Fribourg: Témoin du Concile, Mgr Mamie a vécu le Synode 72 comme évêque diocésain
Bernard Bovigny, de l’agence APIC
Fribourg, 9 octobre 2002 (APIC) Mgr Pierre Mamie, évêque auxiliaire en 1968, puis titulaire du diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg de 1970 à 1995, a vécu la dernière session de Vatican II dans la basilique St-Pierre, aux côtés du cardinal Journet, en 1965. S’il considère cet événement comme « la plus grande grâce que Dieu ait faite au monde et à l’Eglise au 20e siècle », il se souvient également des bonnes et mauvaises heures qui ont marqué les années suivantes. « Le schisme des adeptes de Mgr Lefèbvre et le départ de nombreux prêtres entre 68 et 78 sont les deux plus grandes blessures que j’aie vécues comme évêque », affirme-t-il 40 ans après l’ouverture du Concile.
Inauguré le 11 octobre 1962, Vatican II a « ouvert les fenêtres de l’Eglise », pour reprendre les termes du pape Jean XXIII. Agé de 42 ans, l’abbé Pierre Mamie enseignait alors l’Ancien-Testament au séminaire diocésain et donnait des cours bibliques dans et hors du diocèse, avant d’être nommé trois ans plus tard secrétaire du cardinal suisse Charles Journet. Cette nouvelle fonction a permis à Pierre Mamie de se plonger totalement dans le bain du Concile, en accompagnant son maître dans tous ses déplacements lors de la dernière session, de septembre à décembre 1965, également en compagnie du dominicain Georges Cottier, actuel théologien de la Maison pontificale, alors collaborateur personnel du cardinal Journet.
« Il avait des difficultés à entendre. Paul VI m’a demandé de ne pas le quitter afin de lui retransmettre tout ce qu’il n’aurait pas compris », rappelle Mgr Mamie. L’ancien évêque de Lausanne, Genève et Fribourg a donc suivi son maître autant dans la basilique St-Pierre que lors des audiences chez le pape.
APIC: Comment avez-vous vécu personnellement cette période de présence au Concile?
Mgr Mamie: Cela a été une des plus grandes grâces de ma vie. Le Concile, je le connaissais à travers les médias. En m’y rendant, j’ai vécu cet événement de l’intérieur. Me trouver au milieu des Pères du Concile été une expérience spirituelle extraordinaire. J’ai vu ce que représente la collégialité des évêques du monde entier, dans les débats tout comme lors des pauses. J’ai pu sentir les tensions qui ont accompagné les débats, en particulier celles de Mgr Marcel Lefèbvre et de ses amis.
APIC: Et en Suisse, quelles étaient les attentes par rapport à Vatican II?
Mgr Mamie: Notre pays était en avance sur plusieurs points, à commencer par l’engagement des laïcs. Beaucoup d’entre eux étaient actifs notamment en catéchèse et dans les mouvements d’action catholique, sous l’impulsion de Mgr Charrière et de Mgr Bullet. Vatican II est tout de même venu apporter des réponses, des conseils et des indications sur des questions qui se posaient dans notre diocèse. Mais comme élèves de Charles Journet, beaucoup parmi nous considéraient déjà l’Eglise, « sainte et immaculée », comme le « peuple de Dieu ». L’encyclique « Lumen Gentium » nous a tout de même beaucoup appris sur l’Eglise. Elle nous a permis d’ouvrir les yeux et de sortir de nos problèmes trop localisés. Comme le rappelait souvent Mgr Besson, « l’Eglise est plus grande que notre diocèse ».
APIC: Quelle a été la participation du cardinal Journet au Concile?
Mgr Mamie: Elle a été totale et discrète en même temps. Le cardinal Journet s’est intéressé sans réserve à tous les documents de Vatican II. Il a notamment fait une intervention décisive, qui a permis à la Déclaration sur la Liberté religieuse de passer, non sans difficulté. Mgr Lefèbvre a refusé de la signer.
APIC: Si vous deviez retenir quatre innovations importantes de Vatican II .
Mgr Mamie: Je cite sans hésiter quatre documents. D’abord « Lumen Gentium » sur l’Eglise, peuple de Dieu, le texte sur la Liberté religieuse, celui sur l’Oecuménisme avec un chapitre final sur les juifs, et enfin « Dei Verbum » sur la Tradition et les Ecritures.
