Syrie: La minorité chrétienne prend au sérieux les menaces américaines

Apic – Interview

Attention au jeu de la désinformation, met en garde Mgr Jeanbart

Jacques Berset, Agence Apic

Fribourg/Alep, 16 avril 2003 (Apic) Inquiets face aux graves accusations lancées par l’administration Bush contre Damas, les milieux chrétiens de Syrie – 10 % de la population – se retrouvent à l’unisson avec l’ensemble des forces vives du pays pour condamner ces « mensonges et cette hypocrisie ». Ils craignent que ces pressions, relayées par l’appareil de « communication » de la Maison Blanche et du Pentagone, ne préparent le terrain à une future agression militaire.

« Il y a des gens chez nous qui commencent à avoir peur, d’autres pensent que la menace n’est pas imminente. Mais il se peut que les Américains préparent quelque chose, il faut nous y attendre, car ils jouent sur la désinformation », nous confie Mgr Jean-Clément (Youhanna) Jeanbart, archevêque grec-melkite d’Alep, la grande métropole pluriethnique du nord- ouest de la Syrie.

Et le prélat catholique, âgé de 60 ans, de rappeler que dans le cas des supposées « armes de destruction massive » irakiennes, le secrétaire d’Etat américain Colin Powell n’a pas hésité à présenter devant le Conseil de sécurité de l’ONU des « preuves » – par ex. l’importation d’uranium du Niger – qui n’étaient que des faux grossiers. Il n’y a aucune raison pour que de tels procédés ne soient pas utilisés contre la Syrie.

Apic: Comment ressentez-vous les dernières attaques verbales de Washington ?

Mgr Jeanbart: Nous avons peur qu’ils nous prennent pour leur prochaine cible. Nous sommes très déçus, car la Syrie a voté la résolution 1141 de l’ONU demandant le désarmement de Saddam Hussein. Elle a participé à la coalition contre l’Irak en 1991 et coopère dans la lutte contre le terrorisme international et al-Qaïda. Les Etats-Unis prétendent vouloir libérer les peuples du Moyen-Orient, mais ils ne se rendent pas compte de la complexité de la situation locale.

On ne peut pas raisonner en Européens et en Américains ici: c’est une autre culture, une autre mentalité et une autre façon de voir la démocratie. Instaurer de force la démocratie à l’occidentale, dans la réalité que nous vivons, avec la mentalité de nos peuples, ce serait très aléatoire. Cela ne veut peut dire qu’il ne faut pas démocratiser, arriver à une plus grande participation du peuple. Certes, notre société n’est pas idéale, on doit encore beaucoup l’améliorer, mais c’est au peuple syrien d’en décider lui-même.

Apic: Pourquoi met-on soudainement la Syrie sur la liste des « Etats voyous » accusés de posséder des « armes de destruction massive »?

Mgr Jeanbart: Nous n’avons pas de telles armes chez nous et la Syrie est bien moins puissante que ne l’était l’Irak. Je pense que tout cela a à voir avec Israël: la Syrie est le dernier bastion face à cet « ordre nouveau » que les Etats-Unis veulent instaurer dans la région, au profit de leur allié privilégié au Proche-Orient. De temps en temps, Israël et Sharon nous attaquent, bien sûr, mais je pensais qu’il ne s’agissait que d’une provocation. Je suis surpris que les Etats-Unis emboîtent maintenant le pas.

Je crois que c’est parce que dans la guerre actuelle contre l’Irak, notre pays s’est positionné de façon différente des autres pays arabes. On veut nous punir pour faire un exemple dans le monde arabe. Les masses arabes considèrent la Syrie comme le dernier défenseur de la cause arabe, qui a osé tenir tête et rallier la position de la France, de l’Allemagne et de la Russie.

Apic: Comment réagit la rue face à la situation actuelle ?

Mgr Jeanbart: Les gens sont très remontés: il n’y en a pas un qui soit favorable à ce qui se passe en Irak. Surtout les musulmans sunnites, qui considèrent que, finalement, c’est un coup contre leurs coreligionnaires. Les sunnites, majoritaires chez nous, sont très préoccupés et amers. Ils éprouvent un profond dégoût. Les chrétiens réagissent aussi; ils se sentent solidaires du peuple irakien.

D’après les contacts – peu nombreux – que nous avons avec les chrétiens irakiens de l’intérieur, nous constatons qu’ils sont déçus, car ils étaient plutôt bien traités. Ils ont peur désormais des représailles. Ils craignent de perdre cette protection et cette tolérance dont ils jouissaient sous le régime qui vient de tomber.

