101e voyage de Jean Paul II: le pape se rend dans l’enclave serbe de Bosnie

Apic Dossier

Dans une ambiance encore tendue entre catholiques et orthodoxes

Rome, 18 juin 2003 (Apic) Deux semaines après son voyage en Croatie, le pape Jean Paul II s’apprête à se rendre dans un pays voisin, la Bosnie- Herzégovine, où vivent de nombreux catholiques croates. Pour ce 101ème hors d’Italie, le pape se rend à Banja Luka, dans l’enclave serbe de Bosnie, dans une ambiance encore tendue entre catholiques et orthodoxes.

Contrairement à sa visite en Croatie. la population à laquelle le pape s’adressera sera majoritairement serbe orthodoxe. Cette visite-éclair à Banja Luka, enclave serbe située au nord du pays, sera l’occasion pour Jean Paul II, outre la béatification du premier laïc croate, de lancer à nouveau un appel à la réconciliation et à la reconstruction sociale et religieuse de la Bosnie-Herzégovine, notamment à travers une demande de pardon.

La première visite du pape en Bosnie-Herzégovine remonte au mois d’avril 1997, lorsqu’il se rendit à Sarajevo, la capitale, deux ans à peine après les accords de Dayton qui devaient mettre fin, du moins en partie, aux conflits sanglants entre les Croates et les Serbes, dans la partie occidentale des Balkans. Ce premier contact avec deux populations durement blessées avait été l’occasion de rappeler l’urgence d’une réconciliation « réelle » entre catholiques et orthodoxes, dans ce pays où vivent 4 millions d’habitants, principalement catholiques, orthodoxes et musulmans.

Reconstruction du pays

Dès son arrivée à l’aéroport de Banja Luka, le pape s’adressera directement aux trois présidents tournants de la Bosnie-Herzégovine. Depuis 1995, en effet, la République balkanique a été divisée en deux entités, chacune ayant son parlement et son gouvernement: la Fédération croato-musulmane et la République serbe Srpska. La présidence centrale de la République est composée de trois membres élus pour deux ans, pour représenter les trois ethnies du pays, chacun ayant la charge de président pour huit mois. Le 4 avril dernier, le serbe Mirko Sarovic, qui dirigeait jusqu’alors la présidence à trois têtes de Bosnie, a démissionné après avoir été accusé de collaborer avec le régime de Saddam Hussein en Irak. Il a été remplacé par Borislav Paravac.

La principale préoccupation de Jean Paul II devrait concerner la situation sociale de la Bosnie-Herzégovine dans son ensemble. Outre la reconstruction matérielle du pays – qui n’a pas encore été commencée dans certaines régions -, le pape devrait appeler les laïcs à une plus grande collaboration dans la reconstruction morale, politique et économique de cette région. Le chômage a atteint, selon les statistiques officielles, un taux record de près de 40% de la population. A ce niveau, la venue de Jean Paul II est attendue avec enthousiasme, sur place, notamment parmi les dirigeants politiques du pays et de la région. Le maire de Banja Luka comme les membres de la présidence tournante « voient dans cette visite un aspect qui va au-delà des divisions », affirme-t-on à l’ambassade de Bosnie- Herzégovine près le Saint-Siège.

Béatification

La béatification du premier laïc croate, Ivan Merz – voir encadré -, dans la matinée au couvent franciscain de Petricevac, situé à quelques kilomètres de Banja Luka, sera l’occasion pour le pape d’interpeller directement les catholiques du pays, Croates pour la plupart. Ces derniers, devenus largement minoritaires dans l’enclave serbe après la guerre – ils étaient 91’000 en 1990, contre un peu moins de 50’000 aujourd’hui -, attendent avec impatience la venue de Jean Paul II pour les soutenir dans leur combat à l’égalité de droits, notamment au travail et au logement.

« C’est d’abord pour nous les catholiques que le pape vient à Banja Luka », indique-t-on au siège de l’évêché catholique de Banja Luka. L’évêque actuel, Mgr Franjo Komarica, a lui-même insisté pour que cette étape pontificale puisse se faire, après celle en Croatie. Grand acteur du dialogue avec les Serbes, Mgr Komarica n’en est pas moins le défenseur de la cause des catholiques croates réfugiés qui demandent aujourd’hui le droit à retrouver leur maison et leur travail. Mgr Komarica est particulièrement connu pour avoir gardé le contact avec le métropolite orthodoxe de Banja Luka, au cours de la guerre des années 90. Pour le récompenser de son oeuvre de pacificateur, il a reçu, en 1997, le prix Sakharov du Parlement européen.

Passé douloureux

Mais Jean Paul II ne devrait pas en rester là. Conscient des exactions commises par les Serbes contres les Croates entre 1991 et 1995 et des conséquences encore fortement ressenties dans la région, le pape n’est pas moins dupe des massacres de Serbes par les Croates, au cours de la Seconde guerre mondiale. Aidés par les Oustachis proches des nazis et soutenus par l’Autriche-Hongrie, certains catholiques croates n’ont pas hésité à aller en guerre contre les Serbes de Bosnie.

Plus de 600’000 de ces derniers sont morts pour leur foi entre 1941 et 1945. Quelques religieux membres de l’Ordre des frères mineurs – le premier ordre arrivé en Croatie et aujourd’hui fortement représenté – ont également participé à ces exactions, après avoir été excommuniés par le Vatican.

Vjekoslav Filipovic, moine défroqué, est resté une figure emblématique de cette période, ayant notamment participé à la création du Camp de Concentration de Jasenovac où périrent 40’000 hommes, femmes et enfants.

