Berne: Plate-forme suisse pour la Société de l’information: l’information est un bien public
Jacques Berset, APIC
Berne, 11 février 2003 (APIC) Le Sommet mondial sur la Société de l’information (SMSI), qui s’ouvre en décembre prochain à Genève, semble mal parti. Pour une vingtaine d’ONG et d’organisations de la société civile suisse, «Berne doit se bouger!» A dix mois de ce sommet de l’ONU qui se donne entre autres pour objectif de réduire la «fracture numérique» au niveau mondial, la Suisse, pays hôte, est sommée de se profiler davantage.
L’information est un bien public et pas seulement une marchandise, plaide la société civile suisse. Et le SMSI ne devra pas se contenter de traiter d’internet, du «e-commerce» et autres nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC). «Il s’agit au contraire d’un enjeu de société global», a lancé mardi à Berne l’ancien patron de la TSR Guillaume Chenevière, aujourd’hui responsable du Conseil Mondial de la Radio-Télévision, au cours de la conférence de presse de la «Plate-forme suisse pour la Société de l’information».
La Plate-forme, née en automne dernier à Lausanne du constat que la Suisse risquait bel et bien de passer à côté du débat sur la Société de l’information, regroupe à ce jour une bonne vingtaine d’organisations de la société civile suisse (ONG, oeuvres d’entraide, associations de journalistes et de professionnels des médias, internautes, etc.). Le spectre est large, qui va de l’agence InfoSud à la Fédération suisse des Journalistes (FSJ), en passant par l’Action de Carême et Pain pour le Prochain, le syndicat des médias Comedia, l’Association suisse des Journalistes catholiques (ASJC), Internet Society, la Déclaration de Berne ou encore Amnesty International.
Mettre rapidement sur pied une «task force» suisse de haut niveau
«La Suisse n’a pour l’heure ni vision ni position sur la société de l’information», déplore la Plate-forme. Qui propose que la Suisse reprenne à son compte les propositions élaborées par la société civile et mette rapidement sur pied une «task force» de haut niveau, réunissant tous les acteurs susceptibles d’apporter leur contribution au processus du Sommet (responsables des offices fédéraux compétents, parlementaires, représentants du secteur privé, de la société civile et des médias). La Berne fédérale, qui devrait assumer le leadership comme pays hôte du SMSI, est sommée de sortir de sa torpeur.
Si le SMSI est le premier des grands sommets de l’ONU à se dérouler sur territoire helvétique, «jusqu’à présent, les autorités suisses ont été incapables d’affirmer un profil fort et de définir une vision de la société de l’information», a regretté Michel Egger lors de la conférence de presse. Pour le responsable à Lausanne de la Communauté de travail Swissaid/Action de Carême/Pain pour le prochain/Helvetas/Caritas/Eper, les raisons en sont multiples: absence de leadership et de volonté politique forte, querelles et incohérences internes à l’administration (Ofcom – DDC – services diplomatiques), manque de consultation de la société civile, etc.
Pour rectifier le tir, la Plate-forme suisse propose une «task force» qui soit une instance authentiquement tripartite, permanente et transparente. «La Suisse pourrait ainsi montrer l’exemple d’une nouvelle gouvernance qui associe l’Etat, les entreprises privées et la société civile!»
Les médias, parents pauvres du SMSI
Les médias, pourtant intéressés au premier chef par la réflexion en cours, sont plus ou moins laissés de côté. L’agence leader du SMSI, l’UIT (Union internationale des télécommunications, une agence de l’ONU basée à Genève) est «complètement fermée aux organisations non gouvernementales», bien que la participation active et effective de la société civile au Sommet et à son processus préparatoire ait été affirmée dans plusieurs textes officiels, regrette Michel Egger. La Plate-forme suisse est bien décidée à proposer une autre perspective.
Rosa M. Delgado, d’Internet Society (ISOC), qui a pour objectif de mettre l’internet à portée de tous, insiste également sur la nécessité d’une politique publique active du gouvernement suisse en matière d’internet et de nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC), dans le but de combler le fossé entre «info-riches» et «info-pauvres». Les autorités doivent mettre prioritairement l’accent sur la production de contenus locaux qui préservent la diversité culturelle sur internet. L’utilisation des NTIC apparaît de plus en plus comme l’un des leviers importants du développement, et internet, s’il était accessible aux groupes sociaux les plus défavorisés, pourrait contribuer à éradiquer la pauvreté, affirme la responsable d’ISOC à Genève.
Internet, une affaire d’hommes urbanisés et formés
Au niveau des usagers, les chiffres montrent qu’en 2000 par exemple, seuls 6,7% de la population mondiale – dont 83% habitaient dans les pays du Nord – utilisaient internet, relève pour sa part Chantal Peyer, de Pain pour le prochain à Lausanne. Et les statistiques confirment qu’au Nord comme au Sud, les usagers de la toile sont en majorité des hommes, issus des zones urbaines et ayant un bon niveau de formation. Loin de marquer l’avènement d’un «village global égalitaire», le développement actuel des NTIC renforce donc les fractures entre les pays riches et les pays en développement, mais aussi les fractures économiques, sociales et culturelles existant au sein d’une même société, souligne-t-elle.
Trop exclusivement centrées sur les NTIC, les propositions actuelles pour le plan d’action du SMSI ignorent les médias communautaires. Pain pour le prochain et l’Action de Carême demandent au gouvernement suisse de faire des médias communautaires une priorité.
Des inquiétudes à la veille de la PrepCom2
«La société de l’information signifierait-elle l’accès universel aux cours de la Bourse et à l’apprentissage à distance, mais pas à l’information ? «, s’est quant à lui demandé Guillaume Chenevière. La réponse que donnera à cette question la 2e conférence préparatoire du SMSI, PrepCom2, qui se tiendra du 17 au 28 février à Genève, n’est pas claire. «La Plate-forme suisse, comme la famille internationale des médias et des ONG concernées par la communication, a de bonnes raisons de s’en inquiéter.» En effet, les médias dits traditionnels – radio, presse écrite, télévision – (il n’y a pas que l’internet !) sont des acteurs principaux de la société de l’information. Leur rôle n’est pourtant le sujet d’aucune des huit tables rondes qui lanceront la PrepCom2. La société civile, les professionnels des médias et certains gouvernements avaient pourtant clairement exprimé leurs attentes.
Même son de cloche chez Michel Bührer, chargé du dossier à la Fédération suisse des journalistes (FSJ): les journalistes et les médias en général sont «presque totalement absents des préoccupations des organisateurs du SMSI.» D’autre part, les journalistes eux-mêmes, jusqu’ici, se sont peu inquiétés des implications de cet important événement pour leur profession.
Et le journaliste vaudois de lancer ce cri d’alarme : «Pour la première fois, les journalistes se trouvent face à une conférence majeure des Nations Unies déterminante pour l’avenir de leur métier, et ils risquent d’en être exclus !» Admise aujourd’hui dans la délégation officielle suisse, la FSJ défendra notamment au SMSI l’accès garanti aux sources publiques, la protection des sources, le caractère de bien public de l’information, ainsi qu’une législation pour lutter contre la concentration excessive des médias et un effort de solidarité en faveur des pays les moins avancés et des secteurs vulnérables de la société. (apic/be)
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