J’ajouterais également deux autres aspects marquants de Vatican II. L’Eglise catholique s’est penchée sur des questions pratiques dans « Gaudium et Spes », dont la 2e partie mériterait à mon avis une adaptation et une révision pour notre époque. Enfin, je souligne surtout l’expérience de la collégialité vécue par et dans l’Eglise, et à laquelle ont été associés des observateurs laïcs et des représentants des autres religions.
APIC: Au terme du Concile, les diocèses de Suisse ont attendu 7 ans avant d’ouvrir le Synode 72. Comment Vatican II a-t-il été reçu et vécu dans les paroisses durant tout ce temps?
Mgr Mamie: Les changements demandés par le Concile ont provoqué des tensions, voire des divisions. Certains prêtres sont restés attachés à l’ancienne liturgie, d’autres ont appliqué les conclusions de Vatican II en les déformant, par exemple en excluant totalement le chant grégorien. Trop d’excès ont été commis, par exemple sur la dévotion à Marie ou l’adoration du St-Sacrement, qui été ont souvent négligés.
Pour la célébration de la messe, certains prêtres ne gardaient que la première prière eucharistique, dite « romaine », d’autres la rejetaient totalement et n’utilisaient que les trois dernières.
Si je compare le trésor de l’Eglise à une pierre précieuse montée sur une bague, je dirais que certains ont gardé intact le bijou et ont refusé d’adapter l’anneau. C’est le cas de Mgr Lefèbvre. D’autre, hélas, ont changé l’anneau, mais aussi taillé dans la pierre précieuse.
APIC: Quels changements visibles a produit Vatican II dans l’oecuménisme?
Mgr Mamie: Le texte sur l’oecuménisme constitue une des grandes richesses reçues du Concile. Vatican II n’a proféré aucun anathème, ni aucune condamnation. Auparavant, on parlait des non-catholiques comme des « autres ». Depuis, ils sont considérés comme des « frères séparés ». Lorsque je suis devenu évêque du diocèse, je me suis engagé entièrement dans les dialogues oecuméniques. Les rencontres avec mes frères d’autres confessions m’ont beaucoup appris sur ma propre foi.
APIC: Le début des années 70 a été marqué par de nombreuses désertions parmi les prêtres .
Mgr Mamie: Je suis devenu évêque auxiliaire en 1968, dans une époque déjà troublée. Mai 68 a eu des retombées positives en invitant chacun, selon sa vocation, à la participation au gouvernement et à la vie de l’Eglise. Mais c’est une révolution marquée par la contestation de l’autorité et le nivellement de la vie ecclésiale. Un des principaux mots d’ordre était: « Il est interdit d’interdire ». Le ministère du prêtre a été trop souvent rabaissé. Entre 1968 et 1978, nous avons eu dans le diocèse autant de prêtres qui ont quitté le ministère que de nouvelles ordinations. En considérant les décès, encore plus nombreux, les vocations sacerdotales se sont vraiment raréfiées durant cette période.
Tous ces départs de prêtres et le schisme des adeptes de Mgr Lefèbvre ont été les deux plus grandes blessures que j’ai vécues durant mon épiscopat.
Lorsque je suis devenu évêque, j’ai fait cette prière à Dieu: « Nous n’avons pas assez de prêtres? Seigneur, c’est probablement pour que nous fassions aux laïcs la place qui leur revient ». Mais quelques années plus tard, j’ai dit à Dieu: « Maintenant, Seigneur, ça suffit, nous avons compris! »
APIC: C’est également dans cette situation troublée qu’a été ouvert en Suisse le Synode 72 .
Mgr Mamie: Il a été voulu par la Conférence des évêques suisses. Nous avons décidé de mettre sur pied des synodes par diocèse et une rencontre annuelle au niveau suisse. Nous avons voulu y associer 50% de prêtres et 50% de laïcs.
L’essentiel n’est pas à chercher parmi les textes qui ont conclu les travaux, mais dans l’expérience de vie commune qu’ont connu les 200 participants de notre diocèse.
Tout comme le Concile, le Synode 72 a promu l’engagement de laïcs dans la société civile. Dans ce domaine, nous sommes encore en retard aujourd’hui. En ce sens, l’Opus Dei et son fondateur, Don Balaguer qui vient d’être canonisé, ont probablement vu juste.
