Actualité: Berne, 2 décembre 2002 (APIC) Les trois Eglises nationales réclament l’abolition mondiale de la peine de mort. Pour la Journée des droits humains du 10 décembre, elles rejoignent Pax Christi, Amnesty International (AI) et l’

APIC Interview

Etats-Unis: Témoignage d’Anthony Floyd Wainwright, condamné à la peine capitale

Déjà 7 ans dans le couloir de la mort

Par Samuel Heinzen de l’Agence APIC

Raiford, 2 décembre 2002 (APIC) Anthony Floyd Wainwright est enfermé depuis 7 ans dans le couloir de la mort de la prison de l’Etat de Floride à Raiford . Il est condamné à la peine capitale pour meurtre au premier degré, vol à main armée, kidnapping et viol. Mais il affirme payer pour un autre. Enfant hyperactif et adolescent déprimé, ce jeune homme ordinaire, embarqué à 23 ans dans une sale affaire, risque fort de finir sur la chaise électrique. A 32 ans, les cheveux déjà blancs, Anthony, matricule 123847, a raconté à l’APIC l’histoire de sa survie.

Anthony vivait dans une petite ville de Caroline du Nord. Issu de la classe moyenne, il suivait une scolarité normale, jusqu’à l’âge de 10 ans. Seule ombre au tableau dans la vie de ce petit blanc comme les autres, il était ce qu’on appelle aujourd’hui un «enfant hyperactif». Cette étiquette lui valu d’être intégré dans une classe spécialisée et de passer régulièrement une batterie de tests psychologiques. Ce qui était censé l’aider, s’est avéré catastrophique. Non seulement sa scolarité partit à la dérive, mais l’enfant sensible et éveillé devenait un adolescent morose. Son caractère très introverti ne faisait que compliquer ses rapports avec l’institution scolaire.

Ce qui s’est passé dans la tête de cet «ado à problème» le jour il a «emprunté» la voiture des voisins pour «juste faire un petit tour», lui- même ne la sait pas. Ce qui est sûr par contre c’est que le shérif ne s’est pas soucié d’analyser ses motivations profondes, et Anthony a fait connaissance avec la machine infernale du système judiciaire des Etats- Unis. A 16 ans, il entre en maison de correction, pour se retrouver, quelques aléas scolaires et judiciaires plus tard, à 23 ans dans une prison de bas niveau de sécurité, toujours pour vol de voiture. Pour survivre dans ce milieu hostile, il se range sous l’aile d’un protecteur. Un homme d’une trentaine d’année, au casier judiciaire bien rempli, qui à son aise dans le milieu carcéral, apporte à Anthony un soutien appréciable. En confiance, le jeune homme le suit dans une tentative d’évasion, qui malheureusement réussit.

Et c’est l’engrenage.

Les événements se précipitent, le «protecteur» parvient à se procurer une arme et révèle sa vraie nature au jeune Anthony complètement déboussolé. En quelques heures tout bascule: vol à main armée, vol de voiture, viol et meurtre de la propriétaire du véhicule. Anthony assure n’être que le témoin passif et non l’initiateur du crime. L’autre tient le même discours. Les preuves matérielles, bien qu’insuffisantes, soutiennent la version d’Anthony. Mais, deux prisonniers assurent qu’Anthony leur a confié, lors de sa détention préventive, être l’auteur des faits. Le premier sera libéré peu après et le second bénéficiera d’un traitement carcéral de faveur; simples coïncidences, bien entendu. Quant au shérif chargé de l’enquête, qui assure avoir recueilli les aveux d’Anthony, l’avocat de la défense remarquera qu’il n’y en a aucune trace dans les notes d’enquête. Reconnu coupable par le jury, Anthony Floyd Wainwright est condamné à mort le 30 mai 1995. Son «protecteur» subira le même sort.

