APIC Interview
Entretien avec l’archevêque de Santa Cruz, en Bolivie
Pierre Rottet, de l’Agence APIC
Fribourg, 11 décembre 2002 (APIC) Mouvements charismatiques en Amérique latine, montée des sectes, sens de la mission, crise des vocations et rôle des femmes dans l’Eglise. le cardinal bolivien Julio Terrazas Sandoval n’esquive aucun problème. Tour d’horizon, avec un homme de terrain, qui s’exprime en connaisseur des sensibilités locales, dans un pays peuplé aux deux tiers de citoyens de culture aymara et quechua, sur une population de 7,8 millions d’habitants.
De passage à Matran, près de Fribourg, l’archevêque de Santa Cruz, âgé de 66 ans, explique les défis auxquels l’Eglise locale est confrontée: justice sociale, valorisation de l’homme, des cultures indigènes. Quitte à égratigner les tenants du pouvoir et de l’économie, à dénoncer les fausses solutions qui apportent plus de richesse aux nantis. Le cardinal Terrazas Sandoval, un religieux rédemptoriste, prône une Eglise impliquée dans la vie de tous les jours, moins intellectuelle et conceptuelle, plus proche des gens et de leurs préoccupations. Interview.
APIC: Les élections sont vieilles de quelques mois seulement, quel tableau offre aujourd’hui le paysage en Bolivie.
Cardinal Terrazas Sandoval: Depuis les dernières élections, les indigènes et les représentants des paysans sont davantage représentés au parlement (ndlr: le candidat de droite Gonzalo Sánchez de Lozada s’est imposé de justesse lors des élections du 30 juin 2002 devant le candidat de gauche Evo Morales. L’issue du vote avait été à ce point incertaine que l’ambassadeur des Etats-Unis en Bolivie n’avait pas hésité à s’ingérer dans les affaires intérieure, en menaçant de couper les vivres si le pays élisait le candidat socialiste). Ce qui tranche avec les partis traditionnels, qui se perdaient dans les mots et les promesses sans jamais parvenir à des solutions. La Bolivie se trouve aujourd’hui confrontée à une situation nouvelle. Nouvelle. mais avec de vieux problèmes, en particulier économiques et sociaux, de santé, d’analphabétisme aussi. Le pays souffre de sa dépendance par rapport à l’étranger, mais aussi de son agriculture qui fait de la Bolivie un pays monoproducteur (ndlr, référence à la coca, source de conflits entre les producteurs et le gouvernement). Aujourd’hui, la région vit dans une sorte d’expectative, de trêve dans les luttes. On constate plus d’espace pour le dialogue, même si les menaces de tous types existent encore et toujours. Le gouvernement a certes proposé une série de changements, de nouvelles lois. Reste à savoir s’il sera en mesure de les appliquer. Le doute est permis. L’insécurité et la méfiance demeurent.
APIC: Dans ce décor, quels sont les défis qui se posent à l’Eglise bolivienne?
Cardinal Terrazas Sandoval: Peser de notre poids dans la recherche de solutions politiques, économiques et sociales; placer au centre des préoccupations la revalorisation et la dignité de l’homme; dénoncer toute mesure qui aurait pour conséquence de marginaliser des groupes d’individus, victimes de décisions prises aux seules fins de profiter aux hommes de pouvoir. Ce défi là est constant. Il nous appartient de le rappeler aux responsables du pays. Face à la résurgence des groupes indigènes, l’Eglise se doit d’avoir un langage et des signes clairs pour favoriser l’expression culturelle des natifs, la faire respecter. En d’autres termes, les Indios ne sont pas là simplement pour faire l’objet d’études folkloriques, comme le souhaitent certains. Tout cela sans perdre de vue une autre partie de notre tâche, à savoir chercher les moyens les plus appropriés d’annoncer notre mission, en tenant compte que la pauvreté et la misère existent, et qu’elles sont le fruit de décisions prises à l’étranger, les conséquences d’une globalisation.C’est dire le travail qui attend l’Eglise pour changer la réalité. A nous de nous secouer et d’enlever la poussière. Les Boliviens exigent des solutions rapides, alors que le pouvoir traîne les pieds, par manque d’audace.
APIC: En quoi le travail de l’Eglise en Bolivie se distingue-t-il des autres pays d’Amérique latine, compte tenu du fait que les deux tiers de la population sont indigènes, de culture aymara ou quechua, descendante des Incas? L’inculturation est un terme à la mode. Encore faut-il lui donner un sens.
