriarche de Moscou Alexis II ainsi que le métropolite Cyrille, quand ils parlent des catholiques de Russie, mentionnent à chaque fois la question des uniates d’Ukraine – les catholiques de rite byzantin unis à Rome. Ils affirment que les catholiques persécutent eux aussi les orthodoxes. Pour nous, il s’agit d’un prétexte, car le problème des gréco-catholiques concerne l’Ukraine, et les catholiques de Russie n’ont aucun rôle dans ce conflit.

APIC: En raison de ce climat tendu, comment vit la petite communauté catholique qui compte moins de 1,3 million de fidèles sur une population de plus de 145 millions d’habitants ?

Mgr Werth: Avant, on pouvait presque sans autre faire enregistrer nos paroisses. Les problèmes n’étaient que d’ordre bureaucratique. Aujourd’hui, cela devient de plus en plus difficile. Les autorités en charge de l’enregistrement des communautés religieuses exigent que nous fournissions la liste complète de nos fidèles, avec des données personnelles. Nous protestons, car il s’agit là d’un immense travail que nous devrions réaliser sur tout le territoire de la Russie, qui est immense.

D’autre part, comme on n’exige ces données que de l’Eglise catholique, il s’agit d’une discrimination visant notre communauté, et cela viole la Constitution et la loi. A Novosibirsk, les autorités m’ont prétendu qu’elles réclamaient ces listes également aux paroisses orthodoxes. En réalité, elles n’exigent d’elles que le nom des membres du conseil de paroisse. En raison du peu de prêtres autochtones, les dernières expulsions de prêtres étrangers représentent une grande insécurité pour la pastorale des catholiques.

APIC: Malgré la situation tendue, existe-t-il encore un dialogue oecuménique avec l’Eglise orthodoxe russe ?

Mgr Werth: On doit distinguer d’emblée entre les dialogues oecuméniques superficiels, organisés au sommet, et un dialogue oecuménique authentique. Ce type de dialogue authentique n’a quasiment jamais existé, auparavant pas non plus, car les réunions officielles étaient plutôt des rencontres diplomatiques et des visites de politesse.

Je connais cependant quelques évêques orthodoxes russes intimement convaincus, comme le métropolite Nikodim de Leningrad et Novgorod, décédé à l’âge de 48 ans dans les bras du pape Jean Paul Ier lors d’une audience privée au Vatican le 5 septembre 1978.

C’était un partisan convaincu de l’oecuménisme. Mais la plupart des hiérarques orthodoxes russes qui participent à des rencontres oecuméniques restent au niveau superficiel.

A Novosibirsk même, j’ai eu durant cinq ans des contacts étroits et fraternels avec un excellent confrère, l’évêque Sergij, métropolite de Novosibirsk et Berdsk. C’était un homme profondément croyant et très bien disposé à notre égard. Il est malheureusement décédé en l’an 2000 à l’âge de 49 ans, miné par les attaques. Il était dans le collimateur des milieux chauvins pour avoir dit que «catholiques et protestants sont aussi nos frères». Il n’a pas pu développer un oecuménisme officiel avec moi, car Moscou a tout de suite fait pression. Par contre, depuis la mort de Sergij, je n’ai pas pu encore rencontrer une seule fois son successeur, l’archevêque Tichon.

APIC: La situation est-elle la même à la base ?

Mgr Werth: Il n’y a pas de guerre de religion à la base, parmi les fidèles, au niveau de la rue, ni de haine envers la minorité catholique. En avril dernier, des milieux orthodoxes ont organisé des manifestations anticatholiques dans une douzaine de villes de Russie. Malgré les appels dans les paroisses orthodoxes, les gens ne sont pas descendus en masse dans la rue pour protester contre la présence de l’Eglise catholique.

A Novosibirsk, les manifestations ont commencé un mois plus vite. Le dimanche 10 mars, cinq paroisses de la ville qui compte 1,2 million d’habitants – donc des centaines de milliers d’orthodoxes – n’ont pu réunir qu’environ 200 personnes pour manifester devant la cathédrale catholique. Leur prêtre avait pourtant pris la tête du cortège à la fin de la liturgie. Certains fidèles orthodoxes ne savaient même pas pourquoi ils étaient venus.

