APIC Dossier
Caritas Suisse dénonce les inégalités devant la mort et l’invalidité
Pierre Rottet, de l’APIC
Lucerne, 11 novembre 2002 (APIC) Les pauvres vivent moins longtemps, y compris en Suisse. Une étude de Caritas Suisse publiée mercredi à Berne lance un pavé en direction des politiques, des décideurs et autres tenants de l’économie. L’oeuvre d’entraide entend ainsi contribuer au débat, à défaut de le lancer, en faveur d’une retraite flexible et sociale. Une autre histoire, sur laquelle ne manqueront pas de pencher les syndicats, surtout après l’accord survenu dans la construction en faveur d’une retraite à 60 ans.
Une semaine après la monumentale grève des ouvriers du bâtiment, l’étude de l’oeuvre d’entraide catholique basée à Lucerne le démontre: les chances d’atteindre un âge avancé ne sont pas égales pour tous. Le constat est impitoyable: un ouvrier moyennement qualifié meurt plus vite qu’un universitaire. Ce même ouvrier a de surcroît beaucoup moins de chance de parvenir à l’AVS, ou d’en profiter s’il y parvient. Quant aux retraites anticipées, elles demeurent encore trop souvent le privilège des gros revenus. Vous avez dit réforme du système? Caritas Suisse la demande. Les chiffres plaident en sa faveur. Notre dossier.
Certitude! En Suisse, le statut social a une grande influence sur la mortalité. Celui qui a un petit revenu, une formation scolaire minimale et des rapports de travail précaires ou un poste de travail subalterne doit s’attendre à une espérance de vie plus basse que la moyenne. Les gens deviennent certes de plus en plus vieux dans ce pays, mais les chances d’atteindre un grand âge sont loin d’être partagées. Des recherches montrent qu’un ouvrier non qualifié ou semi-qualifié meurt en moyenne quatre à cinq ans avant un universitaire. Question de santé. plus ou moins bien préservée. La mortalité en général a diminué en Suisse, et l’accès aux soins médicaux est en principe assuré. Reste que les personnes ayant un statut social inférieur meurent plus tôt et sont, leur vie durant, davantage susceptibles de tomber malades ou de devenir invalides
La nouvelle étude de Caritas intitulée « Les pauvres vivent moins longtemps » décrit ce phénomène de mortalité prématurée des personnes appartenant à des couches sociales inférieures. L’oeuvre d’entraide entend ainsi défendre une flexibilisation de l’âge de la retraite qui tienne compte de cette inégalité. Inégalité? Selon Gabriela Künzler, collaboratrice scientifique de Caritas, l’étude faite à propos des statistiques sur les causes de décès doit en effet se concentrer sur les hommes. Et sur les homes uniquement: « Des indications sur les causes de décès pour les femmes mariées n’étaient pas disponibles jusqu’il y a peu ».
Eloquent
L’inégalité sociale devant la mort et l’invalidité ne devrait laisser personne indifférent. On meurt d’autant plus tôt, et l’on est frappé d’invalidité d’autant plus souvent, que l’on exerce une activité physiquement pénible. En raison de la dureté du travail, dans le bâtiment par exemple, quatre ouvriers sur dix sont éjectés du circuit productif avant l’âge de 65 ans pour cause d’invalidité. En raison de la dureté du travail, ce sont presque 28% des ouvriers d’usine qui n’atteignent même pas l’âge de la retraite. Ces faits sont massifs. Ils sont autant d’eau apportée au moulin « des syndicats dans leur lutte complexe et de longue haleine, tant sur le plan syndical que sur le plan politique », relève Caritas.
Une enquête a examiné les causes de décès des hommes entre 1990 et 1995 en Argovie, en les mettant en relation avec la formation. Là aussi le résultat est sans appel: « Le risque de décès des personnes sans scolarité achevée est plus de deux fois supérieur à celui des universitaires ».
