Apic – Interview
Pourquoi ce silence de Rome et des Eglises occidentales ?
Jacques Berset, Agence Apic
Fribourg/Jérusalem, 14 avril 2003 (Apic) La prestigieuse Ecole biblique et archéologique française de Jérusalem connaît une passe difficile. En raison entre autres d’une politique israélienne très restrictive en matière de visas, son avenir, comme celui d’autres institutions chrétiennes en Terre Sainte, est compromis. Son directeur, le dominicain fribourgeois Jean- Michel Poffet, interpelle Rome et les Conférences épiscopales des pays occidentaux. Il est temps de parler haut et fort!
L’intifada palestinienne, la répression israélienne et les attentats suicide très médiatisés sont certes des éléments qui peuvent dissuader des étudiants étrangers de s’inscrire dans ce fameux établissement situé dans la partie arabe de Jérusalem, en face de la Porte de Damas. Mais depuis 2 ans, en violation flagrante de l’Accord fondamental signé le 30 décembre 1993 avec le Vatican, les autorités israéliennes ont refusé d’octroyer des visas à près d’une centaine de prêtres et de religieuses catholiques. Des étudiants de l’Ecole sont concernés.
Connue pour ses expéditions archéologiques et ses fouilles en Palestine, Jordanie, Egypte ou Syrie, dont les résultats sont consignés dans la Revue Biblique, l’école fondée en 1890 par Frère Marie-Joseph Lagrange n’accueille plus que douze élèves. « Heureusement que la quinzaine de professeurs, des religieux dominicains, ne sont pas payés et que nous vivons modestement, ce qui permet de tenir pendant cette période de vaches maigres », nous confie le Père Poffet, ancien prieur du couvent dominicain Saint-Hyacinthe à Fribourg.
Mais ce que craint surtout le dominicain fribourgeois, c’est que des doctorants ou des étudiants perdent l’habitude de venir à l’Ecole biblique, parce qu’ils croiront que c’est trop difficile d’accès, qu’ils n’obtiendront pas de visas. « C’est probablement ce qui est souhaité. », lâche-t-il désabusé. L’Ecole accueillait traditionnellement entre 20 et 30 étudiants internes qui partagent la vie des professeurs dominicains au couvent Saint-Etienne. Un nombre égal d’externes suivaient un certain nombre de cours.
Apic: La situation tendue sur place ne favorise pas la venue d’étudiants étrangers.
Père Poffet: Il est clair qu’avec la situation internationale et le sentiment d’insécurité amplifié par les médias, les gens sont effrayés et pensent que nous sommes en danger. Pourtant, on peut tout à fait bien vivre à Jérusalem en prenant quelques précautions. Ni l’Ecole ni les étudiants ni les professeurs n’ont jamais été mis en danger.
Mais un phénomène nouveau remet en cause notre présence en Terre Sainte: la politique israélienne de refus des visas pour nos étudiants. C’est extrêmement grave! Je ne suis que depuis 4 ans à Jérusalem, mais à l’époque nous n’avions pas de tels problèmes. Malgré toutes nos visites au ministère de l’Intérieur, rien n’y a fait, et l’on n’obtient jamais d’explications. Dans un cas, une personne n’a pu venir à l’Ecole que parce qu’elle a finalement pu disposer d’un passeport diplomatique. Cette année, nous n’avons qu’une douzaine d’étudiants internes et une dizaine d’externes. Les ressources de la maison, qui ne vit que de ces rentrées, sont fortement touchées.
Apic: S’agit-il là d’une politique de harcèlement des autorités israéliennes visant les institutions chrétiennes ?
Père Poffet: Si nous étions les seuls visés, nous pourrions peut-être nous poser des questions sur telle ou telle opinion exprimée par l’un de nos professeurs sur la politique menée actuellement par le gouvernement Sharon. Mais les mêmes mesures frappent des institutions franciscaines, comme le STUDIUM BIBLICUM FRANCISCANUM de Jérusalem (SBF), devenu depuis 2001 Faculté de Sciences bibliques et d’Archéologie chrétienne, d’autres congrégations religieuses ou le séminaire patriarcal de Beit Jalla. Cela montre que tout le monde est touché.
