Paris: Pour Henri Tincq, le déclin de l’Eglise annonce une société déboussolée
Jean-Claude Noyé, correspondant de l’Apic à Paris
Paris, 5 juin 2003 (Apic) Dans son dernier livre (1), Henri Tincq, reponsable du secteur religieux au quotidien «Le Monde», analyse le déclin du catholicisme en France. Il considère cette «longue traversée du désert» comme le symptôme d’une société elle-même déboussolée, trop encline à discréditer les religions .
Pourtant, soutient Henri Tincq, les religions sont les seules aujourd’hui à même de répondre durablement à la quête de repères de nos concitoyens. S’il ne minimise pas l’ampleur de la crise, le journaliste entrevoit aussi des portes de sortie et des signes de renouveau.
Apic: Quels sont les sIgnes majeurs du déclin du catholicisme en France?
H.T: J’en vois trois: la disparition des intellectuels catholiques, l’anémie des mouvements militants et la crise des prêtres. Premier point: l’âge d’or des grandes signatures catholiques françaises dans la littérature, la philosphie, les beaux-Arts est déjà lointain. C’était dans les années 30 à 50. Depuis, l’intelligence catholique, qui compte encore quelques figures de poids, est comme frappée d’aphasie. Elle n’ose plus s’afficher comme telle et, sans doute aussi, ne lui en laisse-t-on plus vraiment le loisir.
Quant à la militance catholique, longtemps identifiée à l’Action catholique – chérie par l’épiscopat français parce qu’elle mettait en oeuvre la doctrine sociale de l’Eglise, – elle n’est plus que l’ombre d’elle-même. Il y a bien quelques sursauts, comme le dernier rasemblement de la JOC à Bercy. Mais le catholicisme n’est plus le pourvoyeur de grands militants politiques – comme Jacques Delors – ou syndicaux, alors qu’il est par exemple à l’origine du syndicalisme agricole.
Troisième signe de déclin: la crise de recrutement et d’identité des prêtres. Le prêtre, figure archétypale de notre société bien présente dans la littérature, le cinéma, etc., est aujourd’hui un homme en quasi voie de disparition. Dans les années 50, l’Eglise en France ordonnait 1’000 prêtres par an. Depuis dix ans, ce chiffre est de dix fois inférieur. Il n’y a jamais eu aussi peu de séminaristes. Moins de mille actuellement. En outre, les prêtres, dont le statut n’a jamais été si peu valorisé, sont bousculés par la part grandissante que prennent les laïcs dans la vie de l’Egise. Ils ont de plus en plus de mal à identifier leur rôle et n’entendent pas que celui-ci se réduise à distribuer les sacrements.
Apic: Au total, cela forme un ensemble bien pessimiste!
H.T: Certes et ces données sont durables et peu contestables. Mais il faut bien voir que derrière cet affaiblissement sans précédent de l’Eglise catholique, ce qui est en jeu c’est la mémoire, la culture et, au fond, l’identité de la France. Le déclin du catholicisme n’est pas sans effet sur la crise de notre société.
Apic: C’est ce que vous analysez dans la seconde partie de votre livre intitulée «la France renégate».
H.T: Oui. Le rejet de Dieu s’exprime notamment dans notre système éducatif. Heureusement, on comprend mieux aujourd’hui la nécessité d’enseigner le fait religieux dans sa pluralité à l’école pour permettre aux jeunes d’accéder à des pans entiers de notre culture liés à la religion, notamment au catholicisme. Régis Debray, intellectuel agnostique très attaché à la laïcité, a été sollicité par le gouvernement pour rédiger un document d’étude sur ce sujet. C’est significatif.
Dans le domaine de la recherche scientifique, par contre, je ne vois pas de retournement des conciences. Chacun continue à être guidé par la seule logique de la recherche, à jouer aux apprentis sorciers sans autre considération éthique. Euthanasie, clonage, décryptage du génôme humain à des fins eugéniques plus ou moins déguisées: seuls quelque chercheurs agnostiques comme Axel Kahn ou Jacques Testart ont tiré la sonnette d’alarme contre ces dérives dangereuses. Quant aux mises en garde de l’Eglise catholique, pourtant fortes, qui les reçoit? Personne ou presque
Cette infirmité du catholicisme, je le redis, est préjudiciable à l’ensemble de la société. Une société sans références religieuses ou éthiques, sans objectif. D’où, par exemple, la fragilisation croissante du lien conjugual et la hausse si préocuppante du nombre de suicides, particulièrement des jeunes.
