Elections municipales en Espagne: sans Batasuna au Pays basque
Pierre Rottet, de l’Apic
Bilbao, 23 mai 2003 (Apic) Le renouvellement des municipalités et des parlements régionaux en Espagne, ce week-end, ne devait susciter ni passions ni grosses confrontations politiques. L’alignement de José Maria Aznar aux côtés de Georges Bush pour la guerre en Irak et la marée noire en Galicie en ont décidé autrement. Les observateurs parlent de véritable test en vue des législatives en 2004.
Pour le Pays basque aussi, ces municipales revêtent une importance considérable. Pour la première fois depuis 1978, Batasuna, que l’on qualifie de bras politique de l’ETA, l’organisation terroriste basque, ne participera pas aux élections. Cela après la bataille politico-judiciaire menée par Aznar et le juge Garzon pour placer ce parti dans l’illégalité. Opération réussie, puisque Batasuna, deuxième force politique – derrière le Parti nationaliste basque (PNV) – lors des municipales et régionales de 1999, figure désormais sur la liste des organisations terroristes dressée par les Etats-Unis.
Le taux d’abstention de 36% en 1999 risque bien de diminuer. Et cela pour plusieurs raisons: la décision d’Aznar d’entraîner pratiquement à lui seul l’Espagne aux côtés de Bush et de Blair dans la guerre en Irak, alors que 91% des Espagnols se déclaraient en faveur de la paix; la gestion désastreuse de Madrid dans l’affaire de la marée noire, et les 4 millions de manifestants dans les rues pour le signifier au gouvernement; le mécontentement social enfin, qui grandit dans le pays. Soit autant de questions qui risquent fort de dessiner ce week-end les contours de la bataille des prochaines législatives. Les ténors du Parti populaire (PP) de José Maria Aznar et du Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE), emmené par Rodriguez Zapatero, ne s’y sont pas trompés, en se jetant dans l’arène politique, reléguant à l’écart les leaders régionaux et locaux.
Les positions semblent se radicaliser depuis la mise hors jeu de Batasuna. Même l’Eglise catholique en Pays Basque n’échappe à cette volonté de faire rentrer dans le rang cette province indépendantiste en conflit avec Madrid. Récemment encore, des intellectuels de «pointure mondiale», comme l’écrivain péruvien Vargas Llosa et Bernard-Henri Lévy, s’en prenaient violemment aux évêques basques, accusés de «favoriser l’impunité morale» face au terrorisme. Peu avant, 530 prêtres basques avaient adressé une lettre au pape à la veille de son récent voyage à Madrid. Ils craignaient que «les seules informations reçues à Rome soient celles en provenance de la Conférence des évêques espagnols, qui disqualifient les nationalistes basques».
C’est dans ce contexte particulier, que l’Apic a contacté Joseba Alvarez, député au Parlement de Vitoria et responsable international de Batasuna ces trois dernières années. jusqu’au jour où le ce Parti a été déclaré illégal, il y a près de 2 mois. Qui précise d’emblée: «Je peux parler avec vous en tant qu’élu parlementaire, mais pas en ma qualité de responsable élu de Batasuna puisque cela m’est interdit. La situation est absurde. En France, nous sommes parfaitement dans la légalité. Nous avons un représentant au Parlement européen. Il poursuit normalement ses activités. C’est dire que la mesure prise à notre encontre ne s’applique qu’en Espagne».
Apic: C’est la première fois depuis 1978 que Batasuna est absent de la scène électorale au Pays Basque, avec quelles conséquences?
Joseba Alvarez: Nous avons 23 ans d’histoire. Aujourd’hui, nous n’avons plus le droit de faire de la propagande, d’organiser des meetings. Nos bureaux ont été fermés, tout comme notre site internet. Nos subventions en qualité de formation politique ont été coupées. Traduit en chiffres, cela veut dire que le 15% de la population basque est privée de représentativité. Les élections de 1999 avaient conforté notre position avec près 1’000 élus au Pays basque, dont plus de 860 conseillers municipaux, 70 maires, 40 conseillers régionaux et 14 parlementaires. Ces sièges sont bien entendu perdus avec la nouvelle donne politique dictée par la droite espagnole. L’Espagne entend exclure une partie de la société basque de la représentation institutionnelle, ce qui est contraire à l’opinion majoritaire des Basques, des syndicats, de la classe politique en général et même des institutions régionales et locales. Tous se sont positionnés contre cette loi, la qualifiant d’expression violente dans ce conflit. Tous, y compris les évêques basques, ce qui a fortement déplu à Madrid et à la hiérarchie catholique espagnole.
Apic: Vous avez tenté de contourner votre absence imposée aux élections en vous présentant sous d’autres étiquettes, toutes ou presque rejetées par le Tribunal constitutionnel.
Joseba Alvarez: Oui. Autrement dit, nos élus n’ont même pas la possibilité de se présenter sur des listes indépendantes constituées par des regroupements électoraux, elles aussi déclarées illégales. 240 regroupements n’ont pas trouvé grâce, hormis quelque uns, une quinzaine. Le 25 mai, on aura des élections où le 15% des citoyens basques, soit 250’000 personnes sur une population de moins de 3 millions, dont 1,6 millions d’électeurs, auront été privés d’expression politique.
