Rome: Théologiens catholiques et orthodoxes remettent en question le rôle du pape
Antoine Soubrier, correspondant de l’Apic à Rome
Rome, 29 avril 2003 (Apic) Une rencontre internationale sur le thème de la primauté du pape se tiendra au Vatican en mai à huis clos. Même si l’infaillibilité ne peut être remise en question, la façon d’exercer le pouvoir du pape pourrait prendre s’inspirer des patriarcats orthodoxes.
Les dates et les noms des participants n’ont pas encore été définitivement déterminés. Ce symposium académique verra la participation de théologiens catholiques mais aussi orthodoxes, représentant la plupart des Eglises orthodoxes, dont celle de Russie.
Cette rencontre est organisée par le cardinal Walter Kasper, président du Conseil pontifical pour l’unité des chrétiens. Elle est la première à l’initiative du Vatican à sortir du cadre doctrinal de la primauté du pape, même si de nombreuses discussions de ce genre ont déjà eu lieu au sein de groupes oecuméniques de dialogue. Et si le prochain symposium ne réunira que des experts orthodoxes, c’est en partie parce que le dialogue avec cette ’Eglise soeur’ a noté ces derniers mois de nettes avancées. Par ailleurs, au Vatican, on affirme que « l’exemple d’une éventuelle unité avec les orthodoxes favoriserait certainement une réconciliation avec les autres Eglises chrétiennes ». Dans son encyclique Ut unum sint, publiée en mai 1995, Jean Paul II demandait lui-même que les experts puissent « trouver une forme d’exercice de la primauté » qui, tout en préservant « l’essentiel de sa mission », « s’ouvre sur une situation nouvelle ».
Oui à la primauté du pape, mais sous quelle forme?
Le cardinal Josef Ratzinger, préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi, avait convoqué un symposium historique et doctrinal sur ce thème en 1996. Les participants étaient arrivés à la conclusion que du point de vue de la doctrine, la primauté doit rester ce qu’elle est. Toutefois, la réunion avait permis d’ouvrir une porte en soulignant qu’aucun mode spécifique d’exercice du ministère primatial n’est cautionné par la doctrine.
C’est à partir de cette dernière constatation que les trente théologiens catholiques et orthodoxes qui se réuniront à huis clos ces prochains jours au Vatican tenteront d’analyser les aspects bibliques, patristiques et historiques du sujet. « Ce symposium veut être une contribution au dialogue oecuménique », avait affirmé à l’Apic le cardinal Kasper en février dernier. Il avait toutefois ajouté qu’ »aucune proposition pratique ne sera faite ».
Les patriarcats, un exemple pour les catholiques
De source vaticane, on souligne que les participants se pencheront principalement sur les manières d’exercer la primauté au premier millénaire, avant le grand schisme d’Orient, en 1054. « Les cinq grands patriarcats de l’époque, plus ou moins indépendants, étaient gérés par cinq patriarches ayant les pleins pouvoirs sur leur Eglise », précise-t-on en soulignant que cette situation « pourrait servir d’exemple » à un éventuel nouvel exercice de la primauté. Le patriarche de Rome, le pape, était alors reconnu comme le premier de ces patriarches, ayant le pouvoir par exemple de remettre en place un patriarche qui n’aurait pas respecté ses droits. La question est aujourd’hui de savoir s’il s’agissait d’une primauté d’honneur ou d’une primauté de « juridiction ».
Le thème de l’exercice du pouvoir du pape est l’un des obstacles au dialogue oecuménique, en particulier depuis que le Concile Vatican I (1870) a proclamé l’infaillibilité au rang de dogme. Au Vatican, même si on rappelle que celle-ci ne peut donc être remise en question, on précise toutefois la possibilité, voire même la nécessité de « repenser la manière de l’appliquer ». « Il faut mettre ce dogme dans le contexte de l’ensemble de la Tradition afin de mieux l’interpréter et de le rendre plus compréhensible », explique-t-on. Dans tous les cas, « Jean-Paul II a lui-même précisé qu’il ne veut pas gouverner l’Eglise orthodoxe, par exemple, comme il gouverne l’Eglise latine. Reste à savoir quels sont les droits et devoirs à réserver au pape et quels sont ceux à laisser aux autres patriarches ».