J’imagine que ce n’est pas le fruit du hasard. Quand la droite religieuse était en charge du ministère israélien de l’Intérieur, il était connu de tous que cette tendance faisait tout pour gêner les chrétiens et les pousser dehors. Maintenant que le parti laïc Shinouï a obtenu ce ministère, on espère que le règne de l’arbitraire prendra fin, mais c’est encore à voir!
Apic: On a tout de même l’impression que la présence chrétienne dérange.
Père Poffet: Certains juifs, que je crois sincères, sont choqués lorsque nous laissons entendre que les chrétiens sont poussés à partir. Je ne peux sonder les reins et les coeurs, mais tout est fait pour nous rendre la vie difficile, et donc nous faire partir. Je le dis avec fermeté: il faut que l’Eglise soutienne beaucoup plus fermement les institutions chrétiennes qui subsistent encore au Proche Orient. Nous ne menaçons personne; nous sommes une toute petite minorité présente depuis deux millénaires, qui pourrait jouer le rôle de pont. Mais une grande partie des Israéliens ne perçoivent pas les chrétiens comme cet élément modérateur qu’ils sont effectivement. A leurs yeux, les chrétiens sont d’abord des Palestiniens. En écartant les chrétiens, on dirait qu’ils veulent favoriser les extrémismes.
Cela nous interroge de voir sous la plume d’un auteur juif, comme j’ai pu le lire en Israël, que les musulmans ont La Mecque, les chrétiens Rome (voire aussi Genève, siège du Conseil oecuménique des Eglises) tandis que les juifs ont Jérusalem. Sous-entendu: chrétiens et musulmans doivent laisser Jérusalem. Je ne pense pas que l’on pourra jamais faire accepter aux musulmans l’idée d’abandonner le Haram al-Charif (le Noble sanctuaire), à savoir l’Esplanade des Mosquées. Il ne serait pas non plus pensable d’expulser les chrétiens de Jérusalem, d’où sont partis le christianisme et la Bonne Nouvelle de la résurrection.
Apic: Les chrétiens de Terre Sainte nous disent qu’ils se sentent abandonnés par l’Occident et par ses Eglises.
Père Poffet: C’est un fait. Un curé grec-catholique me disait récemment: si au moins je sentais que l’Eglise nous appuie. J’ai le sentiment que dans l’opinion européenne, beaucoup de gens ont compris et partagent la peine, l’angoisse et le sentiment d’injustice face à l’occupation et aux souffrances infligées par Israël au peuple palestinien. On peut aussi comprendre la peur et les souffrances que ressentent les Israéliens innocents face aux attentats palestiniens. Mais ce que nous attendons, au minimum, c’est un appui fort donné aux communautés chrétiennes sur place.
Cet appui doit être concret, dans le domaine matériel – les familles de Bethléem, par ex., qui vivent du tourisme et du commerce, n’ont plus aucun revenu, ils n’ont plus de quoi payer le strict nécessaire – mais également dans le domaine spirituel. Nous devons ressentir un soutien clair concernant notre droit de vivre sur cette terre, de prier, d’accueillir des étudiants et des pèlerins en Terre Sainte. J’aimerais une protestation publique très ferme à ce propos, car nos communautés et nos institutions chrétiennes sont de plus en plus menacées. Qui prendra la responsabilité de leur effacement ? J’interpelle ici clairement les Conférences des évêques et le Saint-Siège de manière très particulière. Le Saint-Siège a reconnu l’Etat d’Israël à des conditions très précises de libre exercice du culte chrétien, avec la libre circulation des personnes. Alors que nous ne menaçons pas la sécurité d’Israël – aucun attentat suicide n’a été commis par un chrétien et les musulmans nous le reprochent d’ailleurs ! – on nous refuse des visas. Pourquoi continue-t-on à se taire ?
Apic: On a l’impression, avec la politique d’assassinats ciblés, la liste des morts civils qui s’allonge, la poursuite des démolitions de maisons palestiniennes, que le pays s’enfonce toujours davantage.
Père Poffet: Pour le moment, c’est la chape de plomb, on ne voit pas de solutions politiques. Tous ceux avec qui je parle – que ce soit dans la rue, dans les milieux politiques ou diplomatiques – me disent qu’on est parti pour plusieurs années de violence.
