Grâce au pétrole de Doba, le Tchad rêve de ne plus être le «mendiant de l’Afrique»
L’or noir, pour beaucoup déjà un miroir aux alouettes
Jacques Berset, agence APIC
Fribourg/Doba, 7 octobre 2002 (APIC) Grâce au pétrole de Doba, qui devrait couler à flot dès 2004, le Tchad espère enfin se défaire de sa réputation de «mendiant de l’Afrique». Producteur de coton et éleveur de bétail, le pays stagne économiquement. La manne pétrolière devrait servir à réduire la pauvreté. En attendant, sur l’immense chantier de l’oléoduc, l’or noir a déjà un arrière goût de miroir aux alouettes. Témoignage.
La construction de l’oléoduc devant acheminer sur près de 1’100 km le brut tchadien jusqu’au terminal pétrolier camerounais de Kribi n’a pas démarré depuis un an que déjà les problèmes s’accumulent. La population locale ne vit pas au rythme du Consortium des entreprises qui réalisent ce projet pharaonique aux yeux de la population tchadienne. L’impact sur la population locale est déstructurant, confie à l’APIC l’abbé Maurice Ndimadjingar, responsable de la pastorale sociale et du développement du diocèse de Doba, au sud du Tchad.
L’Eglise locale se demande à qui profitera la manne pétrolière. Aux compagnies pétrolières transnationales, certes, mais aussi à des gouvernants qui risquent de s’en mettre pleins les poches, le pays étant gangrené par la corruption. Le gouvernement tchadien se donne pour objectif d’utiliser les revenus pétroliers pour éradiquer la pauvreté du pays. Si la perspective paraît séduisante, tout réside dans la façon dont les dirigeants présents et futurs du pays investiront l’argent de l’or noir.
D’après les études réalisées par les experts, la zone pétrolifère de Doba constitue un des plus importants gisements sur le continent. Les réserves prouvées sont d’environ 924 millions de barils de pétrole, situées entre Doba et Moundou. Le Tchad pourrait devenir le 4e pays producteur de pétrole d’Afrique subsaharienne, après le Nigeria, l’Angola et le Gabon.
Maurice Ndimadjingar, directeur du BELACD (Bureau d’études et de liaison des activités caritatives et de développement) du diocèse de Doba, était récemment de passage en Suisse avec son évêque, Mgr Michele Russo, missionnaire combonien de 57 ans, originaire de San Giovanni Rotondo, dans le sud de l’Italie.
Pour Mgr Russo, le Tchad étant essentiellement agricole, «c’est essentiellement là que se trouve la solution. Le pétrole n’est qu’une parenthèse. Dans deux ans, tout va retomber. Parmi les 400 employés de l’oléoduc qui vont rester, sur les 4’000 occupés sur les chantiers, combien restera-t-il d’autochtones ? Lorsque le pétrole coulera dans le pipeline, il n’y aura plus que du travail d’entretien et de gardiennage pour quelques- uns… La priorité à long terme doit être mise dans le développement de l’agriculture dans les villages: apprendre à bien gérer la récolte, à mettre sur pied des structures d’épargne. «
APIC: Le diocèse de Doba va-t-il devenir riche parce que des gisements de pétrole ont été trouvés sur son territoire ? Quelles sont les conséquences pour la population du diocèse, qui espère profiter de cette «manne tombée du ciel» ?
Abbé Maurice: Il y a 3-4 ans, quand ont commencé les dernières discussions – le gisement avait déjà été découvert en 1969 – on a présenté le pétrole comme une opportunité pour le diocèse de Doba et pour tout le Tchad. En juin 2000, le projet pétrolier, d’un montant de 3,7 milliards de dollars (1,5 pour le champ pétrolier au Tchad et 2,2 pour l’oléoduc acheminant le pétrole sur la côte du Cameroun) a été adopté par la Banque Mondiale (BM). La BM a monté le financement, qui est essentiellement privé.
L’Eglise catholique au Tchad est intervenue au dernier moment quand il a fallu aller défendre le projet à Washington. A ce stade, l’Etat tchadien a fait intervenir des représentants de la société civile. Nous avons été associés avec d’autres, des ONG, des syndicats, des mouvements de femmes, des représentants des musulmans, des protestants.
APIC: Quelle est la position défendue par l’Eglise dans le projet pétrolier tchadien ?
