« Garantir la paix? Prévenir les conflits! »
Jean-Claude Noyé, correspondant de l’Apic à Paris
Paris, 1er avril 2003 (Apic) Dans le cadre de sa campagne de carême intitulée « Garantir la paix? Prévenir les conflits! », le Comité catholique contre la faim et pour le développement (CCFD) a invité quarante-quatre responsables associatifs de vingt pays engagés dans la lutte contre la pauvreté et la violence. Ils vont témoigner du 29 mars au 16 avril auprès du public français de leur action.
Au total, les intervenants s’exprimeront devant vingt à trente mille personnes et, l’action des médias nationaux et locaux aidant, ce sont plusieurs centaines de milliers de citoyens français qui seront sensibilisés à la cause du développement et de solidarité entre les pays du Sud ou de l’Est et ceux du Nord. Cette année, l’Inde a été privilégiée, avec la venue en France de dix-huit partenaires du CCFD.
Parmi eux, le Père Mathias Rethinam (voir encadré), secrétaire de la Commission épiscopale pour les laïcs de l’Inde et membre du Comité de direction de l’AREDS (Association of rural education and development service). L’AREDS travaille depuis 1980 en milieu rural avec les populations les plus pauvres du Tamil Nadu, plus particulièrement les femmes et les dalits (caste des intouchables). Devant les journalistes invités par le CCFD, le père Rethinam a expliqué que la violence n’était pas le fait des pauvres et souligné la dimension institutionnelle des conflits. Il a comparé la mondialisation à un « nouveau colonialisme, pire que le premier car il n’a pas de visage », aux conséquences pourtant redoutables pour les populations démunies. Et d’opposer la mobilité planétaire des exploiteurs à l’immobilité et à l’impuissance des exploités. « L’initiative du CCFD n’en est que plus intéressante », se félicite-t-il, « car elle nous permet cette mobilité, nous donne l’occasion d’échanger sur nos actions respectives, de vivre concrètement la solidarité qui nous relie les uns aux autres ainsi qu’au CCFD. »
Agir davantage « avec » que « pour » les populations appauvries
Le religieux indien se félicite enfin de l’approche partenariale du CCFD qui vise plus à faire « avec » que « pour ». Ce point de vue est partagé par tous les responsables associatifs invités. Ainsi George Diawara, du Mali, responsable d’un programme qui promeut l’aide des migrants maliens à leur pays d’origine comme levier de développement. Il attire l’attention sur les « charters de la honte » reconduisant sans autre forme les migrants sans papiers dans leur pays. Pour illustrer qu’une aide au développement bien comprise ne saurait se limiter à l’octroi d’une aide financière, il a rappelé que le gouvernement malien avait refusé la proposition du ministre de l’intérieur français, Nicolas Sarkozy, de multiplier par deux l’allocation d’aide au retour des migrants. Il se félicite par contre par les projets de co-développement menés tant par le ministère de la Coopération que par le CCFD avec les instances maliennes concernées.
L’esclavage à nos portes
Nerminka Hadjimasanovic, de Bosnie Herzégovine, a rappelé la réalité de l’esclavage à nos portes : le trafic humain qui organise de véritables « marchés aux femmes » et dans lequel la police internationale (IPTF) est elle-même compromise. Le jésuite colombien Luis Ferando Munera Congote a regretté pour sa part que le conflit qui s’éternise dans son pays -entre gouvernement et ELN – n’intéresse plus les médias. Il a fait valoir la qualité du travail entrepris par les communautés de paix, communautés paysannes opposant aux violences un comportement basé sur la notion de résistance civile et de neutralité active. JCN.
Encadré
40 ans au service du développement
En 1961, sous l’impulsion de Jean XXIII et des évêques de France, 15 mouvements et services d’Eglise s’organisent pour fonder ensemble le « Comité catholique contre la faim et pour le développement » (CCFD). En 40 ans d’action sur tous les continents, le CCFD est devenu la première ONG française de développement à long terme. Il a pour vocation de soutenir les populations les plus pauvres dans les actions de développement qu’elles mettent en oeuvre elles-mêmes.