Sept ans plus tard, le jeune homme est devenu un adulte qui combat pour que justice soit faite. Il s’en veut de n’avoir pas réussi à sauver cette femme. Il culpabilise, mais refuse de «casquer» pour des crimes qu’il n’a pas commis. Mûri par le voisinage du béton armé et les fils de fers barbelés, il raconte à l’APIC son quotidien de condamné à mort, ses peurs, ses espoirs et ce qui l’aide à se battre pour rester vivant.

APIC: Comment se déroule votre vie quotidienne dans le couloir de la mort ?

Anthony Floyd Wainwright: Ma vie quotidienne est assez bien remplie sur le plan physique et mental. J’ai longuement habitué mon esprit à ne pas se focaliser sur le couloir de la mort. J’essaie de me concentrer sur d’autres choses et de rester actif. Mes journées sont assez simples et routinières. Mais, je reste en alerte. C’est important, parce qu’il est très facile de perdre contact avec la réalité dans des conditions aussi dures. Je lis régulièrement la Bible.

Je lis aussi d’autres livres et des magazines. J’étudie également la loi pour augmenter mes chances de m’en sortir. J’adore la musique et j’écoute la radio à longueur de journée. J’ai un poste de télévision dans ma cellule, alors je regarde des émissions et des films. J’écris aussi beaucoup de lettres à ma famille et à mes amis. Je fais la promenade et de l’exercice tous les jours, sauf quand j’ai la flemme (rires). J’aime dessiner et faire des activités variées.

APIC: Est-il possible de résister au stress, de manger et de dormir normalement ?

Anthony: Non, il n’est pas possible de résister au stress. Le stress fait d’ailleurs partie de la vie de bien des gens. Mais, il y a des manières de faire baisser ou augmenter le stress. Pour moi, faire de la gymnastique est une thérapie. Lire la Bible et prier m’aide beaucoup. Comme je bouge beaucoup, je mange bien et dors comme un bébé (rires)

APIC: De quoi avez-vous le plus peur ? De la mort elle-même ? Que l’injustice dont vous dites être victime ne soit pas reconnue ?

Anthony: En fait, je n’ai jamais beaucoup songé à mes peurs. Je pense que ma plus grande peur est de perdre mon père et ma mère, c’est le pire. Quand je suis arrivé il y a sept ans dans le couloir de la mort, j’étais terrorisé et je faisais plein des rêves horribles au sujet de la chaise électrique. Maintenant, je n’ai plus peur de la mort et je ne fais plus de cauchemars. Je suis désormais calme devant la mort. Je crois que je suis sauvé, car j’ai été baptisé le 1er août. Je sais ce qui m’attend après la mort. Pourquoi aurais-je peur de quelque chose d’aussi beau ?

Je n’ai pas peur que les gens ne reconnaissent pas l’injustice de ma situation. La vérité finit toujours par éclater au grand jour. Elle le fait déjà petit à petit. Les personnes qui me sont proches et connaissent mon cas, savent déjà que ma situation est une injustice. Ma foi en Dieu est forte, Il combat cette bataille avec moi. J’ai besoin d’aide et de soutien et je mets ma confiance en Lui.

APIC: Avez vous pu nouer des liens avec d’autres détenus ?

Anthony: Je crois que mes relations avec les autres détenus sont cordiales, bien que je ne me sois pas lié avec beaucoup de personnes ici. Je m’occupe surtout de mes affaires. J’essaie de ne pas me faire remarquer. J’ai appris que c’est le meilleur moyen pour éviter les ennuis et les conflits inutiles. Les personnes avec qui je me suis lié savent qu’elles peuvent venir me voir pour quoique ce soit, et si je peux les aider, je le fais. Je joue aux échecs ou au basket-ball et fais de l’exercice avec d’autres détenus. Je pense que j’ai ici quelques relations convenables.

APIC: Avez-vous pu maintenir un lien avec votre famille et vos amis ?