A Genève, l’inspectorat du travail du canton a introduit ce thème pour la première fois dans la discussion politique et publique, indique Gabriela Künzler. Les auteurs, Gubéran et Usel, ont examiné les cas d’invalidité et de mortalité prématurée chez les hommes de ce canton entre 1970 et 1992. Les résultats sont clairs. Tandis que dans la catégorie des professions libérales et scientifiques 2,1% des hommes entre 45 et 65 ans sont devenus invalides complets, dans la catégorie des travailleurs non qualifiés on en recense 25,4%. Si l’on retient les groupes professionnels, le taux d’invalidité le plus bas se rencontre chez les scientifiques (2,9%), les architectes et les ingénieurs (3,9%). A l’autre bout de l’échelle se trouvent les professions manuelles comme les employés de nettoyage, les concierges et ouvriers de voirie (24,6%), les mécaniciens sur automobile (25,2 %), les manoeuvres dans l’industrie (31,3%) et les ouvriers du bâtiment (40 %).
L’évaluation de la mortalité révèle la même tendance, même si elle est moins marquée. Ainsi, 13,2% des représentants des professions libérales et académiques meurent avant 65 ans, tandis que 20,5% des ouvriers non qualifiés n’atteignent pas l’âge légal de la retraite.
Une inégalité supplémentaire, si l’on sait qu’en Suisse, 5% des personnes les plus riches possèdent la moitié de la fortune, tandis que 80% n’en possèdent que le sixième.
Sur le plan national, une évaluation par profession des risques de décès des hommes a été réalisée par Raymond Gass et Matthias Bopp. L’étude considère toutes les causes de décès des hommes âgés entre 35 et 74 ans de 1979 à 1983. Durant cette période, 77’318 hommes, dont 8% d’étrangers, sont décédés. L’évaluation de la mortalité par profession confirme une autre certitude: les métiers du bâtiment et ceux du bois (bûcherons et menuisiers) enregistrent un nombre de décès bien supérieur à la moyenne suisse. En revanche, la mortalité est bien plus faible chez les professions libérales et scientifiques (sauf chez les chimistes et les journalistes), chez les comptables, les techniciens et machinistes et dans les technologies de l’information. Le constat suisse sur les chances de vie inégales dans l’espérance de vie vaut également pour l’Europe. En France, en Grande-Bretagne en Espagne ou ailleurs, mieux vaut être au bénéfice d’une formation universitaire pour espérer atteindre un âge avancé et jouir de la retraite.
En Suisse, poursuivent les auteurs de l’étude, on peut affirmer que les différences de la mortalité en fonction de la classe sociale y sont significatives. Si l’on attribue le chiffre 1 aux risque de décès du groupe des professions libérales et académiques, les risques de décès pour les professions manuelles qualifiées s’établissent à 1,94. Soit le double, pratiquement.
Floués jusque dans la retraite
Les inégalités ne s’arrêtent pas en si bon chemin. Celles-ci perdurent même lorsqu’on atteint l’âge légal de la retraite. Selon Caritas Suisse, les personnes appartenant aux couches sociales inférieures meurent plus tôt, et profitent donc moins longtemps de leur retraite. Le constat est simple, mais impitoyable: Ces personnes touchent par conséquent moins longtemps leurs rentes AVS bien qu’elles aient souvent commencé tôt leur vie professionnelle et le paiement des contributions ».
Reste la retraite anticipée. Mais là aussi la discrimination est criarde, relève l’étude, puisqu’elle est généralement réservée aux personnes ayant un bon revenu. « Alors que l’état de santé des personnes de statut social inférieur est habituellement plus mauvais que celles dont le statut est plus élevé, le taux de retraites anticipées est presque deux fois plus élevé chez les personnes ayant un poste à responsabilités que chez celles n’ayant pas de telles fonctions ». Selon l’étude, en comparaison avec d’autres pays européens, la tendance à prendre une retraite anticipée est nettement inférieure en Suisse.
