L’ombre de Bush plane sur un moment qui veut célébrer la vie

Fribourg: Ouverture de la 17ème édition du Festival International de Films de Fribourg

Fribourg, 17 mars 2003 (Apic) La menace de guerre que font planer sur l’Irak George W. Bush et Anthony Blair a jeté, dimanche soir, une ombre sur la cérémonie d’ouverture de la 17ème édition du Festival International de Films de Fribourg (FIFF), qui se tient jusqu’au 23 mars. Sans s’être donné le mot, représentants des autorités fribourgeoises et organisateurs du FIFF ont tous pris le parti de la vie et exprimé l’espoir que la raison primera sur la folie des puissants.

C’est sur un ton grave – au moment où s’achevait aux Açores le conseil de guerre de George W. Bush avec ses fidèles alliés, le Premier ministre britannique et le chef du gouvernement espagnol José Maria Aznar – que s’est ouverte dimanche soir cette fête qui permet la rencontre des cultures multiples des autres continents. Le public était nombreux au rendez-vous, puisque quelque 200 personnes n’ont pas trouvé de place! Les 87 films projetés tout au long de la semaine veulent célébrer la vie et peut-être permettre de faire oublier les bruits de bottes.

Le Festival de Fribourg, qui s’est créé une place enviée en Suisse, compte cette année dépasser de 10% les 25’000 visiteurs de l’an dernier. Misant sur la jeunesse, le FIFF a mis sur pied 28 séances spéciales où sont déjà inscrits 6’000 élèves. C’est un réalisateur mauritanien vivant en France, Abderrahmane Sissako, qui a ouvert les feux dimanche 16 mars avec son film « Heremakono » (En attendant le bonheur), et un autre Africain, Flora Gomez, de la Guinée Bissau, qui clôturera le Festival le dimanche 23 mars avec son film « Nha Fala » (ma voix). En s’adressant au public, le Mauritanien Sissako a relevé en expliquant son oeuvre, que le bonheur est dans l’amour au quotidien, pas dans l’obtention d’un visa pour l’Occident. « Même s’il y a la guerre demain, je suis sûr que c’est l’amour entre les hommes qui finira par triompher », a-t-il lancé.

Dialogue des cultures face aux confrontations violentes

En ouverture de cette nouvelle édition, Charles Ridoré, président du FIFF, a salué les représentants du corps diplomatique et des autorités fédérales, cantonales et municipales présentes, ainsi que les réalisateurs et tous ceux qui contribuent à faire que « pour une semaine, Fribourg, capitale du monde, va faire son cinéma ». Saluant la magie de ce cinéma « fraternel, solidaire et pluriel », il a plaidé pour que tous prennent le parti de la vie et de la pluralité: « Au moment où nous vivons cet événement à Fribourg, dans plus de 4’600 points de veille à travers le monde, des personnes réunies s’apprêtent à allumer des bougies contre la guerre. La lumière du cinéma est notre contribution à cette chaîne de lumière ».

Mettant en garde contre l’homogénéité que tend à imposer la mondialisation, le secrétaire romand de l’Action de Carême a par ailleurs dénoncé la vague de « pensée unique, compagne et complice de la globalisation économique et financière » qui pousse à réduire la diversité culturelle. Tout le contraire de la philosophie du Festival de Fribourg, créé en 1980 sous le nom de Festival de films du tiers monde, à une époque où il n’y avait pratiquement aucun film du Sud en distribution en Suisse. Les films africains n’avaient droit qu’à des projections de ciné-club, seuls quelques films asiatiques et latino-américains étaient distribués.

Directrice de l’instruction publique, de la culture et des sports, la conseillère d’Etat fribourgeoise Isabelle Chassot a elle aussi rappelé la situation internationale « qui risque de nous gâcher notre plaisir de cinéphiles ». Elle a salué la contribution du Festival de Fribourg pour une vision rénovée de notre monde, et le fait que le nombre d’écoliers et d’étudiants qui vont découvrir les filmographies d’autres continents va doubler cette année grâce au partenariat qui s’est instauré entre sa direction et le FIFF.

Le syndic de la ville de Fribourg, Dominique de Buman, a lui aussi évoqué le spectre de la guerre en parlant d’ »une autre bise qui s’est emparée du monde et nous fait craindre les pires frimas. Nous sommes ce soir une réunion et paix et peut-être une vigile de guerre », a-t-il lancé. Reprenant le slogan de la campagne oecuménique de carême 2003 « Ecouter pour s’entendre », Dominique de Buman a estimé qu’à l’évidence beaucoup de responsables du monde n’ont pas fait cette démarche.

Cette année, le Festival innove: outre une série de séminaires qui permettent la rencontre avec des réalisateurs du Sud qui ont fait le déplacement de Fribourg – le FIFF a également mis sur pied une rétrospective « Comédies musicales », un genre présent dans le monde entier.