Abbé Maurice: Ce n’est pas à l’Eglise de dire son mot dans le domaine technique, mais elle doit s’inquiéter de savoir s’il va servir vraiment à ce que toute la population du pays vive mieux. L’Etat tchadien a fait de la réduction de la pauvreté l’objectif numéro un du projet pétrolier. Dans ce cas, l’Eglise ne pouvait être que partante.
Deux ans plus tard, nous nous trouvons dans la phase de la mise en oeuvre du projet par un Consortium d’entreprises auquel participent des compagnies multinationales étrangères comme les américaines ExxonMobil, Chevron et Esso, et la malaysienne Petronas. Le pétrole n’a pas encore jailli, mais les travaux de préparation sur le terrain avancent rapidement depuis un an, les fouilles pour le pipe-line progressent.
APIC: Ce gigantesque chantier ne se déroule pas sans conflits.
Abbé Maurice: Nous avons déjà dû faire face à de nombreux problèmes sur le terrain, il y a un malaise. Tous les ouvriers ne sont pas des Tchadiens, car les spécialistes viennent de l’extérieur. C’est un des gros déficits: le Tchad n’était pas assez préparé pour se mettre au diapason du Consortium pétrolier, très bien préparé. Il est à lui seul plus puissant que l’Etat tchadien. On observe un décalage sur le terrain: les pouvoirs publics ne sont pas à la hauteur, car ils ne réagissent pas à la même vitesse que les travaux sur le terrain.
Quand on voit la destruction de la forêt, on a l’impression qu’aucun cadre de loi n’a été préparé pour préserver les cultures locales. Le chantier passe à travers tout, en détruisant l’écosystème. Les populations sont touchées, mais on ne voit aucune réaction du côté du gouvernement. On n’écoute pas les gens et le Consortium semble jouir d’un droit régalien. Les gens sont expropriés, et c’est seulement la société civile qui monte au créneau. L’Eglise, au sein de la société civile, participe à la Commission Permanente Pétrole Locale (CPPL) – partenaire de l’Action de Carême des catholiques suisses – , qui tâche de trouver les moyens de faire face à l’impact des travaux sur la population et l’environnement.
APIC: A-t-on indemnisé les populations déplacées par le chantier du pétrole ?
Abbé Maurice: Les gens touchés ont reçu une certaine indemnité, mais bien avant d’être déplacés. Ce qui fait qu’au moment de partir, l’argent était déjà dépensé. Ceux qui sont restés sont conscients qu’ils devront déguerpir du jour au lendemain dès l’approche du chantier. Ils savent que le champ qu’ils cultivent n’est plus à eux. Le Consortium s’était préparé d’une façon professionnelle et il a la loi avec lui. La population locale n’a pas compris les enjeux à long terme et n’a pas bien saisi ce que signifiait accepter l’argent des compagnies. On a informé la population des villages de façon très lacunaire, sans système d’accompagnement et de suivi.
La zone des travaux qui parcourent le Tchad concerne près d’un million de personnes. Elles ne seront bien sûr pas toutes déplacées, mais des dizaines de milliers devront déguerpir. L’impact est cependant multiple: le passage des chantiers provoque une hausse du coût de la vie, attire une masse de journaliers et de manoeuvres qui ont quitté villes et villages – certains viennent même de la capitale N’Djamena – et campent sur les terrains voisins du chantier. D’aucuns attendent depuis six mois de se faire embaucher et rêvent d’Eldorado.
Alors que les techniciens bien payés du Consortium sont logés sur les sites équipés de mobile-homes et containers climatisés, le personnel de l’Etat n’a pas d’hébergement organisé. Il y a plusieurs sociétés qui se côtoient dans ce lieu: ceux qui disposent des grosses voitures climatisées du Consortium, ceux qui se déplacent à mobylette, à vélo, et ceux qui ne peuvent se déplacer qu’à pied.
APIC: Le chantier est devenu une sorte de miroir aux alouettes, avec la prostitution et l’argent facile.
Abbé Maurice: Des milliers de gens espèrent un travail qui ne vient jamais; ils ont laissé leur famille au village, sans rien. L’impact social est très fort, très déstructurant. Des paysans ont laissé leurs champs, ne labourent plus. La prostitution est devenue un fléau, qui touche les filles dès 12 ans, mais aussi des femmes qui ont quitté leur mari, attirées par l’argent facile. Elles sont venues sur le chantier, mais n’ont rien obtenu, elles sont réduites à la misère. Les gens vivent au jour le jour, et quand il y a de l’argent, c’est pour s’acheter de l’alcool, du sexe, des cigarettes.
