Au Pérou, des gosses luttent pour leur droit au travail

Apic témoignage

Manthoc ne veut pas de la Convention de l’OIT

Fribourg, 4 avril 2003 (Apic) Faut-il interdire le travail des enfants à coup de lois, ou au contraire le légaliser en lui fixant un cadre acceptable, théoriquement loin de toute exploitation et d’avilissement? Manthoc, le mouvement des enfants et jeunes travailleurs du Pérou né de la jeunesse ouvrière chrétienne, a fait son choix. Depuis 26 ans déjà, réalité sociale oblige, il se bat pour un droit, pour des droits plutôt, qui se résument en quatre mots: travail, éducation, santé et loisir.

Deux représentants de cette organisation, qui groupe aujourd’hui quelque 5’000 enfants et adolescents péruviens âgés de 6 à 16 ans, étaient à Fribourg jeudi 3 avril pour témoigner, à l’invitation des missionnaires de Bethléem Immensee. Leur réalité touche des centaines de millions de gosses dans le monde, dont près de 2,5 millions au Pérou.

Les belles paroles et les promesses des politiques n’ont jamais permis d’alimenter dignement les laissés pour compte en Amérique latine et au Pérou – pour ne citer que ce continent et ce pays -, ni favorisé l’accès aux médicaments pour les plus démunis. Pas davantage qu’ils ont un jour mis en application le droit à l’éducation et à un toit pour tous, constatent Alex, jeune péruvien âgé de 16 ans, délégué de Manthoc venu témoigner de son vécu en compagnie de Janeth, coordinatrice nationale de l’organisation.

L’actuel président péruvien Alejandro Toledo, très tôt confronté au travail des enfants pour avoir été l’un des leurs, a la mémoire courte. Lui qui cirait les bottes dans son enfance pour gagner son pain et le droit d’étudier, cire aujourd’hui docilement les pompes du FMI et de la Banque Mondiale, sur l’air connu de « donnant donnant », en quelque sorte. Mais sur le dos des plus pauvres.

Politiques muets

La preuve. Chaque jour au Pérou, des gosses et des filles travaillent pour gagner précocement la pitance quotidienne, pour eux et leur famille. Les politiques n’en ont que faire, dénoncent les deux membres de Manthoc.

Quant à l’OIT, l’Organisation internationale du travail, elle y va de sa morale empreinte de la logique des pays nantis, en tentant de faire bon ménage avec sa convention pour interdire le travail des enfants, déplorent- ils. Une convention de toute façon appelée à être aussi respectée et efficace que celle touchant aux droits de l’enfant, édictée par les Nations Unies, ou que la déclaration de la même ONU décrétant 1966 « Année internationale pour l’élimination de la pauvreté dans le monde ».

Le terrain et sa réalité

Les détracteurs d’une telle convention de l’OIT, les gosses eux-mêmes souvent, estiment qu’il ne faut pas interdire leur travail, mais au contraire lui donner un cadre, le valoriser, surtout, dès lors qu’il est une nécessité vitale dans des pays où le désemploi règne en maître et où manger devient un luxe.

Reste le terrain, et sa réalité, dans laquelle s’inscrit le travail de ces gosses exploités, accompli souvent dans des situations dramatiques, pour ne pas dire dans des conditions dégradantes. Le tout accepté, au nom de l’aide à la famille pour sa survie. De cela, Manthoc n’en veut pas, d’où son combat pour fixer un cadre au travail des enfants.

Interdire aux enfants de travailler? Les gosses de Manthoc n’en veulent pas, de cette interdiction. « Nous ne sommes pas d’accord que l’OIT et vous autres, ici en Europe ou aux Etats-Unis, veniez chez nous imposer vos lois, en oubliant de balayer devant votre propre porte », s’insurge Alex. « Ce que nous voulons, assure-t-il, est au contraire avoir la possibilité de travailler dignement. Pour cela, il faut fixer des lois. Nous ne pouvons en effet accepter que des enfants oeuvrent dans des conditions dangereuses, soient exploités, abusés, victimes de la prostitution ».

Alex et Janeth savent de quoi ils parlent. Lui bosse depuis l’âge de 6 ans, à vendre de petites choses, à faire de menus travaux. Elle a été confrontée aux réalités de la vie dès l’âge de 9 ans, soumise y compris aux convoitises de camionneurs. Dans un pays où près de 40% des habitants ne possèdent pas d’emplois ou d’emplois fixe, et où les boulots informels fleurissent, la vie quotidienne se traduit par une lutte de tous les instants.

Sur les rails

Commencée en 1976, l’aventure de Manthoc est aujourd’hui sur les rails, avec ses 5’000 enfants et adolescents répartis dans 28 villes dans dix départements. Un jour, les enfants cireurs de godasses, portefaix, vendeurs de cigarettes, de bonbons, ou autres petites choses, en ont eu assez d’être exploités et privés d’école. Avec l’aide de quelques adultes, ils ont créé leur propre organisation.

Manthoc a depuis mis en mouvements des milliers de gosses, filles et garçons à parts égales ou presque selon les endroits. Ceux-ci gèrent aujourd’hui leurs propres petits ateliers de production artisanale, notamment. Les gosses élisent eux-mêmes leurs représentants et animateurs. Ainsi des délégués de l’ensemble du Pérou se retrouvent-il une fois l’an pour discuter des projets, de l’orientation et des luttes à mener. A noter que l’organisation, qui s’autofinance et s’autogestionne en partie, est tout de même soutenue par la mission de Bethléem Immensee à Fribourg et par l’Action de Carême en Suisse.

Goutte d’eau mieux remplie qu’une promesse

Appuyés par des adultes, ils ont aussi obtenu des contrats de nettoyage et de remise en état de carrefours, de jardins, de rues et de maisons privées. Les enfants de Manthoc fréquentent l’école le matin ou l’après-midi et consacrent l’autre demi-journée au travail. Une occupation qui leur permet de se nourrir et de soutenir souvent leurs frères et soeurs plus jeunes. Mieux, les heures passées pour recueillir quotidiennement « leur salaire » ont développés chez eux un esprit de solidarité à faire pâlir de honte un député et même un président. A Manthoc, on y apprend non seulement à valoriser le boulot, mais aussi à cultiver des valeurs. Toujours cela de pris, par les temps qui courent, même si face à l’ampleur des problèmes qui se posent au Pérou, l’action de Manthoc représente une goutte d’eau dans la mer. (apic/pr)

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