Apic – Interview
Hamas et Sharon ont besoin l’un de l’autre, c’est un couple infernal
Jacques Berset, agence Apic
Fribourg/Tel Aviv, 7 avril 2003 (Apic) Traumatisés par les attentats- suicide, les Israéliens se sont habitués à vivre dans une « bulle », ils ignorent toujours davantage la dure réalité de leurs proches voisins palestiniens. « Ce n’est pas de la censure, ils ne veulent même plus savoir », témoigne l’acteur et régisseur arabe israélien Mohammed Bakri – une célébrité dans la région! (*) -. Qui jette aussi la pierre aux extrémistes palestiniens, qui jouent le même jeu que les faucons israéliens.
« En tant que Palestiniens, nous avons beaucoup de choses à nous reprocher pour cet état de fait, car les Israéliens vivent dans un climat de peur extrême. Les attentats – suicide desservent notre cause. Le Hamas et Ariel Sharon ont besoin l’un de l’autre, ils s’alimentent mutuellement. C’est un couple infernal qui, à mes yeux, représente le mal! », déclare-t-il à l’Apic. Agé de 49 ans, père de cinq fils et d’une fille, Mohammed Bakri habite le village de Bina, près de Saint-Jean-d’Acre (Akka en arabe). Lui, l’acteur apprécié également du public israélien – il joue au théâtre à Tel Aviv – croise depuis quelques temps des regards chargés de haine; sa famille a reçu des menaces.
Enchaînant nerveusement les cigarettes, le célèbre acteur Mohammed Bakri est confiant: la Cour suprême israélienne pourrait ces prochaines semaines autoriser son film « Jénine, Jénine », qui raconte les destructions massives lors du siège du camp de réfugiés de Jénine par l’armée israélienne en avril 2002. Le film parle des crimes de guerre qui y ont été commis et raconte les souffrances des survivants.
Projeté à huis clos dans les universités ou les cinémathèques (**), il est pour le moment interdit en Israël par la Commission de censure. Celle-ci estime qu’il s’agit de pure « propagande » parce que le film décrit la bataille de Jénine comme des actes de meurtres perpétrés par les soldats israéliens contre une population civile innocente. Le film a été déprogrammé la semaine dernière de la chaîne culturelle franco-allemande ARTE.
Apic: On accuse votre film d’être une oeuvre de propagande.
M. Bakri: Si c’était un film de propagande, pourquoi la Commission israélienne de censure, qui est un instrument du gouvernement, l’aurait- elle interdit ? Les Israéliens ne sont pas stupides, ils verraient tout de suite que c’est de la propagande et ils ne seraient pas influencés par mon film. Le dernier film interdit par la censure remonte à au moins deux décennies.
Nous sommes défendus devant la Cour suprême israélienne par le célèbre avocat Avigdor Feldman, et nous gagnerons, car ils n’ont pas d’arguments contre ce film qui a été Prix du meilleur film au Festival de Carthage. Je ne pense pas que l’art puisse être de la propagande, qui est quelque chose de réfléchi, de cérébral. L’art ne peut être dirigé, c’est quelque chose d’existentiel, qui exprime l’expérience, les sentiments humains, le moment.
Apic: voire un brûlot antisémite.
M. Bakri: C’est totalement ridicule de considérer ce film comme « antisémite ». Nous, dans le pays, quand on dit « Juifs », c’est pour dire « Israéliens ». C’est même marqué – malheureusement, car c’est source de discriminations! – sur la carte d’identité israélienne. Nationalité; Juif, Arabe, Druze ou Circassien.
De plus, il est tout à fait incorrect de dire que tous les Palestiniens qui s’expriment dans mon film qualifient les soldats israéliens de « Juifs », seulement le vieillard et l’enfant. Le jeune combattant, le personnage le plus marquant, dit toujours « les Israéliens ». Les Palestiniens, qui subissent depuis bientôt 36 ans une dure occupation militaire, spécialement actuellement, quand ils disent « Juifs », cela ne résonne pas bien. Mais c’est la même chose quand les Israéliens disent « les Arabes », cela dépend beaucoup de la conjoncture et du contexte. Une chose est sûre: cela ne peut être interprété comme de l’antisémitisme, car les Arabes sont des sémites, tout comme les Juifs. Ils ne peuvent donc pas être antisémites. Je peux comprendre que des Juifs à l’étranger puissent être très sensibles en raison de ce qui s’est passé en Europe durant la Deuxième Guerre mondiale.
Apic: Voyez-vous des solutions à ce conflit qui dure depuis plus d’un demi- siècle ?