Cardinal Terrazas Sandoval: Pas simple, dans une réalité marquée par plus de 500 ans de présence occidentale, à l’origine d’un mélange de races. Aujourd’hui ce métissage est sans doute plus vulnérable que jamais en raison des moyens de communication. On peut certes penser à un indigénisme pur, mais il ne faut pas rêver, à l’heure où la télévision a nivelé nombre de choses, où elle est entrée dans les recoins les plus reculés et abandonnés du pays, ouvrant d’une manière ou d’une autre les yeux des populations indigènes sur des illusions, ou d’autres dimensions culturelles. L’effort de l’Eglise se porte par conséquent sur cette réalité, qui inclut la religiosité populaire propre aux indigènes, afin qu’ils trouvent également leur espace dans notre travail pastoral. Notre préoccupation se tourne bien entendu vers le social, avec des services qui, durant trop longtemps, n’ont pas dépassé le stade de l’assistance. Pour le reste, notre Eglise a beaucoup à faire, y compris en intégrant les cultures locales dans nos célébrations, afin que nos liturgies ne soient ni trop rigides ni trop stylisées, et davantage en lien avec nos populations.
APIC: A propos de traditions liturgiques, en Inde, par exemple, des évêques montent aux barricades parce que Rome a mis son frein à certaines traductions liturgiques en langue hindi, faites au nom de la défense des valeurs culturelles locales. Qu’en est-il en Bolivie, pour les langues indigènes?
Cardinal Terrazas Sandoval: Rome nous a toujours encouragés dans la recherche de l’inculturation. J’estime cependant que nous n’avons pas encore fait tout ce que nous devions, même si ici ou là des expériences ont été réalisées, pas toujours concertées d’ailleurs. Des efforts restent toutefois à entreprendre pour assumer et intégrer davantage les valeurs des populations d’expression aymara et quechua. Cela dit, Rome ne nous a jamais causé de problèmes pour les traductions de nos textes, hormis quelques observations.
APIC: Une marge de manoeuvre existe donc pour les Eglises locales?
Cardinal Terrazas Sandoval: Il ne s’agit pas d’appliquer à la lettre ce qui arrive de Rome au niveau des directives, ce qui est impossible, mais bien d’en saisir l’esprit, et d’analyser comment appliquer dans les faits les directives, avec les adaptations nécessaires par rapport aux réalités locales. Ce qui vient de Rome doit être perçu comme une aide, un instrument supplémentaire apporté aux pasteurs dans l’exercice de leur ministère. Ce nouveau millénaire appelle à plus de créativité. Sans compter que l’initiative locale a une large place dans les messages du pape.
APIC: L’Europe connaît une grave crise des vocations. Qu’en est-il en Bolivie? Et que dit-on de l’accès à la prêtrise pour des «viri probati»?
Cardinal Terrazas Sandoval: En terme numérique, la Bolivie – comme l’Amérique latine -, n’est aucunement confrontée à la crise des vocations. Au contraire. Nos séminaires affichent complets, comme jamais auparavant d’ailleurs. Depuis 20 ans, l’Eglise en Bolivie peut compter sur un jeune clergé diocésain, sans doute le plus jeune en comparaison avec d’autres pays du même continent. Certes, les prêtres formés en Bolivie ne sont pas encore suffisamment nombreux pour combler l’ensemble des vides pastoraux. Comment faire? S’interroger, et mûrir les réflexions, analyser les arguments les plus solides pour que, dans le futur, l’Eglise puisse faire les pas afin de répondre aux questions pastorales.
APIC Quelle est la place des femmes en Bolivie, et quel rôle sont-elles amenées à jouer.
Cardinal Terrazas Sandoval: Sans les femmes, nos églises seraient à moitié vides. Leur rôle est immense dans les conseils pastoraux, dans la catéchèse, dans les mouvements apostoliques. Et je ne parle pas de leur rôle comme conseillères dans nombre de nos diocèses. On ne peut cependant nier que des groupes suivent la tendance notée aux Etats-Unis ou en Europe, pour revendiquer plus de responsabilité et l’accès au sacerdoce. Je ne l’ai toutefois pas ressenti comme un problème ou une priorité, lors de mes visites dans les campagnes, ou ailleurs dans les agglomérations. Nous venons de vivre un synode à Santa Cruz. Les femmes y étaient majoritaires.
APIC: L’Amérique latine est le continent qui compte le plus grand nombre de catholiques. On y dénombre aussi 70% de pauvres, dont plus de 40% vivent en- dessous du seuil de la misère. Paradoxalement, de nombreux prélats réputés pour leur conservatisme sont nommés évêques.
