Apic Interview
« Une Eglise enracinée, solidaire et proche des gens »
Propos recueillis par Jean-Claude Noyé
Paris, 2 juin 2003 (Apic) De passage à Paris, où il était invité au colloque « Algérie-France: hommage aux grandes figures du dialogue des civilisations », Mgr Henri Teissier, archevêque d’Alger, a rencontré les journalistes de « Malesherbes Publications ». L’occasion d’évoquer les liens qui unissent le peuple algérien et l’Eglise catholique. Une Eglise enracinée, solidaire des malheurs d’une population exposée tant à la violence des hommes qu’à la violence de la nature. Une Eglise dont les maîtres mots sont amitié et respect. Et qui refuse une conception étroite et prosélyte de la mission.
Apic: Que fait l’Eglise pour aider les populations sinistrées après le terrible tremblement de terre?
Mgr Teissier: Le Secours catholique a envoyé deux experts. L’un est déjà intervenu en Turquie lors du dernier tremblement de terre. Il est chargé d’une première évaluation des besoins. L’autre devra gérer le soutien financier de l’Eglise catholique à la population algérienne. Pour sa part, l’évêché d’Alger a fait don de tentes. Nous travaillons également avec des associations d’entraide dans toutes les villes et villages où nous avons des amis algériens.
Apic: Le peuple algérien reproche à ses dirigeants de n’avoir pas su faire face à la gravité des évènements…
Mgr Teissier: Ce qui est en cause, c’est surtout le manque d’anticipation. Sachant qu’il y a des tremblements de terre tous les trois ou quatre ans en Algérie, il faudrait créer l’équivalent du plan ORSEC en France. Un plan qui requiert les forces vives du pays et qui mettent en oeuvre des moyens adéquats de secours aux victimes. Il faudrait surtout que la construction des bâtiments publics ou privés respecte des normes antisismiques. On est loin du compte. Maintenant, on ne saurait reprocher aux pouvoirs publics de ne pas avoir fait de miracles dans les heures qui ont suivi. Les bâtiments de l’Etat ont eux aussi été touchés et les liaisons téléphoniques, pas toujours performantes en temps ordinaire, l’ont été encore moins. Ceci explique cela.
Apic: Pourtant le mécontentement des Algériens est vif!
Mgr Teissier: Oui, mais il est surtout le fait de la population de la région concernée, située entre Alger et la Kabylie. L’épicentre du tremblement de terre étant à Boumerdès, siège de la préfecture (la wilaya).
Apic: A en croire les médias, ce sont surtout les islamistes qui ont secouru la population.
Mgr Teissier: Non. Les médias ont exagéré. De nombreuses associations d’entraide se sont mobilisées pour secourir les victimes et elles n’ont rien à voir avec les « barbus ». Ceux-ci avaient été vraiment en première ligne en 1989, après le tremblement de terre de Tipasa, quand ils bénéficiaient encore d’un crédit certain auprès de la population. Tel n’est plus le cas aujourd’hui. N’oublions pas que cela fait déjà vingt ans que les islamistes ont commencé à sévir. Dès 1988, ils affichaient des listes de personnes à assassiner sur les portes des mosquées. C’était le temps où un imam que je connais bien était convoqué par les autorités islamiques officielles parce qu’il avait osé souhaiter à la TV un bon Noël à ses amis chrétiens. Aujourd’hui je suis régulièrement invité à la TV pour dire ce que représente Noël pour nous. Cela pour vous dire que les choses changent.
Apic: Qu’est-ce qui caractérise l’Eglise catholique qui est en Algérie ?
Mgr Teissier: Nous sommes, et de loin, l’Eglise qui a le plus grand pourcentage de religieux/religieuses par rapport aux fidèles: 110 prêtres et religieux, 170 religieuses pour quelques milliers de fidèles. Dans les trois dernières années, nous avons accueilli près de 60 nouveaux prêtre, religieux, religieuses.
