Montréal: Saint-Pierre-Apôtre, une paroisse catholique au coeur du Village «gay»
Une façade de pierre face à des murs de préjugés
Jacques Berset, agence Apic
Montréal, 22 juin 2003 (Apic) La messe se termine au son des grandes orgues; un prêtre âgé, vêtu d’une aube, salue chaleureusement les fidèles et les remercie d’avoir fait le déplacement en ce dimanche maussade. A première vue, rien ne distingue l’édifice élancé de Saint-Pierre-Apôtre des innombrables autres clochers qui émergent au milieu des gratte-ciels de Montréal. Sauf que l’Eglise est ici au milieu du «Village», c’est-à-dire au coeur du quartier «gay».
La métropole québécoise a certes bien changé depuis ce 17 mai 1642 quand le Français Paul de Chomedey, sieur de Maisonneuve, prenait officiellement possession de «Ville-Marie». Débarqué à la tête d’une expédition missionnaire venue convertir les Amérindiens au catholicisme, il avait pour programme l’édification d’une cité chrétienne modèle dans un pays hostile peuplé de «sauvages», entendez d’Indiens Iroquois. Depuis, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts du Saint-Laurent, le fleuve qui transforme la ville en une vaste île.
Une majorité d’hommes
Façade de pierre face à des murs de préjugés, l’église Saint-Pierre- Apôtre ouvre ses portes avec ce leitmotiv: respect, compassion et miséricorde. Un détail frappe le néophyte: près de neuf fidèles sur dix sont des hommes. Au Québec – pays qui a connu une sécularisation sans précédent depuis la «Révolution tranquille» des années 60 – ce sont habituellement les femmes qui forment la grande majorité de l’assistance dominicale.
Ces fidèles d’âge moyen ou aux cheveux déjà gris se tiennent par la main ou échangent de discrets baisers avant de s’installer dans les bancs. Pas étonnant: cette paroisse bien particulière se situe au coeur du Village, le quartier «gay» connu au plan international, où se concentrent les homosexuels masculins et féminins de Montréal et d’ailleurs. 250 à 300 gays et lesbiennes, venus essentiellement de l’extérieur, participent aux activités de Saint-Pierre-Apôtre, près de la station de métro Beaudry: ils servent la messe, font les lectures, organisent l’accueil, s’engagent dans des actions sociales.
Il y a 150 ans, ce quartier fait de petites maisons de bois, entassées les unes sur les autres, était déjà mal famé parce qu’il hébergeait dans un espace confiné une armée de familles prolétaires. Les «gens biens» ne fréquentaient pas ces lieux de misère et ceux du Faubourg Québec ou «Faubourg à m’lasse» n’osaient pas se rendre à Notre-Dame, la seule église qui existait alors à Montréal. «Travailleurs immigrés irlandais et ruraux canadiens français récemment arrivés en ville, ils avaient honte de leurs pauvres hardes et de leur mauvaise réputation», rappellent les Missionnaires Oblats de Marie Immaculée (OMI). Cette communauté religieuse particulièrement solidaire des exclus tient la paroisse depuis 1848.
On vient de loin pour assister à la messe à Saint-Pierre-Apôtre
Père de cinq enfants et jeune grand-père, ancien directeur de l’Action des chrétiens pour l’Abolition de la Torture (ACAT) au Canada francophone, Gérard Laverdure est aujourd’hui coordonnateur de la pastorale de Saint-Pierre-Apôtre. La paroisse attire des fidèles loin à la ronde et certains n’hésitent pas à faire deux heures de route pour fréquenter la messe, confie-t-il. Sur le parvis, le Père Claude Saint- Laurent salue les fidèles qui s’en vont les uns après les autres après avoir échangé quelques mots. Ce dimanche, il n’y aura pas le brunch à la «table de partage» qui rassemble régulièrement ceux qui désirent rester plus longtemps pour échanger.
Les familles du territoire de la paroisse ne sont plus tellement nombreuses à fréquenter la messe à Saint-Pierre-Apôtre. Les non gays préfèrent désormais la paroisse voisine de Sainte-Brigide. «Notre ouverture et notre accueil inconditionnels ne sont pas acceptés par tous», reconnaît le Père Saint-Laurent, un prêtre missionnaire oblat à la retraite qui fonctionne comme modérateur au sein de l’équipe pastorale de la paroisse.
Ouverture et accueil inconditionnels
«Nous accueillons ici de nombreux gays et lesbiennes de la région métropolitaine désireux de revenir aux sources de leur foi et de la célébrer en Eglise. La paroisse n’est pas pour autant une paroisse gay, car nous sommes ouverts à tous ceux et celles qui ont été condamnés et blessés par leur famille, leur entourage, la société et même l’Eglise.» On rencontre aussi ici des divorcés et des divorcés remariés, des anciens prêtres, des sans-papiers et des sans-abri, des prostitué(e)s, car on ne fait pas de tri à l’entrée de l’église.
L’équipe pastorale, qui sait de quoi elle parle quand elle évoque le regard blessant et le jugement de la société, est très sensible à toutes les exclusions: «Les ayant vécus nous-mêmes, nous sommes bien placés pour comprendre ce que d’autres peuvent ressentir.»