Pour nous, cela a été un très bon signe que si peu de gens soient venus défier les quelque 200 catholiques en prière dans leur cathédrale. Heureusement, il n’y a pas eu de confrontations, mais le climat pourrait se dégrader. On voit que ces manifestations n’ont rien de religieux: elles sont montées artificiellement, pour des motifs politiques, pour le pouvoir.

APIC: Le problème vient donc d’en haut ?

Mgr Werth: Si dans les circonstances actuelles – avec la liberté enfin retrouvée après 70 ans de communisme -, la hiérarchie de l’Eglise orthodoxe s’était engagée pour le bien de la chrétienté, elle aurait pu faire beaucoup. Car depuis la Révolution bolchevique de 1917, les épreuves du goulag et la terrible répression ont uni les croyants. Ainsi les Allemands de la Volga et d’autres régions de Russie, déportés sous Staline, se sont rapprochés dans l’oecuménisme des camps. Avant la déportation, luthériens, mennonites et catholiques ne se fréquentaient même pas.

On aurait pu profiter de l’expérience commune de souffrances partagée avec les orthodoxes. On a raté une belle occasion. Il faut rappeler qu’à la fin des années 80, on pouvait trouver dans toutes librairies des églises orthodoxes une brochure intitulée «Catéchisme anticatholique», un texte édité au début du XXe siècle, avant la Révolution communiste, qui a supprimé toute cette littérature. La liberté retrouvée, l’Eglise orthodoxe a réédité à des millions d’exemplaires ce petit livre qui veut montrer la méchanceté et les erreurs des catholiques. Pour la «formation» de ses fidèles.au XXIe siècle!

APIC: Parmi vos fidèles, y a-t-il aussi des croyants qui viennent de familles orthodoxes ?

Mgr Werth: Evidemment, car la population russe actuelle est essentiellement composée de mélanges de nationalités en raison des déportations, de la politique d’enrégimentement des jeunes dans les chantiers des «Komsomols», de la volonté d’édifier une société nouvelle, soviétique, en détruisant les cultures et les spécificités nationales.

Après dix ans de «démocratie», cela disparaît un peu, mais au début les gens des autres nationalités qui ont subi le joug soviétique haïssaient la culture et la langue russes, qui leur avait été imposées par la force. Aujourd’hui, les prêtres utilisent la langue russe pour s’adresser à leurs fidèles qui voient dans leur Eglise un point de ralliement des diverses nationalités dispersées sous Staline, comme les Polonais, les Lituaniens, Lettons, Ukrainiens ou Allemands. Si la répression venait à remettre en question sa présence sur sol russe, nombreux seraient les Allemands – 600’000 ont encore une demande d’émigrer pendante – à quitter définitivement le pays qui les a vus naître. JB

Encadré

De passage en Suisse à l’invitation de l’oeuvre d’entraide catholique «Aide à l’Eglise en Détresse», Mgr Joseph Werth a également visité l’Allemagne fin août. Son frère disait sa première messe dans la ville d’Ilbenstadt, près de Francfort, où leur mère vit aujourd’hui. La famille Werth, parents et enfants, a émigré en 1991, juste après son ordination épiscopale. Mgr Werth est né à Karaganda au Kazakhstan le 4 octobre 1952, dans une famille d’Allemands de Russie déportée au-delà de l’Oural lors des purges staliniennes des années 30, durant la campagne contre les «koulacks», les paysans aisés.

Avant leur déportation, la mère vivait dans la communauté des Allemands de la Mer Noire et le père dans la République socialiste soviétique autonome des Allemands de la Volga, fondée au début des années 1920 et dissoute en 1941 lors de l’invasion allemande de l’Union soviétique. Ses habitants furent déportés en masse en Sibérie et en Asie centrale soviétique et vécurent longtemps sous administration spéciale, la «Spezkomendatura», qui ne leur permettait même pas de sortir de leurs villages. Les familles furent russifiées de force. JB

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