La maladie progresse partout chez nous (on parle de plus de 300’000 séropositifs dans le pays), malgré l’utilisation de la capote, qui n’est pas infaillible. Ce n’est pas tellement la polygamie qui est en cause, mais la fidélité. L’argent disponible sur les chantiers de l’oléoduc a un impact destructeur sur l’ensemble des valeurs sociales et familiales. Que fait-on avec l’argent ? Il n’y a pas de tradition d’épargne, donc on boit, on se paie des filles.
Les manoeuvres tchadiens ne pensent pas à épargner, ils ne sont pas formés à cette modernité. Comme la prostitution est clandestine – non acceptée par la société traditionnelle, dont la clef de voûte est la famille – il est difficile de lutter contre ce fléau et de faire de la prévention contre le sida. La pandémie se développe désormais de façon exponentielle.
APIC: Que fait l’Eglise pour contrer cette déstructuration sociale et lutter contre le sida ?
Abbé Maurice: Nous ne sommes pas seuls, car l’Eglise a tenu à travailler ensemble avec toutes les ONG sur le terrain dans le cadre de la Commission Permanente Pétrole Locale (CPPL). Nous devons trouver les instruments de communication pour faire en sorte que le problème du sida puisse être intégré dans le contexte culturel. La prise de conscience doit partir de là. Il ne suffit pas de lancer des spots publicitaires et de poser des panneaux vantant les mérites du préservatif. L’Eglise, dans son action de développement, essaye de faire prendre conscience du danger de tel ou tel comportement.
Nous ne combattons pas en premier lieu le préservatif. On se bat pour la vie, car le sida décime la population. Dans le cadre du programme EVA (Education à la Vie et à l’Amour), nous faisons appel à la responsabilité des gens, pour qu’ils ne mettent pas en danger leur vie et celle des autres.
APIC: Vous chercher à développer d’autres valeurs.
Abbé Maurice: Nous essayons effectivement d’inculquer aux gens que les valeurs qu’ils doivent respecter sont la vie et l’amour. Nous ne sommes pas obligés d’être contre les solutions proposées par de nombreuses ONG ou le gouvernement. Mais nous proposons nos propres alternatives, qui s’attaquent aux causes: la promiscuité et le vagabondage sexuel ne sont pas des comportements naturels chez nous, ce n’est pas un élément culturel de notre société. Il est apparu suite à la présence de l’argent. Le chantier de l’oléoduc a un effet d’accélérateur de la déstructuration de la culture. Elle était déjà touchée par les apports extérieurs, par l’irruption de la modernité dans ces régions.
La population est désorientée par une nouvelle réalité à laquelle elle n’était pas préparée. Le rêve se transforme en cauchemar pour beaucoup, qui n’ont ni argent ni travail. On dit que pour être moderne, il faut avoir de beaux habits, une montre, et donc de l’argent. Le pétrole est venu, synonyme de rêve et de modernité, mais sa manne ne va pas durer très longtemps.
APIC: Dans cette vision du développement, vous vous heurtez à la tradition.
Abbé Maurice: Dans notre diocèse, le premier axe de notre action est la mobilisation de toute la population autour de projets de société que les gens désirent développer eux-mêmes. Nous encourageons les activités générant des revenus. La première action fondamentale est d’essayer de faire passer l’idée de production. Selon une mentalité répandue, les gens font le minimum pour vivre; ils doivent entretenir une relation avec la nature, avec les ancêtres et avec les dieux. On fait ce qu’on a toujours fait, dans une société conservatrice et traditionnelle.
Il est nécessaire de passer de cette mentalité statique à une mentalité qui permette de forger un nouveau type de société. En tant qu’Eglise, nous partons du constat que nous n’avons pas affaire à une société sans Dieu. La modernité n’est pas synonyme d’exclusion de Dieu pour nous. Il s’agit de laisser plus de place pour que la raison puisse avancer, mais Dieu doit rester la source de notre action. Mais il n’est plus question du Dieu de la tradition qui bloque tout et qui rend tout stagnant. Notre Dieu nous permet d’être co-créateurs avec Lui et d’avancer.
APIC: La tradition ne fait que répéter les modèles sociétaux hérités et ne permet pas de créativité..
