6000 godasses sur la Place fédérale pour les déplacés colombiens

Fribourg: Chucho Florez témoigne à l’Université sur la violence en Colombie

Fribourg, 22 janvier 2003 (APIC) Chaque jour, en Colombie, 1000 personnes sont chassées de leurs terres par la violence des paramilitaires, des forces armées ou de la guérilla. 6’000 paires de chaussures déposées le 22 janvier devant le Palais fédéral à Berne – pour les 6 jours que dure le Forum économique mondial qui s’ouvre jeudi à Davos – rappellent que cet exode forcé de centaines de milliers de paysans profite à des projets d’entreprises transnationales et à l’élite colombienne.

Associés au Groupe de travail Suisse-Colombie et aux Offices pour l’oecuménisme, la mission et de développement des Eglises protestantes cantonales, les missionnaires de Bethléem Immensee ont « décoré » la Place fédérale mercredi en fin d’après-midi. L’an dernier, ils avaient déjà placé au même endroit 24’000 bougies « pour un monde solidaire ».

Les missionnaires de Bethléem – dont des collaborateurs sont actifs en Colombie depuis bientôt 50 ans – veulent attirer l’attention des autorités suisses sur le drame des déplacés internes, qui sont près de deux millions. Pour témoigner de cette réalité et de ses causes, ils ont invité en Suisse l’anthropologue et théologien Jésus Alfonso « Chucho » Florez Lopez, collaborateur de la pastorale sociale du diocèse de Quibdo, dans le Département du Choco.

Des indigènes, obstacles sur le chemin des investisseurs étrangers

Dans cette région de la Côte pacifique, où vivent des populations afro-colombiennes, les habitants locaux représentent un obstacle pour mettre en oeuvre le gigantesque plan de développement élaboré par le gouvernement à la fin des années 80: construction de ports, de routes et de centrales électriques; exploitation des matières premières dans une forêt vierge dont la biodiversité est l’une des plus riches du monde; construction d’une nouvelle voie de transit pour les containers entre les Côtes pacifique et atlantique.

Mardi 21 janvier à l’Université de Fribourg, « Chucho » Florez a analysé les racines de la violence en Colombie, devant un auditoire d’environ 70 personnes à majorité hispanophone. Engagé dans la défense des indigènes, le militant colombien a relevé que la victoire électorale du président Alvaro Uribe Vélez et sa prise de pouvoir en août dernier s’est traduite par une politique ultra-libérale conforme aux exigences de réduction du déficit budgétaire de l’Etat posées par le Fonds Monétaire International (FMI).

Avec Uribe, la régression sociale et la militarisation totale

En quelque mois, grâce à sa majorité au Congrès, il a réformé la législation sur le travail, les lois fiscales, le système des caisses de pension et a apporté des changements politiques, notamment en reconnaissant un statut politique aux groupes paramilitaires. D’importants acquis sociaux, fruits d’années de luttes, ont été réduites à néant en moins de six mois. La condition des travailleurs a régressé tant sur le lieu de travail qu’en ce qui concerne les retraites. Le but des réformes n’est pas tellement social, mais bien plutôt de répondre aux exigences de la Zone de libre échange des Amériques (ZLEA, ALCA en espagnol), souligne l’anthropologue.

Quant à la solution « radicale » du président Uribe pour venir enfin à bout de la guérilla des FARC et des ELN – promesse électorale qui lui a procuré un certain soutien populaire – elle a surtout permis la reconnaissance institutionnelle des paramilitaires des AUC (Autodéfenses unies de Colombie, le plus important des groupes armés d’extrême-droite), responsables de nombreux massacres de civils. Plus de 1,2 million de personnes, des gens très pauvres pour la plupart, ont été embrigadées pour quelque argent dans les rangs « des citoyens-informateurs » de l’armée. A cela s’ajoute la mobilisation de civils armés dans les campagnes, les « soldats-paysans ». Au lieu de contribuer à la pacification, l’enrôlement de civils par le gouvernement – qui en fait des cibles inévitables pour les guérillas -, ne fait que croître la spirale de la guerre et de la violence, indique le théologien colombien. Au radicalisme d’Uribe, les guérilleros répondent par une guerre ouverte. Et comme si cela ne suffisait pas, les Etats-Unis ont commencé à envoyer leurs premiers « marines », officiellement pour lutter contre les narcotrafiquants, mais surtout pour combattre la « subversion marxiste », désormais désignée comme lutte contre le terrorisme, dénonce Chucho Florez.

Les « exigences indécentes » de la guérilla

Cette militarisation à outrance ne fait qu’amplifier le déplacement forcé d’en moyenne 1’000 personnes par jour. But de la manoeuvre: libérer la place pour les investisseurs internationaux. La Colombie regorge de ressources et l’aire Pacifique (l’ensemble des pays riverains de l’océan Pacifique) avec ses possibilités de développement n’est pas loin. Exemple éloquent, les investissements portuaires de la Côte pacifique colombienne, qui permettront de relier le centre du pays à cette voie d’exportation, explique l’anthropologue.

Quant aux indigènes propriétaires des lieux, ils n’ont que le choix de déguerpir face aux méthodes de terreur des paramilitaires. Les guérilleros, pour leur part, en posant des « exigences indécentes » au gouvernement (ils réclament le contrôle de deux départements entiers) se retrouvent finalement dans la même logique, indique Chucho Florez, celle d’occuper les territoires à fort potentiel de développement.

L’OIT (Organisation internationale du travail), dans sa Convention No 169 relative aux peuples indigènes et tribaux, leur reconnaît pourtant le droit à l’autonomie, rappelle le théologien. On estime à deux millions d’hectares le territoire dont les indigènes ont été expulsés, selon le Groupe de travail Suisse-Colombie (ASK), qui indique en outre qu’en 15 ans, le nombre de déplacés intérieurs a déjà dépassé les 2 millions de personnes. C’est pour rappeler que la réalité de cette violence – 30’000 personnes assassinées chaque année en Colombie – est aussi le produit d’un développement économique sauvage, que Chucho et les manifestants ont apporté 6’000 paires de chaussures devant le Palais fédéral le 22 janvier. Une paire de chaussures par personne déplacée chaque jour, durant les 6 jours que dure le Forum économique mondial de Davos. (apic/sh/be)

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