Anthony: Ma famille et mes amis sont tout pour moi et j’ai de bonnes relations avec eux. Dieu n’aurait pas pu me donner une meilleure famille que celle que j’ai. Ils me soutiennent beaucoup et me donnent énormément d’amour. Ils sont supers, simplement supers. Je n’ai pas beaucoup d’amis, mais ceux que j’ai, je les chéris de tout coeur. Je suis très heureux de la famille et des amis que Dieu m’a donnés. J’écris énormément à ma famille et mes amis, pas tellement pour recevoir de leurs nouvelles, mais parce j’adore revoir leur réponse. C’est une des rares joies que je connaisse.

APIC: Comment le couloir de la mort a-t-il changé votre vie ?

Anthony: Ma vie a nettement changé. Ma façon de vivre avant le couloir de la mort n’était ni bonne ni mauvaise. J’ai fait plein de bonnes choses et je n’étais pas une mauvaise personne. Mais, j’étais très immature et égoïste. Je n’ai jamais brutalisé personne, mais j’ai fait des choses idiotes. J’ai eu des problèmes de drogue et d’alcool et ça a affecté tous les aspects de ma vie. Je pense que j’étais un gamin inconscient, qui jouait avec la mort. Je sais que ça a l’air étrange, mais je pense que venir ici m’a sauvé la vie. J’ai réalisé que la vie n’est pas une grande fiesta.

Cette expérience m’a fait grandir et j’ai compris combien j’ai du blesser ma famille et moi-même. J’ai réalisé qu’il manquait des choses dans ma vie et que d’autres étaient en trop. Etre dans le couloir de la mort m’a permis d’avoir une relation à Dieu, de connaître de vrais amis et un véritable amour. Maintenant, je ne touche plus ni à la drogue ni à l’alcool. Je suis devenu un homme meilleur, qui désire ardemment avoir un avenir hors de cette cellule. Maintenant, le plus important pour moi, c’est Dieu, ma famille et l’amour de ma vie.

APIC: Comme citoyen des Etats-Unis, que pensez-vous de la peine de mort ?

Anthony: J’ai des sentiments partagés sur la peine de mort. Je ne veux pas apparaître hypocrite et dois donc être honnête. Si quelqu’un venait à tuer un membre de ma famille ou quelqu’un que j’aime, je pense que j’aimerais qu’il subisse la peine la plus lourde. Je pense que j’aurais beaucoup de haine dans le coeur si une telle chose devait se produire. Ce serait si difficile de pardonner et de ne pas penser à la vengeance. Peut-être aurais- je assez de compassion pour ne pas vouloir qu’une telle personne soit exécutée. je ne sais pas. Je réponds à cette question du fond du coeur. Je ne veux pas mourir d’une injection létale, mais je ne peux pas orienter ma réponse à cause de ça.

APIC: Que penser des personnes qui prennent l’initiative de vous aider ?

Anthony: Je pense que ces personnes font un travail honorable et utile. Beaucoup de personnes dans le couloir de la mort ont besoin d’aide, moi y compris. Mais, beaucoup n’en reçoivent pas. S’occuper d’un condamné à mort peut signifier pour lui toute la différence entre être encore vivant ou déjà mort. Je suis très reconnaissant à toutes les personnes qui cherchent à m’aider. Si quelqu’un veut le faire, ça m’aidera. S’il vous plaît, n’hésitez pas, j’ai besoin de toute l’aide que je peux recevoir. SH

Encadré

70’000 volts pour «calmer» les accusés

En mai 95, durant la séance d’accusation de son procès Anthony est resté particulièrement passif. Et pour cause, il venait de revoir un choc d’environ 70’000 volts par une ceinture électrique qu’il portait autour de sa taille. La «stun belt» est conçue pour provoquer une vive douleur et un état de confusion. L’important voltage est cependant réglé de manière à ne pas asséner un choc fatal. Reste que le prévenu qui reçoit une telle secousse n’est absolument plus en possession de ses moyens. (Contrairement au 6 amendement de la Constitution des Etats-Unis, qui exige qu’un accusé soit en mesure de se défendre) De plus, Anthony a dû garder cette ceinture sur lui durant tout le procès. Stress garanti.