Abbé Maurice: Quand la modernité fait irruption, comme chez nous en ce moment, la tradition ne peut faire face et proposer des solutions alternatives. Le Dieu que nous proposons nous permet d’être à ses côtés et de voir que l’Histoire se construit et qu’elle n’est pas la simple répétition de ce qui a toujours existé.
Concrètement, cela signifie qu’il faut mettre en oeuvre une pédagogie d’animation, de libération et de transformation des mentalités, à partir de la réalité et des besoins des gens eux-mêmes. Pour qu’eux-mêmes découvrent leurs besoins, pour qu’ils développent eux-mêmes une conscience critique. Il s’agit d’une démarche de théologie de la libération dans le contexte africain, à partir de notre culture. Ce n’est pas simplement copier le contenu d’une autre théologie, par ex. la théologie de la libération latino- américaine. Nous voulons la contextualiser dans notre propre situation, à partir de la base.
APIC: Votre action de développement est aussi un projet de libération.
Abbé Maurice: Prenons l’exemple des puits: le curé, voyant le problème du manque d’accès à l’eau, décidait de creuser un puits pour fournir de l’eau. Quelqu’un disait qu’un ancêtre était enterré dans cet endroit, et plus personne ne buvait cette eau. De nos jours, quand on creuse un puits, ce n’est pas notre initiative, c’est la leur. Ce sont les gens du lieu qui décident de l’endroit où creuser. Ils s’approprient ainsi le projet. Cela prend plus de temps, mais c’est plus efficace. Il faut accepter que le développement soit en apparence plus long.
Dans le processus de libération de la société, les gens commencent à faire face au chef coutumier qui bloquait leurs initiatives; ils décident ainsi d’investir eux-mêmes l’argent de la récolte du coton dans leur école locale, alors qu’avant le chef accaparait tout. Le chef coutumier reste le garant de la tradition, qui a sa valeur, mais elle doit évoluer face aux nouveaux défis. Grâce à un travail d’animation et de conscientisation de la population, les gens commencent à se doter d’assemblées qui se prononcent sur le fonctionnement de leur village. C’est une démocratisation à la base. Avant, selon la coutume, le Dieu des ancêtres légitimait le pouvoir du chef traditionnel. Ce dernier transmettait directement ses ordres aux chefs de famille.
La modernité n’est pas mauvaise en soi, mais on ne peut pas aller de l’avant la tête baissée, sans s’interroger sur les valeurs qui sont derrière. La modernité fait partie de la pédagogie de libération que nous promouvons, mais elle doit s’enraciner dans la réalité du pays. La dimension religieuse étant fondamentale pour l’Africain, tout développement, pour réussir, doit s’articuler sur les éléments religieux et culturels. JB
Encadré
Inquiétude des défenseurs de l’environnement
La construction de l’oléoduc Cameroun-Tchad a suscité l’inquiétude des défenseurs de l’environnement. La section de l’oléoduc, longue de 900 km, qui traverse le Cameroun, constitue une menace pour la sécurité, des risques pour la santé et des dangers écologiques, notamment la réduction des réserves d’eau fraîche, la destruction des forêts et l’empiétement des écosystèmes fragiles, en particulier ceux du littoral côtier, affirment des ONG comme la Fondation camerounaise pour une action rationalisée des femmes sur l’environnement, et la Fondation pour l’environnement et le développement au Cameroun. Ces organisations estiment qu’aucune mesure n’a été prise pour protéger les populations vulnérables, ce que conteste le Consortium d’entreprises qui réalise le chantier.
Des ONG écologistes internationales telles qu’Action Alert ont souligné que ce projet est dangereux pour l’environnement car il touchera les forêts, les terres du sud du Tchad où poussent la plupart des cultures vivrières du pays, les eaux côtières et d’importants systèmes fluviaux régionaux. JB
Encadré
Le projet pétrolier en chiffres
D’un coût total d’environ 3,7 milliards de dollars (1,5 milliard pour le champ pétrolier au Tchad et de 2,2 milliards pour l’oléoduc traversant le Cameroun), le projet, approuvé il y a deux ans par le conseil d’administration de la Banque mondiale, comprend le forage de quelque 300 puits et la construction d’un pipeline de plus de 1’000 km de long. C’est le Consortium comprenant ExxonMobil, Chevron, Esso et Petronas qui exploitera les réserves du bassin de Doba, estimées à 25 années de production. Sur les 25 ans d’exploitation, le Tchad devrait tirer 2 milliards de dollars de bénéfices et le Cameroun 500 millions. (apic/be)
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