Apic: Se prépare-t-on en Syrie à une confrontation inéluctable ?

Mgr Jeanbart: Je ne comprends pas pourquoi on nous cherche querelle, nous ne représentons un danger pour personne. D’autant plus que depuis quelques années, notre gouvernement prône le dialogue et s’oriente vers la paix et la convivialité régionale. Depuis 50 ans, on n’avait pas entendu un tel discours. Il est vrai que depuis l’éclatement de la deuxième intifada et l’arrivée au pouvoir d’Ariel Sharon – avec son cortège de massacres – les espoirs de paix se sont un peu éloignés. Mais l’on ne sent pas une tension et une pression militaire dans le pays depuis plusieurs années.

Depuis 4-5 ans, une culture de la paix se développe en Syrie. Jusqu’à ces derniers temps, on parlait de moins en moins de guerre. C’est une grande déception d’entendre aujourd’hui ces menaces de Washington.

Apic: Sent-on désormais des tensions interreligieuses dans le pays ?

Mgr Jeanbart: Beaucoup de musulmans ont le coeur serré face à ce qui se passe en Irak. En ce qui concerne les chrétiens, la position claire de Jean Paul II contre la guerre nous a beaucoup aidés: les musulmans comprennent bien que ce n’est pas une croisade, une guerre des chrétiens contre l’islam. Les médias syriens ont d’ailleurs publié à plusieurs reprises les positions du pape pour la paix. Des officiels ont même déclaré: nous aurions souhaité que la Ligue arabe et certains pays musulmans prennent la même position que le Saint-Père. C’est inédit chez nous.

Malheureusement, la guerre contre l’Irak et surtout les menaces contre notre pays, si elles continuent, ont créé une certaine crainte chez les chrétiens. Cette tension va certainement accélérer l’émigration, surtout celle des jeunes. C’est très grave pour nos communautés. JB

Encadré

1 ,5 million de chrétiens vivent en Syrie

Le rite byzantin est le rite dominant en Syrie. Sur 1,5 million de chrétiens (10% de la population totale), grecs-orthodoxes (7 à 800’000) grecs-catholiques melkites (250 à 300’000) en représentent la grande majorité. Officiellement au nombre de 450’000, les melkites sont fortement touchés par l’émigration, ils sont en réalité bien moins nombreux, mais des fidèles établis à l’étranger sont toujours mentionnés dans les registres de l’Etat.

Les syriaques orthodoxes « jacobites » (150’000), les arméniens orthodoxes « grégoriens » (150’000), les arméniens catholiques (35’000), les syriaques catholiques, les maronites, les chaldéens catholiques, les chaldéens nestoriens et les latins complètent la liste, aux côtés des petites communautés anglicanes et luthériennes. On rencontre également des sectes en Syrie, comme les Témoins de Jéhovah, mais elles ne sont pas bien vues par le gouvernement. JB

Encadré

Une forte émigration chrétienne

« Si le Seigneur a permis, après 2’000 ans, que les chrétiens demeurent en aussi grand nombre en Syrie, malgré des siècles de vicissitudes et de persécutions, c’est qu’une mission les attend ici… », constate Mgr Jeanbart. L’importante communauté chrétienne, traditionnellement tournée vers l’Occident, rêve – toujours, mais un peu moins ces temps-ci – d’Amérique… L’on trouve en effet des chrétiens d’origine syrienne partout en Occident.

En tant que citoyens, les chrétiens syriens ne rencontrent pas de difficultés particulières: la loi les protège. « Au contraire, le régime nous traite bien; à part le fait qu’en 1967, le pouvoir nous avait confisqué et nationalisé nos écoles, nous ne pouvons pas nous plaindre, car des chrétiens sont députés, ministres, hauts fonctionnaires… Certes, dans la société, il peut arriver que vous soyez confrontés à des fondamentalistes; dans ce cas, vous pouvez ressentir quelquefois de l’hostilité ou des discriminations, mais cela n’a rien d’institutionnel. Du point de vue légal, nous avons droit à tous les postes, sauf à la présidence de la République, qui est réservé exclusivement à un musulman sunnite », affirme Mgr Jeanbart.

La raison principale de l’émigration des jeunes est d’ordre économique. Ainsi le problème de l’habitat, rare et cher, est aigu. Beaucoup ne peuvent se marier, faute de logement. Ils restent chez leurs parents, dans des appartements exigus. Nombreux se marient après 40 ans ou d’autres émigrent à cet âge pour trouver une épouse. Avec les menaces américaines, le processus risque de s’accélérer. (apic/be)

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