Le «Père de l’Europe», un intermédiaire entre le Vatican et l’UE
Antoine Soubrier, correspondant de l’Apic à Rome
Rome, 16 mai 2003 (Apic) Alors que les Eglises chrétiennes font entendre leur voix pour participer à la construction de la nouvelle Europe, la vision d’une «communauté de peuples» telle que l’a présentée Robert Schuman est au coeur des débats. Cet ancien chef du gouvernement français, qui reçut le titre de «Père de l’Europe» en 1960 et dont le procès de béatification est actuellement en cours, fut à l’origine de la construction européenne par sa déclaration du 9 mai 1950.
L’Institut Saint-Benoît, créé en 1988 dans le but de promouvoir la figure de R. Schuman et son procès de béatification, a été fondé par un proche collaborateur du «Père de l’Europe», René Lejeune. Il tente particulièrement, à l’heure de l’élargissement de l’Union européenne, de faire redécouvrir l’actualité de l’enseignement de cet homme politique. L’Apic a rencontré Jacques Paragon, secrétaire général de l’Institut et ’demandeur’ dans le procès de béatification de passage à Rome pour une conférence sur «Robert Schuman, Père de l’Europe: un chemin de sainteté en politique».
Apic: Quel a été le parcours politique de Robert Schuman?
J.Paragon: Il est entré en politique contre son gré en 1918, alors que la Lorraine annexée par l’Allemagne était redevenue française. Ses amis ainsi que quelques hommes d’Eglise, dont l’évêque allemand de Metz, le poussent à choisir cette voie, contre son gré. Il mène alors de front son travail d’avocat, sa fonction de député de la Moselle et son rôle de président de la Jeunesse catholique de Lorraine. Il veut répondre à l’appel de ses proches qui lui affirment: «L’Eglise aura besoin de saints en veston». Lui- même confiera plus tard qu’il était entré en politique comme réponse à une vocation.
En 1940, les Allemands ayant une fois de plus annexé son département, il est mis en résidence forcée dans l’objectif d’obtenir son ralliement au Reich, mais il réussit à s’évader. A la Libération, il participe à la création du Mouvement Républicain Populaire, le MRP, puis est à nouveau élu député de la Moselle, poste qu’il tiendra quasiment jusqu’à la fin de sa vie. Il est par ailleurs successivement ministre des finances, chef du gouvernement, puis ministre des Affaires étrangères. C’est à ce poste qu’il a pu concrétiser sa vision d’une ’communauté de peuples’, en créant la Communauté européenne du Charbon et de l’Acier, la CECA, prétexte fourni par Jean Monnet pour donner un support à la pensée de Robert Schuman. Au cours des dix dernières années de sa vie, Schuman a ensuite été président du Mouvement européen, puis de l’Assemblée parlementaire européenne. Tous ces postes auront été pour lui des moyens de servir son pays et l’Eglise, notamment en cherchant à les confronter.
Apic: Quelle Europe Robert Schuman souhaitait-il?
J.P: Je dirais avant tout qu’il a été poussé par ses convictions religieuses et sa conception de la paix mondiale. Pour cela, sa double culture franco-allemande l’a beaucoup aidé. Sa pensée se retrouve dès la première partie de sa vie publique, alors qu’il s’est consacré à servir et à défendre ce qu’il appelait l’âme de sa Lorraine, à laquelle il était très attaché. Il a notamment cherché à défendre les acquis hérités de la période de l’occupation allemande, parmi lesquels la spécificité des relations des Eglises avec l’Etat, caractérisées par le concordat. Il s’est entièrement investi dans la sauvegarde des racines de la Lorraine dans l’objectif, plus tard, d’en faire profiter la France entière.
Sa thèse de ’communauté de peuples’ devait passer par la réconciliation de la France et de l’Allemagne et s’étendre ensuite à toute l’Europe. Pour lui, la paix entre deux peuples ne résulterait plus d’un traité de paix venant après une guerre entre un vainqueur et un vaincu, mais viendrait de la mise en commun d’intérêts fondamentaux, à travers la solidarité. Parce que l’objectif de l’Europe selon Schuman, c’était qu’à terme, le monde entier s’organise en communauté de peuples et qu’ainsi, toute guerre devienne non seulement impensable, mais complètement irréalisable.
Apic: Il reste toutefois la question des racines chrétiennes du Vieux continent, qu’il a vivement défendues et qui ne sont pas encore officiellement reconnues .
J.P: Robert Schuman était en effet le type même de l’homme politique qui vit de ses racines, si je puis dire. J’espère que la Constitution européenne finira par reconnaître la dette que les peuples de l’Europe ont envers le christianisme. Nous ne pouvons pas, comme cela se fait aujourd’hui en France, demander aux enfants d’apprendre un peu d’histoire des religions sans mentionner plus particulièrement toute la reconnaissance que le peuple de France, notamment, doit au christianisme. Schuman était un grand défenseur du régime concordataire de la Lorraine, qui permet une reconnaissance respective du rôle des Eglises et de l’Etat, que ce soit en matière sociale ou religieuse. Le régime de la laïcité fixé en France par la loi de 1905, était selon lui une manière de reléguer le spirituel à la sphère privée et donc de ne pas reconnaître le rôle des Eglises.
En conclusion, je voudrais citer une pensée de Robert Schuman à ce sujet : «Cet ensemble – l’Europe, ndlr – ne pourra et ne devra pas rester une entreprise économique. Il lui faut une âme. L’Europe ne vivra et ne se sauvera que dans la mesure où elle aura conscience d’elle-même et de ses responsabilités, et qu’elle retournera aux principes chrétiens de solidarité et de fraternité». AS
Encadré:
Phase diocésaine du procès de béatification annoncée pour fin 2003
Conscient de l’importance du moment pour l’avenir de l’Europe, le pape a demandé l’accélération du procès de béatification de Robert Schuman. C’est ce qu’a affirmé à l’Apic Jacques Paragon, ’demandeur’ de la cause – ce titre est donné aux personnes qui lancent au niveau diocésain un procès de béatification, qui est ensuite suivi par un ’postulateur’.
«Il faut que cette phase soit terminée avant la fin de l’année 2003», a-t- il affirmé, soulignant que «le pape y tient beaucoup». Jean Paul II a lui- même déjà cité à plusieurs reprises Robert Schuman comme modèle pour les chrétiens engagés aujourd’hui en politique, notamment lors de sa venue à Strasbourg en 1988.
Pour Robert Schuman, a expliqué Jacques Paragon, «la sainteté en politique se manifeste non pas seulement à travers le savoir-faire ou l’habileté, mais aussi par la consécration d’un être abandonné à Dieu dont il se sait instrument». Par ailleurs, a-t-il tenu à préciser, «quand l’Eglise béatifie un homme ou une femme engagés en politique, ce ne sont pas les idées qui sont portées à la gloire des autels, mais l’homme qui a pratiqué les vertus chrétiennes jusqu’à l’héroïsme, sur le chemin de la politique».
L’enquête diocésaine a subi quelques ralentissements en raison de nombreux changements de postulateurs. L’actuel, le père Joseph Jost, est le cinquième depuis le lancement officiel de la cause, en 1990. (apic/imedia/bb)
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