Cardinal Terrazas Sandoval: La Bolivie n’a pas été confrontée à ce type de nominations. Contrairement à ce qui s’est passé dans d’autres pays. Cela ne doit pas empêcher nos Eglises d’interpeller nos gouvernements, ceux qui détiennent le pouvoir politique et économique, pour leur dire qu’ils arrêtent de ne penser qu’à eux mêmes. J’ajoute que ceux qui manoeuvrent le capital depuis l’extérieur ne sont pas particulièrement sensibles aux problèmes des pauvres, à l’injustice sociale, bien trop occupés qu’ils sont à rentabiliser ce qu’ils produisent. Les pauvres n’intéressent pas les institutions financières mondiales. Incontestablement, notre continent est celui de la contradiction, avec plus de 90% de catholiques, mais aussi avec le plus grand nombre de pauvres, d’inégalités sociales les plus scandaleuses, alors que les richesses profitent à une minorité inconsciente.
APIC: Les dictatures ont été légion en Amérique latine. La Bolivie n’y a pas échappé. La réconciliation sans justice ne semble guère possible pour des milliers de victimes.
Cardinal Terrazas Sandoval: Si la réconciliation veut dire changement, changement de la part de ceux qui sont en mesure d’apporter une solution aux problème et de ceux qui doivent réparer le mal causé, alors je dis «Bienvenue à la réconciliation». Mais s’il ne s’agit que de maintenir une sorte d’irénisme. La reconnaissance de la justice, y compris sociale, doit demeurer une exigence. La véritable réconciliation ne s’obtiendra pas en signant un quelconque accord. mais par la reconnaissance que le mal fait à des gens qui ont souffert ne doit pas se répéter. Et qu’il faut réparer.
APIC: Une exigence qui semble échapper à certains groupes charismatiques.
Cardinal Terrazas Sandoval: La Bolivie aussi connaît la résurgence de groupes charismatiques catholiques, qui sont une imitation des charismatiques évangéliques voire pentecôtistes, qui ont surgi dans notre pays comme ailleurs en Amérique latine. On ne peut nier certaines valeurs. Le danger est qu’ils oublient que l’émotif et le beau ne suffisent pas. Et que la confrontation avec la réalité est une nécessité. Aussi dure soit- elle. Certains mouvements ont pris de l’ampleur, mais se sont aussi éloignés des préoccupations sociales que connaissent les paroisses et les diocèses, et de l’exigence de notre Eglise en Amérique latine: travailler pour plus de justice. J’estime en revanche qu’il faut valoriser ce que ces mouvements peuvent apporter de bien: ce qui manque à nos communautés, c’est- à-dire plus de spontanéité et plus de joie dans leur célébration.
APIC: La religiosité naturelle des populations indigènes est aussi du pain bénit pour le prosélytisme de certaines sectes.
Cardinal Terrazas Sandoval: Tout à fait. C’est presque une réaction à un certain catholicisme, trop intellectuel et conceptuel, de raisonnements faits parfois de manière froide, écoutés mais jamais compris. Notre Eglise a sans doute souffert du péché d’être trop théorique. PR
Encadré
Repenser la mission
APIC: Aujourd’hui, la mission ne doit-elle aller au-delà de la préoccupation de combler un vide dû au manque pasteurs?
Cardinal Terrazas Sandoval: L’envoi de personnels étrangers restera toujours un signe d’humanité et d’esprit missionnaire, même si celle en provenance d’Europe est aujourd’hui bien affaiblie. La solution pourrait plutôt venir de l’Amérique latine. J’estime cependant qu’il faut y réfléchir à deux fois. Il y a tout un travail en amont qu’il convient de faire: échanger nos connaissances, nos inquiétudes et les difficultés que rencontrent les prêtres, trouver les bases d’un véritable échange et d’une participation aux biens, qui prennent en compte les pauvres et réveillent la conscience sociale des possédants. Une réponse donnée sur ces bases-là serait plus authentique. Surtout, elle n’aurait pas pour seule préoccupation de combler des vides.
APIC: Encore faut-il ne pas être déconnecté par rapport aux réalités locales.
Cardinal Terrazas Sandoval: Oui. Il faut cependant reconnaître que le charisme des religieux est une force. C’est du reste la raison de leur présence: donner l’impulsion nécessaire aux communautés locales, avec toutefois le danger qu’une longue pratique les déconnecte des nécessités vitales de l’Eglise locale. En Bolivie, par exemple, à force de se retrouver à la tête d’oeuvres et de vivre leur propre charisme, certaines communautés religieuses connaissent actuellement des difficultés à s’intégrer et peinent dès qu’il est question des objectifs de l’Eglise locale: servir et aider là où cette Eglise en a besoin. Depuis plus de 20 ans maintenant, les évêques peuvent s’appuyer sur leur propre plan pastoral. Le moins que l’on puisse dès lors demander aux missionnaires présents est de connaître et de partager les inquiétudes de cette Eglise. En d’autres termes, que leur charisme contribue à relever ces défis. (apic/pr)
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