Apic: Qui bénéficiera de votre absence? Le Parti nationaliste basque (PNV), majoritaire dans au pays basque et au gouvernement régional depuis 22 ans?
Joseba Alvarez: Sans doute, le pense-t-il. Au niveau du discours, le PNV manifeste ouvertement son hostilité à la relégation dans l’illégalité de Batasuna. Dans la pratique, il imagine en effet qu’il bénéficiera, en partie du moins, de la nouvelle répartition des 1’000 élus de Batasuna.
Apic: PNV, qui représente une sorte de démocratie chrétienne du centre, est aussi dans le collimateur d’Aznar.
Joseba Alvarez: L’objectif du gouvernement actuel de Madrid n’est pas seulement d’en finir avec la gauche indépendantiste, mais aussi d’en finir avec le processus souverainiste basque. Tous les Basques sont concernés. Les syndicats, les institutions, les partis politiques et les mouvements sociaux sont «criminalisés». Aznar estime que le moteur de ce processus souverainiste est certes la gauche basque, mais il pense également que les écoles, la musique, les journaux et tout ce qui touche à la culture et à l’identité basque en font partie. Et même l’Eglise. Une radio – pourtant officielle – et deux journaux ont été fermés, dont le dernier, il y a trois mois. Il était le seul à paraître en langue basque. On assiste aujourd’hui en Espagne à une réminiscence d’un nationalisme néo-franquiste avec notamment une politique contre les immigrants et contre les travailleurs, sans parler d’une volonté d’imposer une lecture unique de l’histoire et de priver d’autonomie les universités en Espagne.
Apic: Les observateurs imaginent mal Batasuna demeurer inactif.
Joseba Alvarez: Malgré l’interdit qui frappe également les regroupements électoraux populaires, nous avons demandé à nos électeurs de les soutenir. Au soir du 25 mai, il s’agira de faire le décompte. On peut prédire que des dizaines de milliers de citoyens basques feront un acte de désobéissance civique et d’insoumission politique pacifique. On attend au moins 120’000 votes de dénonciation. PR
Encadré
Apic: L’Eglise catholique en Pays basque est également montrée du doigt, et notamment par le gouvernement espagnol.
Joseba Alvarez: Historiquement, depuis 1936, l’Eglise de notre région s’est impliquée en faveur du mouvement des citoyens basques. Les prêtres étaient en première ligne. Résultat: beaucoup d’entre eux ont été emprisonnés, tués ou expulsés hors du territoire basque. L’implication de l’Eglise dans la société a été importante jusque dans les années 70, y compris dans le renouvellement culturel, linguistique et littéraire. Aujourd’hui, l’Eglise est consciente que la majorité de ses paroissiens demandent une solution politique non violente, qui passe par l’implication de toute la société dans la résolution du conflit. Les évêques n’ont pas d’autre attitude, eux qui oeuvrent pour la paix et contre le terrorisme. Mais même cela ne passe pas aux yeux de Madrid. Toutes les tentatives faites pour placer l’Eglise basque en médiateur des forces en présence ont échoué. depuis l’arrivée de José Maria Aznar au pouvoir. Les lettres pastorales des évêques basques vont du reste toutes dans le sens d’une prise de conscience à oeuvrer pour la paix par la négociation. Cela ne les a pas empêchés de condamner la décision de Madrid de mettre Batasuna sur la touche. C’est vrai aussi que les prêtres vont plus loin dans leur langage. Ils parlent du droit à l’autodétermination et n’hésitent pas à revendiquer la création d’une province ecclésiastique basque. Dans ce contexte, je n’arrive pas à comprendre la lettre de ce groupe d’intellectuels emmenés par Vargas Llosa à moins d’imaginer qu’ils ont été manipulés.
Apic: En parlant de paix, on reproche à Batasuna de n’avoir jamais condamné le terrorisme de l’ETA.
Joseba Alvarez: C’est vrai qu’on ne condamne pas. Mais notre attitude n’a pas varié en 23 ans, à savoir qu’il faut dépasser la situation de conflit et résoudre le problème en créant les mécanismes nécessaires. La condamnation de cette violence est une attitude morale, éthique et politique légitime. Nous estimons toutefois que nous n’encourageons pas les choses en les condamnant. Notre responsabilité de parti est de résoudre les problèmes, non d’en ajouter. Ceci dit, à aucun moment nous en appelons à la poursuite de la lutte armée. PR
Encadré
Les forces en présence
Avec 25% de l’électorat, le Parti nationalise basque se place comme la première force au Pays basque. Batasuna, le PSOE et le PP sont dans une fourchette qui peut varier selon les types d’élections entre 18% et 12 %. Viennent ensuite des formations moins importantes: une dissidence du PNV, avec moins de 9%, et le Parti communiste, entre 3 et 5%. Dimanche, l’Espagne et le Pays basque renouvellent les municipalités ainsi que les parlements régionaux, hormis la Catalogne, l’Andalousie, la Galicie et le Pays basque, sauf pour la région de Navarre (Pampelune). (apic/pr)
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