En l’an 2000, le Conseil des communautés franciscaines de Croatie, de Bosnie et d’Herzégovine a demandé pardon « à tous ceux qui ont été victimes d’un christianisme falsifié, d’un patriotisme outrancier ou de la sacralisation d’une identité nationale ». Dans le compte-rendu de leur rencontre, les religieux se repentent en outre « de n¹avoir ni parlé ni agi lorsque cela était nécessaire, paralysés par une prudence et une pusillanimité injustifiables ». Les franciscains de Bosnie-Herzégovine ont été accusés d’être des « pépinières du catholicisme politique » et d’inciter au nationalisme dans leurs sermons.

Une allusion, voire même une demande de pardon de la part de Jean Paul II au nom de l’Eglise catholique concernant cette période de l’histoire, pourrait permettre un réchauffement dans les relations entre catholiques et orthodoxes dans les Balkans. Même si le Vatican et le patriarcat orthodoxe de Serbie ont renoué le dialogue ces deux dernières années – malgré un refus apparemment persistant du patriarche Pavle, âgé de 89 ans, de rencontrer le chef de l’Eglise catholique -, le dialogue oecuménique semble encore au point mort à la base.

« Une demande de pardon de l’Eglise catholique est depuis longtemps attendue par certains », a assuré à I’Apic Darko Tanaskovic, ambassadeur du nouvel Etat de Serbie et Monténégro près le Saint-Siège. « Elle représenterait une avancée cruciale dans les relations entre les Serbes et l’Eglise catholique ».

En Serbie en 2004?

Un voyage de Jean Paul II en Serbie est actuellement à l’étude au Vatican et à Belgrade – pour 2004, vraisemblablement -, même si rien n’a encore été décidé officiellement et qu’aucune invitation n’est encore arrivée du patriarcat orthodoxe de Belgrade. Cependant, selon Darko Tanaskovic, les positions du pape et ses voyages dans les Balkans « ne peuvent avoir que des conséquences positives » pour la région, dont, en premier lieu, celle d’attirer l’attention de la communauté internationale sur un pays encore politiquement fragile. Concernant la réconciliation entre les diverses ethnies qui composent la Bosnie-Herzégovine, l’ambassadeur estime « qu’il ne faut pas forcer les choses ». « Il faut travailler dans ce sens en laissant le temps à chacun de se reprendre ».

Rencontre interreligieuse

Avant de prendre congé de la population de Bosnie-Herzégovine, le pape rencontrera, à l’évêché de Banja Luka, les membres du Conseil interreligieux du pays, composé des responsables juifs, musulmans, orthodoxes et catholiques. A l’instar du système politique bosniaque, les membres de ce conseil exercent chacun leur tour la charge de président. Pour l’année 2003, c’est le responsable de la communauté juive de Bosnie- Herzégovine qui assume cette responsabilité. Comme lors de son dernier voyage dans le pays en 1997, Jean Paul II devrait de nouveau appeler les différentes ethnies « à contribuer, par leurs dons respectifs, à enrichir le patrimoine commun de la société civile », en particulier de l’Europe.

Haute surveillance

La visite du pape à Banja Luka est placée sous haute surveillance. Banja Luka a été durant la guerre (1992-1995) le théâtre d’un véritable « nettoyage » ethnique pour les populations non-serbes. Et le souvenir de la guerre et des nombreux massacres, y est toujours vivace. Les autorités de la Republika Srpska (RS), l’entité serbe de Bosnie, ont lancé de sévères mises en garde contre toute tentative de provocation pour éviter des violences intercommunautaires. Les autorités locales se sont fortement mobilisées pour cette visite, qualifiée « à haut risque » par la police. Les bouches d’égouts ont notamment été vérifiées et obstruées pour ne pas servir de cachette à des charges explosives. Une tentative d’attentat à l’explosif avait été déjouée lors de la première visite de Jean Paul II en Bosnie, à Sarajevo, en 1997. Plus de 4’000 policiers, dont le travail sera supervisé par la mission de police de l’Union européenne (EUPM) en Bosnie, participeront au dispositif de sécurité. Les troupes de la Force de Stabilisation de l’Otan en Bosnie (Sfor) déployées à Banja Luka, seront renforcées.

Le pape quittera Rome dimanche prochain à 6h15 pour arriver à Banja Luka, principale ville de l’entité serbe de Bosnie, à 7h40. Il repartira peu avant 18 heures. PR

Encadré

Ivan Merz (1896-1928), « l’apôtre de la jeunesse à dimension européenne »

Ivan Merz (1896-1928), appelé « l’apôtre de la jeunesse à dimension européenne » par ses compatriotes, est né à Banja Luka (région alors occupée par l’Autriche-Hongrie). Il a vécu lors d’une période historique de grands changements politiques qui ont modifié la face de l’Europe.

De vétéran de la Première guerre mondiale, il est devenu professeur à l’Université de Zagreb où il est mort, après avoir étudié en France à la Sorbonne et à l’Institut Catholique. « Une figure d’étudiant et de soldat catholique, puis d’intellectuel laïc à la vaste culture qui, pour l’amour de Dieu, mit toutes ses énergies au service du prochain dans l’éducation de la jeunesse croate », peut-on lire dans le dossier ayant servi à sa béatification. « Dans la personnalité d’Ivan Merz, confluent d’un point de vue ethnique et culturel des éléments provenant de diverses pays européens, dans un ensemble harmonieux ». « En ce sens, précise le dossier en question, Ivan peut servir de modèle pour les citoyens d’une future Europe unie sur les racines chrétiennes communes ». (apic/Antoine Soubrier/pr)

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