Sur le terrain, la politique des faits accomplis n’a pas cessé, et l’on se demande si un Etat palestinien viable est encore possible, quand on voit le fractionnement du territoire, toujours davantage compartimenté par les routes pour les colons et l’extension des colonies juives. Il est terrible de voir l’édification d’un nouveau mur de séparation, comme autour de la tombe de Rachel, à Bethléem, à Abou Dis, etc. Il faut s’attendre à encore plus de violence, parce que l’on a semé la violence et on continue à le faire.
Apic: S’il n’y a pas d’espoir à vue humaine, y a-t-il cependant une « espérance chrétienne » en cette veille de Pâques?
Père Poffet: Je ne suis pas un homme sans espérance, mais humainement, on ne voit aucune perspective. Mon espoir concernant le personnel politique actuellement en place est très mince. Au plan chrétien et personnel, toutefois, je pense que c’est surtout dans la difficulté qu’il faut maintenir le cap et croire que le mal ne va pas vaincre éternellement. Combien de temps le Mur de Berlin a-t-il mis avant de tomber ? Il faudrait de nouvelles équipes aux affaires, des leaders neufs, tant du côté israélien que palestinien. Le fort sentiment d’échec après les Accords d’Oslo et les attentats suicide qui traumatisent la population israélienne ont fait que même les pacifistes se sont ralliés en grand nombre derrière le gouvernement et sa politique sécuritaire.
Sur place à Jérusalem, nous nous préparons à célébrer la Passion et la mort de Jésus, le Vendredi Saint, puis le tombeau ouvert au matin de Pâques. L’espérance de la résurrection est intacte. Je vis cette expérience de façon beaucoup plus intense que lorsque j’étais à Fribourg. Parce que je mesure le côté extrêmement pauvre et fragile du message chrétien, surtout sur le lieu de ses origines, lorsque Jésus n’était qu’un Nazaréen aux prétentions inacceptables pour ses contemporains, et qui allait mourir sur une croix en dehors de la ville, abandonné par ses disciples qui avaient fui et se cachaient. Que représentait-il vis-à-vis de l’immense temple d’Hérode ?
Aujourd’hui, à Jérusalem, que représentent ces quelques groupes chrétiens que nous sommes encore vis-à-vis de l’Etat d’Israël, du judaïsme et de l’islam: pratiquement plus rien! Cette Semaine Sainte dans la souffrance et la violence reste finalement bien proche du premier Pâques. Malgré cette pauvreté là, l’espérance de Pâques reste intacte! JB
Encadré
Depuis 4 ans à la tête de l’Ecole biblique et archéologique française de Jérusalem
Le dominicain Jean-Michel Poffet, né à Fribourg en Suisse (1944), entre dans l’Ordre des Prêcheurs en 1964. Après des études de philosophie en Belgique et de théologie à l’Université de Fribourg – licence en théologie en 1971, études bibliques à l’Institut Biblique de Rome, licence en Sciences Bibliques en 1975 – il obtient en 1984 le doctorat en théologie avec une thèse en histoire de l’exégèse. Il est co-fondateur en 1985 et président de l’ABC (Association Biblique Catholique de Suisse romande). Il est élu en octobre 1999 – premier non Français! – au poste de directeur de l’Ecole biblique et archéologique française de Jérusalem. Jean-Michel Poffet est l’auteur de nombreux ouvrages et articles sur la théologie. Il est un proche du patriarche latin de Jérusalem, Mgr Michel Sabbah. JB
Encadré
Gratitude des chrétiens du Proche-Orient envers la position de Jean Paul II
Parmi les lueurs d’espoir qu’aperçoit Jean-Michel Poffet, il y a la « position radicale » prise par Jean Paul II contre la guerre américano- britannique contre l’Irak. « Ce non radical est capital pour l’avenir des chrétiens au Proche-Orient. Si elle est très importante pour le monde entier, la position du pape est vitale pour nous; elle nous a évité l’amalgame et l’accusation de croisade ou de conflit de civilisation. » JB
Des photos du Père Jean-Michel Poffet peuvent être commandées à l’agence CIRIC, Chemin des Mouettes 4, CP 405, CH-1001 Lausanne. Tél. ++41 21 613 23 83 Fax. ++41 21 613 23 84 E-Mail: ciric@cath.ch (apic/be)
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