Autre volet de son action: sensibiliser à l’action internationale et l’aide au développement, notamment les jeunes et faire évoluer les mentalités. Le CCFD peut compter dans l’Hexagone sur un réseau de 15’000 bénévoles organisé en 99 comités diocésains et 1’500 équipes locales. Il est souvent appelé à travailler avec de grandes instances nationales et internationales comme l’ONU, l’Union européenne ou le ministère français de la Coopération. Il est activement engagé avec d’autres associations de solidarité dans des campagnes d’opinion telle que celle visant à l’annulation de la dette des pays les plus pauvres ou celle pour l’augmentation de l’aide publique au développement. JCN
Interview: Quatre questions au père Mathias Rethinam, de l’Etat indien du Tamil Nadu
Apic: Vous êtes secrétaire de la Commission épiscopale pour les laïcs de l’Inde. Quel rôle jouent les laïcs dans l’Eglise de votre pays ?
MR: L’Eglise catholique en Inde est restée très dominée par les clercs. Conscient que le XXI siècle sera le siècle des laïcs, les évêques ont décidé assez récemment de créer une commission spéciale pour promouvoir leur rôle et les former à vivre une foi chrétienne incarnée, propre à relever les défis de la la pauvreté et de l’injustice. Il me revient de coordonner les actions et d’en favoriser l’émergence. Nous mettons l’accent sur la formation de communautés de base dites de « voisinage » (neighbourhood communities) dont les membres sont de toutes confessions religieuses. N’oublions pas que les chrétiens ne représentent guère que 2% de la population indienne et que 80 % d’entre eux vivent dans le sud de l’Inde. Ces communautés de base élisent démocratiquement leurs représentants qui se mobilisent à tous les niveaux – local, régional, national – de l’administration indienne. C’est ainsi que des agriculteurs du Tamil Nadu ont obtenu gain de cause auprès de la Cour suprême contre des industriels responsable d’une catastrophe écologique qui avait détruit leur gagne-pain.
Apic: L’AREDS (Association pour le développement et l’éducation en milieu rural) dont vous êtes l’un des dirigeants se mobilise en faveur des dalits. L’Eglise montre-t-elle l’exemple?
MR: Hélas pas assez, vu la gravité du problème. Les dalits représentent 24% de la population et 30% des chrétiens en Inde. Il faudrait pour supprimer le système des castes une volonté politique déterminée. Tel n’est pas vraiment le cas. L’Eglise est pourtant consciente du problème. Au Tamil Nadu, les évêques ont adopté un plan en dix points en faveur des dalits qui leur réserve par exemple un quota de places dans les séminaires, les écoles professionnelles ou même les commissions socio-économiques diocésaines. Certains diocèses y ont donné suite, d’autres non.
Apic: L’Etat du Tamil Nadu est-il épargné par les violences anti- chrétiennes ?
MR: Il suffit de rappeler que la présidente de cet Etat est proche du parti fondamentaliste (le BJP) au pouvoir et qu’elle a fait adopter une loi contre les conversions au christianisme. Ceux qui seront reconnus coupables d’avoir provoqué de telles conversions devront payer des amendes et subir des peines de prison d’autant plus forte qu’ils auront agi auprès de femmes ou de dalits! Quant à ceux qui voudraient se convertir, ils doivent en faire la demande après de la Cour. Les Eglises ont vivement protesté contre cet loi inique malheureusement en vigueur et créée pour permettre aux nantis des castes supérieurs de rester en place en perdurant précisément ce système !
Apic: Le Vatican n’aime guère les théologiens indiens. Qu’en pensez-vous?
MR: C’est d’autant plus regrettable qu’il y a chez nous des théologiens – comme Michaël Amaladoss et bien d’autres – de premier plan et d’une foi chrétienne très profonde. Ils essayent de penser le christianisme dans le contexte multiculturel et multireligieux qui est le nôtre. Plutôt que de condamner un peu trop vite cette démarche d’inculturation en soi louable – qu’est-ce qu’une foi qui ne s’enracine pas dans un contexte historique, cuturel et social donné? – les experts du Vatican auraient intérêt à quitter leur antichambre romaine pour venir rencontrer en Inde ces hommes et discerner comment l’Esprit est à l’oeuvre à travers leurs recherches. (apic/jcn/bb)
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