Apic: Tout n’est pas désespéré?
H.T: Heureusement non. Je vois plusieurs portes ouvertes sur l’avenir. D’abord l’engagement des laïcs. La redistribution du pouvoir et du savoir en leur faveur est un indéniable progrès. On rencontre désormais des laïcs à tous les niveaux, dans les paroisses ou les conseils épiscopaux des diocèses. Malgré quelques crispations, c’est la fin d’une Eglise cléricale. Deuxième signe d’espoir : les communautés nouvelles, qu’elles soient charismatiques ou non.
Apic: Elles ont pourtant tendance à faire Eglise à part?
H.T: Parfois encore, mais beaucoup moins qu’à leur début. Les évêques ont su, globalement, les intégrer dans la vie de l’Eglise. On peut contester tel ou tel de leurs aspects, mais force est de reconnâitre leur dynamisme et leur capacité à inventer de nouvelles formes de vie communautaire, de vie spirituelle et de militance. Certaines, comme la communauté de Sant’Egidio, sont très engagées dans le dilaogue interreligieux.
Apic: Vous voyez justement dans l’engagement des catholiques dans le dialogue interreligieux un troisème signe encourageant.
H.T: Il me paraît clair que l’avenir de l’Eglise va aussi se jouer dans le renouvellement de son rapport aux autres confessions chrétiennes et aux autres religions. C’est ensemble que les forces religieuses pourront répondre aux défis de la société moderne et du fondamentalisme. Le dialogue intereligieux est une condition de survie pour l’Eglise comme pour le monde.
Apic: Le dialogue interreligieux, une nouvelle forme de militance?
H.T: Certainement, au même titre que des engaments désormais plus ponctuels, que ce soit contre la guerre en Irak, pour une altermondialisation, pour le développement durable, l’abolition de la dette des pays en développement. Autant de luttes où les catholiques sont nombreux. De fait, les chrétiens seront jugés sur leur capacité à s’engager auprès des plus défavorisés mais aussi à rénover l’Eglise de l’intérieur.
Apic: Par exemple en débloquant le dossier de l’ordination des hommes mariés?
H.T: Oui, la question des ministères est de taille et le dialogue oecuménique vient s’achopper dessus. L’ordination sacerdotale des hommes mariés fait l’objet d’un large consensus favorable parmi les catholiques et elle sera, je l’espère, au programme du prochain pape. Elle apportera un vrai ballon d’oxygène. Je suis favorable également à l’ordination diaconale des femmes, qui fournissent en Eglise un travail considérable hélas non reconnu.
Apic: Vous appelez de tous vos voeux une laïcité de médiation. Qu’est-ce-à- dire?
H.T: On peut considérer que la religion doit être confinée dans la sphère privée et défendre une laïcité stricte, hostile par exemple à la manifestation de tout signe extérieur d’appartenance religieuse à l’école. Mais on peut aussi, et cela me paraît plus constructif, considérer que les religions sont là, qu’on ne peut faire l’impasse sur elles car elles peuvent contribuer positivement à construire une société moins bloquée, plus juste. Dans ce cas, pourquoi ne pas instaurer un dialogue permanent et institutionalisé entre l’Etat et les diverses confessions chrétiennes? Les juifs ont bien le Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF) et les musulmans le Conseil français du culte musulman! JCN
(1) «Dieu en France. Mort et résurection du catholicisme». Calmann-Lévy, 302 p., 21,90 euros.
Encadré:
Du Monde au Monde des religions
Toujours en charge du service religion au quotidien «Le Monde», Henri Tincq s’investit dans le lancement du «Monde des religions», le bimestriel qui succèdera dès septembre au mensuel «Actualité des religions». Toujours édité par les Publications de la Vie catholique (PVC), dont le groupe «Le Monde» est désormais l’actionnaire principal (à hauteur de 30%), ce «magazine-revue», selon l’expression de son directeur, Jean-Paul Guetny, aura une approche interdisciplinaire et laique du fait religieux dans sa pluralité. Il devrait prendre notamment en compte les enjeux géo- stratégiques liés aux pratiques et croyances religieuses. Autre objectif: répondre à la demande de culture et d’histoire religieuses, en hausse depuis les attentats du 11 septembre 2001 et les dernières crispations internationales. (apic/jcn/bb/pr)
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