C’est le zèle d’un gardien qui a valu à Anthony de recevoir une telle décharge. Alors qu’il demandait à son garde, conformément à la loi, de lui enlever les chaînes qui entravaient ses mains et ses pieds avant d’entrer dans la salle du tribunal, ce dernier a actionné la «stun belt». Motif invoqué: résistance. SH

Solidarité pour les condamnés à mort

Anthony, à l’instar de plusieurs condamnés à mort, entretient quelques relations épistolaires avec des correspondants. Ce sont en général des femmes qui se portent volontaires. Ces lettres sont pour les condamnés la source d’un important réconfort. Des associations telles que «Life spark» organisent aux Etats-Unis et en Europe de tels réseaux de correspondance. D’autres associations comme le «Florida Support Group» apporte également une assistance juridique et contribuent à des recherches de fonds pour financer, par exemple, des avocats efficaces ou des expertises génétiques. L’ACAT (Action des chrétiens contre la torture) de Fribourg Centre récolte des fonds en faveur d’Anthony Wainwright pour aider sa famille à payer un avocat spécialisé. SH

Une photo d’Anthony Wainwright est disponible sur le site internet : http://www.dc.state.fl.us/activeinmates/deathrowroster.asp (classement par ordre d’arrivée, date: 06/12/1995)

CCP de l’ACAT pour Anthony Wainwright: Po Fi ch be (Poste Finance) ACAT Fribourg Centre CCP 17-432843-0 mention «peine de mort»

Les trois Eglises nationales de Suisse condamnent la peine de mort

Dans une lettre signée par Thomas Wipf, président du Conseil de la FEPS, Mgr Amédée Grab, président de la CES et Mgr Frizt-René Müller de l’Eglise catholique chrétienne (Vieille-catholique), les trois Eglises rappellent que condamner un être humain à mort c’est «prendre la place de Dieu». Elles se déclarent accablées par l’augmentation des exécutions au niveau mondial, le mépris de l’Etats de droit et l’impossibilité d’exclure des erreurs judiciaires irréversibles. SH

La peine de mort à travers le monde

Selon les données d’Amnesty International (AI), 3’048 personnes ont été exécutées en 2001 dans 31 pays. Soit le double qu’en 2000 et ce uniquement pour les cas officiels. En outre, pour 2001, AI a recensé 5’265 personnes condamnées dans 68 pays. Amnesty dénonce les douleurs infligées aux condamnés tant sur le plan physique (l’injection létale présentée comme «douce» peut durer 10 minutes) que psychologique (jusqu’à 30 ans dans le couloir de la mort au Japon),

L’exécution est irréversible. Or, aux Etats-Unis, 99 condamnés à mort ont été remis en liberté depuis 1973, leur innocence ayant été prouvée. Nombre d’erreurs judiciaires impliquent des irrégularités commises par des membres de la police ou du ministère publique, rappelle AI. Dans des pays comme la Chine (le plus grand nombre d’exécutions pour 2001) ou l’Iran, l’exécution peut suivre de quelques heures le procès, les condamnés n’ont donc aucune possibilité de faire appel.

L’article 3 de la déclaration des droits de l’homme reconnaît le droit à la vie pour tout individu et l’article 5 exige qu’il ne soit pas soumis à des «traitements ou châtiments cruels, inhumains ou dégradants». Le 3 avril 1997 la Commission des droits de l’homme de l’ONU a adopté une résolution en faveur d’un moratoire sur les exécutions. Le 25 avril 2002, elle a demandé aux Etats de suspendre les exécutions en vue d’abolir définitivement la peine de mort. (apic/com/e+m/sh)

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