« Jénine, Jénine », le film palestinien censuré en Israël qui a failli l’être en Suisse

A côté de la Compétition officielle – 11 longs métrages concourent pour le Regard d’Or (Grand Prix du Festival) et le Prix Spécial du Jury -, le Festival annonce cette année le lancement d’une nouvelle section. Intitulée « Documentaires en compétition », elle verra dix films concourir, dont « Jénine, Jénine », le film palestinien de Mohamed Bakri censuré en Israël et qui a failli bien l’être en Suisse, sous la pression de la communauté juive.

Ainsi, la Fédération suisse des communautés israélites (FSCI), par le biais de son président Alfred Donath, s’est déclarée « outrée » par la décision de la direction du FIFF de maintenir la projection du film « Jénine Jénine ». Malgré les pressions exercées, notamment la démission du Comité d’honneur du Festival de Fribourg de Vital Epelbaum, le Festival n’a pas cédé. Après avoir visionné le film qu’il qualifie d’ouvrage de « propagande », Vital Epelbaum a affirmé s’être senti « attaqué comme juif suisse » et « directement visé et blessé par ce témoignage ».

Tout autre avis chez un spécialiste du Moyen-Orient, le professeur Yves Besson, qui trouve que le film se passe de tout commentaire et qu’il n’est pas antisémite. Homme de terrain, docteur ès sciences politiques (HEI),Yves Besson a parcouru le Proche et le Moyen-Orient durant plus de 15 ans, notamment au service du Département fédéral des Affaires étrangères, avant de retourner dans la région en 1990 en tant que directeur de l’UNRWA (Agence de l’ONU pour les réfugiés de Palestine) à Jérusalem. Depuis son retour en Suisse en 1995, il enseigne les relations internationales à l’Université de Fribourg. Pour lui, les attaques contre « Jénine, Jénine » sont un faux procès.

Fausses accusations d’antisémitisme

La FSCI, contredisant la direction artistique du Festival – qui prend ses décisions sur la base de critères qui lui sont propres – estime que le film de Bakri n’est pas un documentaire, mais « un pur appel à la haine raciale et une incitation à s’attaquer non pas uniquement à Israël, mais à tous les Juifs. » Le communiqué de A. Donath va jusqu’à accuser les autorités suisses, en patronnant le Festival, de « participer à l’installation d’un climat antisémite en Suisse ». La FSCI, dont nombre de responsables n’ont même pas vu le film, « se réserve le droit d’intervenir contre cette atteinte à la loi antiraciste. » JB

Encadré

Vif débat après la projection de « Jénine, Jénine »: Vital Epelbaum se défend de censurer

Après la projection de « Jénine, Jénine », lundi, la foule était venue nombreuse à l’Espace Kaléidoscope des EFF pour débattre avec Vital Epelbaum, qui s’est défendu de vouloir faire censurer le film en Suisse comme il l’a été en Israël. « Des témoignages des victimes du camp de réfugiés de Jénine ont été préparés, on peut prouver que ce sont des faux », a-t-il lancé d’emblée, en dénonçant de nombreuses « manipulations ». Il a vivement nié qu’il y ait eu un massacre en avril 2002 à Jénine, alors que Human Rights Watch et d’autres organisations de défense des droits de l’homme comme Amnesty International parlent de « crime de guerre ». Pour Vital Epelbaum, ce film incite à la haine des juifs du monde entier. Le journaliste Christophe Gallaz l’a interpellé à son tour en parlant de sa négation de la douleur palestinienne.

Vital Epelbaum affirme qu’il tient des preuves de la manipulation d’un ami personnel, un médecin israélien: « Il y a eu en tout en pour tout 52 morts palestiniens et 14 morts israéliens. Selon le directeur de l’hôpital de Jénine, l’aile ouest du bâtiment a été détruite dans le bombardement, or une telle aile n’a jamais existé ». Martial Knaebel, responsable de la direction artistique du FFI, a rétorqué que ce témoin était un médecin militaire israélien qui avait pénétré dans le camp avec les soldats de Tsahal. Les informations qu’il a données, notamment que les ambulances pouvaient circuler pour chercher les blessés, étaient fausses. Un médecin palestinien a même trouvé la mort dans ces circonstances.

Justifiant la sélection de ce film dans les documentaires en compétition, Martial Knaebel a démenti qu’il s’agisse d’un film de propagande. Ne contestant pas certains défauts du point de vue artistique, il a estimé qu’il s’agissait d’une oeuvre « portée par l’urgence du témoignage » et de plus tournée en grande partie dans la clandestinité. Son producteur exécutif, Iyad Samoudi, a d’ailleurs été abattu par les soldats israéliens peu après la fin du tournage. Plusieurs participants ont qualifié d’ »oiseuse » la discussion pour savoir s’il s’agissait d’un vrai documentaire ou non, et rappelé que la réalité sur le terrain est bien plus cruelle que le film ne le donne à montrer. (apic/be)

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