« Crise d’orgueil » du patriarcat de Moscou
Pour le théologien orthodoxe français Olivier Clément, auteur notamment du livre « Rome autrement » et spécialiste du dialogue entre catholiques et orthodoxes, « la primauté d’honneur – reconnue au pape par toutes les Eglises orthodoxes, ndlr – doit forcément reconnaître au patriarche de Rome une part de pouvoir, ne serait-ce par exemple que celui de présidence ». Satisfait du symposium organisé par le cardinal Kasper, le théologien confie toutefois à l’Apic qu’il est plutôt pessimiste quant à l’avenir du dialogue sur la primauté avec les orthodoxes. Il croit que l’Eglise orthodoxe, en Russie principalement, « n’est pas prête à surmonter sa crise d’orgueil et de puissance ». Il craint en particulier que « l’on voit ressortir toujours les mêmes schémas ». « Le problème des orthodoxes, reconnaît-il, c’est qu’ils refusent de tenir compte du rôle de Pierre dans les Ecritures ». « Il faut remonter aux sources, voir comment fonctionnait la primauté du pape au premier millénaire, au temps de l’Eglise indivise ».
Apport de chaque Eglise à la construction de l’unité
Pour Mgr Agostino Marchetto, secrétaire du Conseil pontifical pour la pastorale des migrants et auteur du livre « Eglise et Papauté dans l’histoire et le droit » – publié à la Librairie éditrice vaticane en mars 2002 -, « l’examen de l’histoire est en effet très important dans l’étude de l’exercice de la primauté, car il nous permettra de comprendre que beaucoup d’aspects de cet exercice sont propres au patriarche de l’Eglise latine, le pape ». « Cela doit ainsi aider l’Eglise catholique à faire une distinction entre son gouvernement intérieur et ses relations extérieures », affirme-t- il, afin de ne pas demander aux autres patriarches et Eglises, si communion il y a, des choses qui correspondent à l’exercice de leurs droits et devoirs patriarcaux. Inversement, la réforme du gouvernement de l’Eglise catholique « ne doit pas être une condition préalable posée par les autres chrétiens », souligne-t-il, insistant sur le fait que, en cas de pleine communion, « chacun devra apporter à l’unité ce qui lui est spécifique et qui n’est pas contraire à la communion ».
D’autre part, selon le prélat, l’analyse de l’histoire de la papauté pourrait mettre en valeur des points communs dans le gouvernement des Eglises, notamment en ce qui concerne les droits et les devoirs de leurs chefs, et permettre ainsi de comprendre que « certains aspects ne sont pas exclusivement l’expression de la primauté pontificale ». Passionné par le sujet qu’il étudie depuis plus de 30 ans, Mgr Marchetto estime que « le moment de repenser l’exercice de la primauté est arrivé », même s’il reconnaît qu’il faudra encore du temps avant de trouver une solution acceptée par toutes les Eglises. Selon lui, « la mondialisation a particulièrement changé la donne » et ce phénomène « doit inciter les chrétiens à se rassembler et à avoir un même témoignage face au monde ».
Vatican II: accent sur l’oecuménisme et la collégialité
L’exercice de la primauté du pape est l’objet de nombreux débats depuis plusieurs siècles, non seulement au sein de l’Eglise catholique, mais aussi dans les autres Eglises chrétiennes. Le Concile Vatican II, en mettant l’accent sur l’oecuménisme et la collégialité, a relancé en effet la discussion, sans toutefois trouver de solution finale à une « plus grande et vraie efficacité de la primauté ». Il a fallu attendre l’arrivée de Jean Paul II pour que ce projet soit encouragé puis largement repris par les Eglises chrétiennes.
Avec les derniers événements en Irak et la question de l’insertion des racines chrétiennes de l’Europe dans la future Constitution européenne, la conscience du rôle du pape dans la vie internationale semble s’être largement développée ces derniers mois. De nombreux responsables chrétiens non catholiques n’ont pas hésité à qualifier Jean-Paul II de « porte-parole de la conscience ». Une direction dans laquelle l’exercice de la primauté pourrait être revu, pour une application plus efficace du rôle du pape dans le cadre de son « ministère d’unité ». (apic/imedia/bb)
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