APIC: La participation des laïcs aux organes de décision a pris beaucoup de temps pour se réaliser. Vous avez signé un décret sur les conseils de communauté il y a 8 ans, alors qu’un tel organe était prévu par le Synode 72 .
Mgr Mamie: Avec le recul, le temps ayant passé, j’estime que j’aurais dû commencer par former un conseil pastoral diocésain, car le Synode en était en quelque sorte déjà un. Ensuite seulement, j’aurais instauré des conseils de communauté locaux.
Mon auxiliaire, Mgr Gabriel Bullet, avait insisté pour mettre en place des conseils pastoraux dans les cantons, les décanats et les paroisses. Et cela a été une très bonne intuition, même si elle a rencontré des résistances chez certains prêtres et a nécessité beaucoup de temps pour être réalisée.
Certaines paroisses ont mis en place des conseils de communauté, d’autres ont hélas abandonné. Je considère pour ma part que ces conseils sont essentiels à la vie de la communauté. Il est indispensable que le prêtre soit appuyé, encouragé, conseillé et éclairé.
APIC: Considérez-vous que le Concile a tenu ses promesses?
Mgr Mamie: Comme évêque, je suis resté toujours préoccupé par les problèmes de l’Eglise universelle. Maintenant, avec le recul, j’estime qu’au niveau de la catéchèse et de la liturgie cela va assez bien.
APIC: Toutes les conclusions du Concile se sont elles réalisées?
Mgr Mamie: Non, pas encore. L’histoire de l’Eglise nous apprend que les effets des conciles mettent plusieurs décennies pour se réaliser.
C’est comme lorsqu’il faut nettoyer un étang. Après l’avoir vidé, nous ôtons tout ce qui n’est pas vital pour la vie des poissons. Et lorsqu’il est à nouveau rempli, son eau reste trouble assez longtemps.
Il faut encore attendre des années avant que les conclusions du Concile soient pleinement mises en application. Aux déçus, je dis: soyez patients. A ceux qui l’ont vécu: relisez les textes. Et à ceux qui ne l’ont pas connu: découvrez ses actes et vivons-les ensemble.
APIC: Et dans quels domaines estimez-vous que le Concile doit encore être mis en application?
Mgr Mamie: Je pense en particulier à la mission et aux nouvelles formes d’évangélisation, en tenant toujours compte des moyens de communication actuels.
APIC: Beaucoup de chrétiens pensent que l’Eglise a conservé sa structure pyramidale, jugée pourtant dépassée par Vatican II .
Mgr Mamie: Ce n’est pas mon point de vue. Vatican II a clairement affirmé que l’Eglise était « peuple de Dieu ». Avec Jean Paul II, elle est même devenue « communion ». Il est clair qu’il y aura toujours une hiérarchie, mais cela exige aussi que chacun apporte sa richesse à la vie de l’Eglise.
APIC: La place de la femme fait actuellement l’objet de nombreuses discussions. Quelle évolution voyez-vous dans ce domaine?
Mgr Mamie: Il y a effectivement encore une évolution à faire. Actuellement, la question de l’ordination diaconale des femmes reste ouverte. Je serais pour ma part prêt à cela, pour autant que le diaconat féminin ne soit pas considéré comme un chemin vers l’ordination de femmes prêtres. Etre diacre doit rester une expression de la présence du Christ serviteur dans le monde.
APIC: Des voix s’élèvent pour demander l’ouverture d’un nouveau concile. Seriez-vous pour la mise en place prochaine de Vatican III?
Mgr Mamie: Je ne le demande pas. Mais si le pape veut d’un tel concile, j’en serais content.
APIC: Quels en seraient les thèmes principaux?
Mgr Mamie: Redéfinir la place de l’Eglise face aux défis de la société actuelle. Je pense en particulier aux problèmes de la guerre, de la violence et de la torture. Mais aussi de l’argent, qui est trop souvent le « maître de la vie », alors qu’il est mortifère pour les petits et les pauvres. Reste également l’engagement de l’Eglise dans la culture, les sciences et les arts.
Les photos de Mgr Mamie sont à commander à l’agence CIRIC, Chemin des Mouettes 4, CP 405, CH-1001 Lausanne. Tél. ++41 21 613 23 83 Fax. ++41 21 613 23 84 E-Mail: ciric@cath.ch
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