A l’heure du repas dans le bistrot voisin tenu par des gays, nous rencontrons Yves Côté, responsable de la pastorale sociale de la paroisse. Son job: parcourir le Village pour rencontrer les jeunes de la rue qui, pour la plupart, se prostituent et se droguent. Il s’ouvre à nous pour dire la souffrance de l’adolescent «différent» qui a pleuré de l’âge de 12 à 17 ans, parce que constamment en butte, sans défense, aux sarcasmes de ses camarades. La cinquantaine, le crâne chauve et des yeux bleus qui vous accrochent le regard, Yves dit en plaisantant qu’il est un «revenant». C’est-à-dire un «recommençant», l’un de ces nombreux chrétiens qui ont tourné le dos un jour à une Eglise-institution qui les rejetait.
La souffrance d’être différent
Originaire d’une petite localité du Lac Saint-Jean, alors qu’il avait découvert son orientation homosexuelle, Yves n’avait-il pas été tenté par le mariage pour dissimuler le fait qu’il était un «fifi» ? «Fifi» ou «fif», voire «tapette», ces mots que l’on veut méprisants et blessants et qui visent souvent l’adolescent différent. Se sentant exclu, Yves Côté est resté 25 ans éloigné de l’Eglise, et il en a beaucoup souffert.
L’homophobie, cette «forme de racisme», est source d’une part importante des suicides de jeunes homosexuels au Québec. Gérard Laverdure l’a dénoncée tout à l’heure à la fin de la messe, en rappelant la date du 4 juin, Journée internationale de lutte contre l’homophobie. Saint-Paul- Apôtre est d’ailleurs certainement la seule paroisse au monde qui s’affiche lors de la «Fierté gaie», plus connu chez nous par son nom anglais de «Gay Pride», ou qui a conçu la première chapelle au monde dédiée aux victimes du sida.
Unique au monde: la Chapelle de l’Espoir dédiée aux victimes du sida
A quelques encablures de l’église, au coin sud-ouest des rues Sainte-Catherine et Panet, le Parc de l’Espoir apparaît sinistre dans une sombre atmosphère froide et pluvieuse. Les longs blocs de granit noir figurent sans conteste des cercueils. Sur les rubans accrochés à des hampes flottant au vent, on peut lire le nom de nombreux «villageois» frappés par la pandémie du sida qui, en une décennie, a fait des milliers de victimes dans la communauté gay. Rendez-vous des drogués, ce mémorial est considéré par beaucoup comme froid, laid et déprimant.
Toute autre est l’atmosphère prenante de la Chapelle de l’Espoir placée par Guy L’Italien, l’initiateur du projet, dans le collatéral gauche de l’église Saint-Pierre-Apôtre. Depuis le 22 juillet 1996, une lampe brûle en permanence à la mémoire des défunts. Les visiteurs sont invités à inscrire un message dans un cahier placé spécialement là. Les témoignages sont bouleversants. Le Père Claude Saint-Laurent, qui célèbre les funérailles de nombreux sidéens et accompagne familles et amis dans l’épreuve, voulait dans son église un havre de paix et de prière pour les personnes affectées de près ou de loin par le sida.
Le portrait de Damien de Molokaï, l’apôtre des lépreux, béatifié par le pape Jean Paul II en 1995, fait face à un tableau figurant un portrait torturé, intitulé «douleur et espoir». Ici, le Père belge porte le titre de «patron mondial des exclus et des sidéens». Surmontant les bougies constamment allumées, près d’une centaine de plaques portent les noms des êtres chers trop tôt disparus.
Cardinal Turcotte: «Arrêtez de penser que le sida est une punition de Dieu.»
Le 1er décembre, Journée mondiale de lutte contre le sida, le cardinal Jean-Claude Turcotte est venu célébrer la messe au Village. «Arrêtez de penser que le sida est une punition de Dieu.Comme n’importe quelle autre maladie, ce n’est pas une punition et ces personnes-là ont droit au respect de leur dignité», rapporte un Gérard Laverdure enthousiaste. Lors de la bénédiction, l’archevêque de Montréal a dit aux gays présents: «Ecoutez, je vous assure que vous êtes aimés de Dieu, quoi qu’on vous dise!» Tout le monde s’est levé pour applaudir.
Deux gays âgés d’une bonne soixantaine d’années ont confié au Père Félix Vallée, aujourd’hui décédé, avoir vécu toute leur vie avec la conviction qu’ils allaient finir en enfer. Ils ont ressenti l’accueil sans condition et les paroles d’apaisement du religieux oblat comme une authentique libération. Gérard évoque des témoignages d’amour incroyables: des couples gays ayant vécu ensemble pendant 25 ans, malgré les handicaps et la maladie, fidèles jusqu’au moment de la mort. «C’est pas de l’amour, ça?», lance Gérard, qui observe dans sa paroisse des personnes priantes, charitables, engagées dans leur foi. «Ils bâtissent la communauté, l’Eglise, avec nous autres!»