Apic: Quelle part prend cette Eglise au dialogue islamo-chrétien?
Mgr Teissier: Une conviction première depuis 70 ans: elle doit établir des collaborations amicales avec les musulmans en vue du bien commun. Ces liens se sont encore approfondis depuis que le terrorisme islamique a meurtri le peuple dans sa chair. Beaucoup d’Algériens sont sensibles au fait que nous soyons restés à leurs côtés à l’heure du danger. Je peux dire que nous avons dans ce pays des milliers d’amis qui perçoivent l’Eglise comme une communauté solidaire de leurs difficultés. Nous sommes l’Eglise d’Algérie et non l’Eglise en Algérie. Que l’Eglise coloniale se soit ainsi transformée au fil du temps en une Eglise vraiment locale, proche du peuple, c’est encore un sujet d’étonnement pour certains de nos amis algériens. Pendant la guerre d’Irak, j’ai été interviewé pendant 1h30 par une télévision algérienne qui diffuse ses programmes à l’étranger. N’est-ce pas la preuve que l’on nous fait confiance? Une confiance fondée sur des liens amicaux anciens. Un exemple parmi tant d’autres: parce qu’elle lui a sauvé la vie pendant la guerre d’indépendance, Youcef Saadi, héros de la bataille de la casbah d’Alger, ne manque pas une occasion de venir saluer la Française Germaine Tillion, ethnologue, figure humaniste à l’honneur lors du colloque « Algérie-France: hommage aux grandes figures du dialogue des civilisations ». J’ai moi-même rendu hommage à Bencheneb, un intellectuel algérien de premier plan.
Apic: Les moines de Tibhérine étaient aussi des amis du peule algérien. Le monastère de l’Atlas pourra-t-il un jour vibrer de nouveau aux rythmes de la vie religieuse?
Mgr Teissier: C’est mon souhait intime. Ce lieu a une haute valeur symbolique. Force est toutefois de reconnaître que les conditions de sécurité préalables ne sont pas encore réunies pour un retour de la vie religieuse. Les contacts ne manquent pas: de la communauté monastique de Bose à des frères de St-Jean installés actuellement en Roumanie en passant par la communauté Dosetti, de Bologne (Italie). Soyons patients et nous verrons bien. Ce qui est remarquable, c’est que les bâtiments n’ont subi aucune dégradation. Preuve, s’il en fallait une, du respect de la population locale pour ceux qui ont vécu là.
Apic: Le Père Veilleux, cistercien belge, a accusé dans le quotidien « Le Monde » les services secrets algériens d’avoir orchestré le meurtre des moines de Tibhérine. Vous avez protesté contre ces accusations.
Mgr Teissier: Pour moi, cela ne tient pas la route, c’est cousu de fil blanc. Je vois mal, du reste, comment ce cistercien serait mieux informé à distance, que nous, qui vivons cela en direct, sur place.
Apic: L’Eglise catholique est attentive à ne pas prêter le flanc à l’accusation de prosélytisme. Les « évangéliques », eux, ne se gênent pas pour faire des conversions en Algérie. D’où viennent-ils? Des Etats-Unis?
Mgr Teissier: Non. Ce sont des prédicateurs kabyles qui font des conversions essentiellement dans leur région. Ce qui s’explique, en partie seulement, par le rejet kabyle du pouvoir central arabo-islamique depuis un demi-siècle. Ces conversions orchestrées par les « évangéliques » ne semblent pas, jusqu’à présent, provoquer des crispations du côté musulman. Pour sa part, la communauté catholique ne veut pas être assimilée à une communauté fondée sur l’inimité vis-à-vis de l’islam et de sa culture. Cette inimité s’articule sur une conception fondamentaliste de l’Esprit Saint qui, selon certains groupes, ne serait présent qu’en leur sein ! Pour autant, l’Eglise catholique établi un dialogue avec ceux des « évangéliques » qui ne le refusent pas. (apic/jcn/pr)
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