M. Bakri: Je ne suis pas un homme politique, je ne peux pas vous offrir des solutions toutes faites, seulement vous exprimer les sentiments des gens que je côtoie: c’est la peur côté israélien, le désespoir côté palestinien… Ce n’est pas dangereux d’avoir de la colère – la colère peut disparaître – mais il est dangereux de vivre avec la haine. Et la haine risque de s’installer chez les enfants et les jeunes, qui n’ont pas d’autre horizon que l’occupation militaire et son cortège de mort, qui dure depuis plusieurs générations.
Je peux par contre parler de mon métier d’acteur, de mes sentiments. Je sais très bien que ceux qui ont créé les bombes humaines sont les gens de l’extrême droite et de la droite dure israélienne, comme Ariel Sharon. Ce dernier n’est pas seulement responsable des massacres de Sabra et Chatila, il a d’autres méfaits sur la conscience, comme l’exécution de prisonniers de guerre égyptiens, tout le monde le sait.
Lui-même et les gens qui l’entourent sont incapables de ressentir notre détresse et d’avoir de la compassion pour la douleur des autres, ils ne pensent qu’aux intérêts à court terme d’Israël, créant ainsi des centaines, voire des milliers de candidats aux attentats-suicide. C’est le résultat de près de 36 ans d’occupation, d’humiliation, de faim, de misère, de confiscation de terres, de destructions de maisons, l’absence d’avenir!
Apic: Les Juifs, en Israël et à l’étranger, souffrent aussi de ce conflit.
M. Bakri: Mais les juifs en Europe et dans le monde doivent savoir que si je décris ma réalité, pas leur réalité, cela ne veut pas dire que leur réalité n’est pas vraie. Il y a deux réalités, la palestinienne et l’israélienne. Parler de ma réalité ne veut pas dire que je nie la leur. Ils doivent savoir que mon but avec ce film est d’en finir avec cette situation de guerre et d’initier un nouvel avenir, basé sur la paix, l’amour, la dignité et le respect pour tous.
Je plaide pour l’indépendance des deux peuples: pour le moment, Israël est indépendant et la Palestine est occupée. Je désire la liberté et l’indépendance pour les Palestiniens. Je suis contre l’occupation, pas contre les Juifs. Je suis contre Sharon, car pour moi, il n’est même pas juif ou israélien, ce n’est qu’un grand dictateur, c’est tout. Il ne peut pas prétendre représenter tous les Israéliens.
Apic: Après l’euphorie des Accords d’Oslo, la sanglante réalité de la 2e intifada.
M. Bakri: C’est vrai que le grand espoir est retombé, mais il faut à tout prix sortir de l’impasse actuelle. S’il y a une régression depuis ces deux dernières années au sein du peuple israélien, il reste qu’une partie des gens ont conservé leur position en faveur de la paix. Ils ne peuvent cependant pas se faire entendre pour le moment. Le consensus dominant est marqué par l’angoisse de l’avenir. Les gens ont davantage peur qu’avant.
Apic: Est-ce dû aux attentats-suicide qui frappent des innocents ?
M. Bakri: Effectivement, en tant que Palestiniens, nous avons beaucoup de choses à nous reprocher pour cet état de fait. Quand un Palestinien transformé en bombe humaine vient en Israël tuer des innocents dans un restaurant, les gens oublient que ce jeune n’est pas venu se faire sauter par plaisir. Devant l’horreur, les gens ne peuvent réfléchir aux causes – l’absence d’avenir de toute une jeunesse dans les territoires occupés -, ils voient l’horreur et la dévastation.
Ceux qui, parmi les Israéliens, rêvent réellement de paix, se ferment actuellement. Ils ne veulent plus parler aux Palestiniens, parce qu’ils voient arriver ces bombes humaines qui viennent les tuer. Je ne peux pas accepter la logique de ces attentats-suicide, même si je peux comprendre ce qui les provoque. Ceux qui paient le prix le plus élevé de ces attaques indiscriminées, c’est la communauté tout entière. La guerre et l’occupation doivent cesser, car elles déshumanisent les gens, elles détruisent l’âme, des deux côtés. Il faut se remettre à la table des négociations, car toute autre solution signifiera l’enfer pour les deux peuples. JB
(*) Mohammed Bakri est un acteur de théâtre très connu et une star du cinéma israélien et palestinien. Il a joué dans La Voie lactée, de Ali Nassar; Haïfa, de Rashid Masharawi; Le Cantique des pierres et le Conte des trois diamants, de Michel Khleifi; Rami et Juliet, d’Erik Clausen; Esther, d’Amos Gitaï; Au-delà des murs, d’Uri Barbash; Derrière les barreaux, d’Uri Barbash; Hanna K., de Costa-Gavras.
(**)Rappelons qu’en France, il est possible de se procurer la vidéocassette du film « Jénine, Jénine » auprès de l’Union Juive Française pour la Paix. (apic/be)
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