Face à la réalité du Village – les gens qui courent les clubs de danseurs nus, les bars interlopes, consomment des stupéfiants – , la chose la plus facile, estime Gérard, serait de porter un jugement moral, condamnateur. Mais pour le théologien pastoral qu’il est, «ce n’est pas cela la Bonne Nouvelle!». Il est plus utile, à ses yeux, de découvrir ce qui pousse ces gens sur de fausses voies: «Il nous faut chercher leur motivation profonde, car quand on décode, on voit que ces personnes ont une soif d’amour et de reconnaissance incroyable. J’essaye de leur dire qu’ils vont trouver de la nourriture pour leur coeur avec Jésus-Christ».
Un «bon rabbi» ne se tiendrait pas avec les guidounes
Gérard Laverdure reconnaît que du point de vue du catéchisme de l’Eglise catholique – qui qualifie les actes d’homosexualité d’»intrinsèquement désordonnés» et «contraires à la loi naturelle» – la position de Saint-Pierre-Apôtre est un peu délicate. Si l’attitude d’accueil se veut sans jugement, l’équipe pastorale n’est pas complaisante pour tout autant: «Les exigences de l’Evangile sont pour tous, et nous appelons à la conversion. Nous ne défendons ni la débauche, ni la pornographie, ni la prostitution qui amène à percevoir l’autre comme un objet. Mais au-delà d’un raisonnement plus dogmatique, canonique ou théologique pour lequel je ne suis d’ailleurs pas un spécialiste, je privilégie l’approche pastorale. Je pense à Jésus faisant bon accueil au pécheur. Certes, pour les pharisiens, un «bon rabbi» ne se tiendrait pas avec les pécheurs ou les guidounes. (*)» JB
(*) Prostituées, en français québécois
Encadré
La paroisse vidée de ses fidèles par les nouveaux projets immobiliers
A la fin des années 60, Radio-Canada s’installe dans le quartier Centre Sud de Montréal. Un
vaste secteur connu sous le nom de «Cité des Ondes» doit voir le jour dans la foulée de l’arrivée de ce grand média: l’administration municipale souhaite y développer un pôle d’entreprises associées à la radiotélévision et aux télécommunications. Pour faire de la place à ce grand projet ainsi qu’à l’autoroute Ville-Marie, le quartier – berceau des Missionnaires Oblats de Marie Immaculée (OMI) au Canada – est tout simplement rasé, plus de 1’100 familles dispersées et les taudis ouvriers détruits. L’école des OMI, présents dans la paroisse depuis plus de 150 ans, doit fermer ses portes.
Aujourd’hui, la grande tour de la télévision canadienne fait face à l’imposante église néo-gothique dédiée à Saint-Pierre-Apôtre. Pour réaliser cette oeuvre monumentale en pierres taillées, l’architecte autodidacte Victor Bourgeau se serait inspiré de l’église Holy Trinity, de Brooklyn. «On se retrouve ici avec un véritable bijou architectural. Datant de 1853, c’est l’un des plus belles églises de Montréal», lâche tout fier Gérard Laverdure, coordonnateur de la pastorale de la paroisse de Saint-Pierre- Apôtre. JB
Encadré
Le Centre Saint-Pierre: Face à la grande Cité des ondes, une Cité des ondes populaires
Comme les habitants du quartier ont été chassés «à cause des médias» – notamment en raison de l’implantation de Radio-Canada – les Pères oblats ont décidé en 1972 de transformer leur école vide et de créer le Centre Saint-Pierre pour mettre les médias au service des couches populaires. «Ils ont installé un studio au 4e étage pour que ceux qui n’ont jamais la parole dans les médias puissent retrouver une voix ici à peu de frais, apprendre à parler à la radio, à s’exprimer à la télévision. C’était tout à fait nouveau à l’époque: de la formation permanente pour les pauvres!», commente Gérard Laverdure.
Le Centre Saint-Pierre, qui occupe quelque 45 personnes, est une institution connue dans tout le Québec. Elle développe en faveur des populations défavorisées du quartier toute une palette d’activités de promotion communautaire, de thérapie familiale, de spiritualité, de communication populaire. «Face à la Cité des ondes (de l’establishment), les Oblats ont édifié une Cité des ondes populaires», lâche Gérard Laverdure. La paroisse a dû se réorganiser et trouver de nouvelles voies face aux coups durs.
En 1973, quand la paroisse a perdu toute sa substance en raison de la destruction du quartier, les Oblats ont décidé de mettre sur pied tant une pastorale pour la communauté homosexuelle du Village qu’une pastorale de quartier centrée sur l’exclusion, destinée à d’autres groupes sociaux marginalisés. Le quartier Centre Sud est le deuxième quartier le plus pauvre sur l’île de Montréal, et comprend 60% de personnes vivant seules, souvent dans une grande solitude. JB
Des photos de la paroisse Saint-Pierre-Apôtre sont disponibles à l’Apic Tél. 026 426 48 01 Fax 026 426 48 00 Courriel: apic@kipa-apic.ch (apic/be)
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