Les progrès? Tous n’en profitent pas
Le travail, bien entendu, mais aussi le style de vie et l’environnement influencent la santé. Jürg Krummenacher, directeur de Caritas Suisse constate qu’il existe en Suisse de sévères prescriptions sur la pureté de l’eau, sur l’hygiène dans l’industrie alimentaire ou sur les limites de tolérance des émissions, alors même que le bruit de la circulation, les gaz d’échappement à proximité du logement restent parfois insupportables. Là aussi, déplore-t-il, les petits revenus trinquent. « Les personnes professionnellement mal formées sont en effet les plus concernées. Généralement au bénéfice d’un salaire bien trop bas, celles-ci ne peuvent s’offrir le privilège d’un autre logement ». D’autres éléments expliquent aux yeux du directeur de l’organisation caritative, les causes de la mortalité prématurée. Certes, convient-il, de grands progrès ont été réalisés concernant l’accès aux soins et à la sécurité. « Ils ont contribué à améliorer l’état de santé générale et à augmenter l’espérance de vie. Mais tous n’en profitent pas ».
Des réformes, vite
Quelle réponse Caritas Suisse entend donner à ces inégalités criardes, pour ne pas dire scandaleuses? Chef du secteur Etudes de Caritas Suisse, Carlo Knöpfel plaide pour l’introduction d’une retraite flexible et sociale. « Nous ne savons pas quel âge chacun de nous atteindra mais les résultats de l’étude montrent clairement quelle moyenne d’âge certains groupes sociaux vont atteindre en fonction de leur formation, de leur profession et de leur revenu. Ceci a des conséquences pour la politique de la santé et du marché du travail, sur la politique sociale ».
Etant donné le développement démographique en Suisse, le débat sur le passage de la vie active à la retraite ne sera pas achevé avec la 11ème révision de l’AVS, estime Carlo Knöpfel. Ce thème devrait être au centre de la 12ème révision. Mais dès aujourd’hui, lance-t-il, il faut prendre en compte cette inégalité face à la mort. En d’autres termes, et l’AVS et le 2ème pilier doivent être réformés de sorte qu’ils reconnaissent la corrélation entre couches sociales et espérance de vie et, surtout, qu’ils en tiennent compte. (PR)
Encadré:
Portrait: Ettore Maffina, chef de chantier, Marly
A 62 ans, Ettore Maffina se trouve à une année de la retraite. Une retraite bien méritée après 40 ans passés à travailler dans le bâtiment dans des conditions parfois difficiles. « Tous les jours, il y a quelque chose de lourd à transporter ou des outils pesants à manier ». Arrivé d’Italie, de Brescia, en 1962, Ettore s’est marié avec une Suissesse dont il a deux enfants. Il s’est établi à Marly près de Fribourg et travaille pour une grande entreprise du domaine de la construction. « J’ai commencé comme maçon lorsque j’avais 20 ans. Aujourd’hui, je suis chef d’équipe ».
« La semaine dernière, mon genou s’est bloqué sans raison apparente. Les problèmes de santé viennent avec l’âge. La nuit, assure-t-il, je me réveille parfois à deux heures du matin avec des douleurs dans la nuque dues à l’arthrose ». Les heures passées à travailler sous la pluie, dans la boue, en toute saison, laissent des traces dans les organismes. Pourtant, Ettore estime avoir encore de la chance par rapport à d’autres. « Mon dos est encore en bon état. J’ai un collègue qui va devoir prendre une retraite anticipée en raison de graves problèmes. Et des bien plus jeunes que moi ont des problèmes bien plus importants. Je connais trois collègues d’à peu près 50 ans qui se retrouvent à l’assurance-invalidité ».
Les entreprises du domaine de la construction font souvent des efforts pour protéger leurs ouvriers des risques d’accident. Mais, assure Ettore, les problèmes de santé sont bien plus importants encore que la question de la sécurité. De cela, on en parle beaucoup moins. « Pour moi, le plus mauvais, c’est de devoir travailler dans le froid, sous la pluie ». Son entreprise a organisé une vaccination gratuite de tous ses ouvriers contre la grippe. « En même temps, déplore-t-il, on a supprimé le système qui nous permettait de ne pas travailler lors de fortes intempéries tout en touchant le 30% du salaire ».
Une photo d’Ettore Maffina est à disposition sur le site internet www.caritas.ch (rubrique : Presse – dossiers de presse – événements). (apic/caritas/pr)
webmaster@kath.ch
Portail catholique suisse