APIC interview
Le COE, un simple espace de communion entre les Eglises
Jean-Claude Noyé, correspondant de l’Apic à Paris
Paris, 13 juin 2003 (Apic) Le pasteur allemand Konrad Raiser, président du Conseil oecuménique des Eglises (COE) à Genève, est de passage à Paris pour la présentation de son dernier livre «Une culture de la vie: transformer la globalisation et la violence». Il a rencontré les journalistes et a évoqué avec eux la situation du COE, son avenir ainsi que le rôle des religions dans la construction de la paix.
Le COE, depuis une décennie, doivent faire face à de sévères restrictions budgétaires. Par ailleurs, selon Konrad Raiser, ses Eglises membres ont tendance à se réfugier derrière un «mur institutionnel», ce qui a pour conséquences de reléguer les processus d’unification au second plan.
Apic: Le COE a-t-il aujourd’hui les moyens de ses ambitions?
KR: Le COE ne veut pas, ne veut plus aujourd’hui créer une vaste structure unifiée mais simplement ouvrir et préserver un espace à la communion entre les Eglises membres. Ses moyens financiers se sont réduits de moitié en dix ans, les Eglises membres elles-mêmes étant obligées de revoir à la baisse leurs activités.
De surcroît, nombre de ces Eglises sont mal à l’aise dans cet espace ouvert que représente le COE, elles veulent se retirer derrière un mur institutionnel. Mais le coeur du COE n’est pas touché: il reste actif et inspirant. Moins visible certes, mais une trop grande visibilité n’est pas nécessaire aujourd’hui.
Apic: Connaissez-vous le nom de votre successeur?
KR: Non. Il faudra attendre le prochain comité central pour le connaître. Je sais que le candidat ne sera pas orthodoxe, ce ne sera pas non plus une femme, ce que je peux regretter. Le prochain secrétaire devra être à même de continuer le processus de transformation entrepris et, évidemment, être soutenu pour cela par sa propre communauté ecclésiale.
Apic: Où en sont les relations entre les orthodoxes et le COE?
KR: De fait, le prosélytisme des Eglises protestantes et catholique en terre d’orthodoxie a beaucoup crispé la situation. Mais après l’assemblée générale d’Harare, une commission spéciale s’est mise au travail. Ses recommandations ont rétabli un climat de confiance de base. Ce qui est au centre des débats, c’est l’ecclésiologie. Une question trop vaste et complexe pour être réglée totalement en trois ans. Néanmoins la commission ad hoc a demandé que la commission Foi et Constitution fasse devant le comité central une déclaration pastorale sur l’Eglise susceptible de répondre aux dilemmes actuels. De fait, nous sommes bloqués par des questions ecclésiologiques.
A ce sujet, il était frappant, lors d’un récent colloque à Thessalonique (Grèce), de voir trois théologiens orthodoxes expliquer qu’aucune raison doctrinale ne s’oppose à l’ordination sacerdotale des femmes. De surcroît, ils ont demandé à leur hiérarchie de reprendre cette question. Mais la seule proposition de donner l’ordination diaconale aux femmes est restée sans suite dans les Eglises orthodoxes…
Apic: Quid des relations entre protestants historiques et évangéliques?
KR: Le COE est conscient que le mouvement oecuménique organisé est très minoritaire au sein du christianisme mondial. Pentecôtistes et évangéliques sont aussi nombreux que les fidèles des diverses Eglises protestantes historiques: près de 500 millions. Mais les premiers ont le vent en poupe, à la différence des seconds.
Depuis l’assemblée générale d’Harare, un groupe consultatif du COE travaille à établir un dialogue avec la mouvance évangélique et pentecôtiste. Il ne faut pas la réduire trop vite à une «secte». Pour les Eglises traditionnelles, mal adaptées à la nouvelle culture, ces jeunes Eglises représentent un défi missionnaire: pouvoir séduire ceux qui sont éloignés des institutions ecclésiales et leur parler un discours recevable. Les Pentecôtistes, contrairement aux grosses machines ecclésiales, forment de petits groupes conviviaux qui répondent plus directement à la recherche religieuse de nos contemporains.
Apic: Vous affirmez dans votre livre que les religions peuvent activement contribuer à instaurer la paix dans le monde. N’est-ce pas leur prêter un pouvoir qu’elles n’ont pas?
KR: Dans un monde clos, nous avons besoin de symboles qui ouvrent le regard sur une transcendance, sur quelque chose qui dépasse les seuls pouvoirs des hommes. Nous avons besoin de symboles qui nous permettent de retrouver une espérance: ces symboles sont religieux, rien ne peut les remplacer. Les promesses que la sécularisation de la société a un temps laissé entrevoir n’ont pas été tenues – plus personne ne croit désormais au mythe du progrès indéfini – et la déception qui s’en est suivie a permis que les religions sortent de la sphère privée où elles étaient confinées pour réinvestir l’espace public. Ce retour interpelle et influence le mouvement oecuménique.
Apic: Les Eglises qui ont adopté la charte oecuménique n’en continuent pas moins à faire cavalier seul!? Est-ce normal?
KR: Par rapport à ce type d’accord ou de traité, il faut avoir une attente modeste. Ils servent à exprimer l’irréversibilité du dialogue oecuménique accompli et l’impossibilité de faire marche arrière. Il dépend ensuite des Eglises signataires de mettre en acte les engagements pris. Je partage la déception de nombre d’entre vous face aux piétinements du dialogue oecuménique. Mais cela doit nous conduire à un plus grand réalisme et surtout pas à paralyser notre action. Les hiérarchies ecclésiales sont bien moins libres que nous qui avons autorité pour faire avancer le dialogue: c’est ainsi.
Apic: Que pensez-vous du préambule de la Constitution européenne ?
KR: Je dois dire que je suis déçu: il est trop plat, ne se réfère pas assez clairement à la tradition intellectuelle et spirituelle qui a nourri l’Europe. Négliger ainsi nos sources religieuses, chrétiennes mais aussi juives et musulmanes, est préjudiciable pour la construction de l’Union Européenne. Un débat me paraît nécessaire pour trouver un autre compromis. (apic/jcn/bb)
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