Italie: Rencontre avec le Père Enzo Bianchi, prieur de la Communauté de Bose

Apic Interview

«L’Eglise doit renoncer à sa nostalgie de puissance»

Par Jean-Claude Noyé, correspondant Apic

Bose, 7 juillet 2003 (Apic) Chaque année près de 18’000 personnes se rendent au monastère piémontais de la Communauté de Bose, en Italie. De plus, trois à quatre candidats à la vie monastique y font annuellement leur entrée. Un succès qui contraste avec la crise de vocations et le vieillissement des communautés religieuses. L’Apic a rencontré Enzo Bianchi, prieur et fondateur de ce monastère pas comme les autres.

Apic: Chaque année, près de 18’000 personnes font un détour par le monastère de Bose et le renom de votre communauté monastique s’étend bien au-delà des frontières de l’Italie. Comment expliquez-vous ce succès ?

Enzo Bianchi: Principalement par la centralité de la parole de Dieu dans notre vie. Les Frères et Soeurs s’appliquent individuellement à la lectio divina (méditation d’un passage de la Bible) dès le lever, à 4h30, et pendant une heure trente. Ils écoutent ensuite ensemble la parole de Dieu pendant les trois offices du matin, du milieu du jour et du soir.

En outre, nous proposons chaque jour à 17h à nos hôtes une lectio divina animée par un Frère ou une Soeur de la communauté. Enfin l’étude et la méditation de l’Ecriture est au centre des retraites et sessions que nous proposons, de même qu’au coeur de notre activité éditoriale. Un certain nombre de frères et soeurs sont hébraisants et tout autant héllénistes (maitrisant le grec et l’hébreu, les deux langues de la Bible) : ce n’est pas rien !

Apic: L’un de vos premiers livres, «Prier la parole», a été traduit en une vingtaine de langues et est dévenu un succès d’édition .

E.B.: Qui s’explique par la soif du public. Soif d’une Parole qui parle à l’homme d’aujourd’hui et qui ne se contente pas de répéter des formules toutes faites. Notre communauté travaille beaucoup sur la recherche du sens et je crois que les hommes et les femmes d’aujourd’hui trouvent chez nous un langage chrétien et évangélique qui les rejoint.

Apic: Peut-on dire que Bose est un lieu prophétique ?

E.B. Prophétique ? Ce n’est pas à nous de le dire. On le verra au moment du jugement de Dieu (rire) ! Nous avons la sensation que des hommes et des femmes des mileux sociaux les plus divers, intellectuels ou non, citadins ou campagnards, aisés ou modestes, tissent des liens profonds avec nous. Et cela nous émerveille !

Apic: La plupart des 80 frères et soeurs de la communauté sont jeunes. Chaque année vous admettez trois ou quatre nouveaux candidats à la vie monastique. Enfin, parmi les retraitants, un bon nombre n’ont pas la quarantaine. Qu’est-ce qui attire les jeunes ici ?

E.B.: J’aime comparer la vie monastique à un écosystème: un système qui s’autorégule et qui permet à la vie de se développer profondément. Ici il y a de la vie. Et là où la vie se développe en abondance, les jeunes sont attirés. Ce n’est pas tant la saintété de nos vies qui les mobilise – il y a des communutés bien plus saintes – que la possibilité de débattre librement des questions qui intéressent nos contemprains. Parmi nos hôtes, il y a 15 % de non chrétiens. Ils viennent car ils ont besoin d’un lieu comme cela pour réfléchir et pour avoir une communion vraie avec les moines et moniales. Un lieu de liberté au fond.

Apic: Alors que l’Eglise donne plutôt une image de fermeture !

E.B.: Je dis souvent que l’Eglise a une bonne nouvelle à annoncer mais que les chrétiens la présentent à travers une mauvaise communication. Ce n’est pas le contenu de l’enseignement de l’Eglise qui est en cause mais sa forme. De fait, il y a beaucoup de lieux de rassemblement en Eglise mais pas assez de lieux de confrontation, de discussions libres.

Pour faire vivre de tels lieux, il faut courage et authenticité. Je crois que c’est ce que nous essayons de faire, ne serait-ce qu’à travers le fait que vivent chez nous trois orthodoxes: deux moniales russes et un évêque grec à la retraite, Mgr Emilianos Timiadis, et trois protestants. Nous accueillons également beaucoup de juifs intéressés par les cours d’hébreu que nous donnons.

Apic: Souhaitez-vous toujours établir une fondation en France ?

E.B.: Nous aimerions, en effet, créer une fraternité dans le sud-est de la France, à une demi-journée de voiture de Bose afin que nos Frères et Soeurs puissent garder un lien entre eux. Mgr Dagens, évêque d’Angoulème, nous a proposé un lieu magnifique, mais trop difficile à entretenir et trop éloigné.

Nous cherchons un lieu où notre présence ne viendrait pas faire de l’ombre aux monastères déjà existants car nous avons une grande estime pour les moines français, en particulier ceux des abbayes de la Pierre-qui-Vire, de Tamié et d’En-Calcat, qui nous ont aidé à structurer notre projet de communauté monastique à ses débuts et avec qui nous avons gardé des liens d’amitié.

Il nous semble par ailleurs que notre façon de vivre et nos recherches pour rejoindre la société sécularisée peuvent susciter un intérêt en France. Enfin, chaque Frère et Soeur qui vit ici apprend le français comme deuxième langue de communication et d’études. Et 40 % des ouvrages de notre bibliothèque d’études sont rédigés en français ! Sans compter que beaucoup de francophones, princpalement des Français, mais aussi des Belges et des Suisses, viennent ici.

Apic: Peut-on parler d’une spiritualité propre à Bose ?

E.B.: Non. Depuis Vatican II, la spiritualité qu’il nous est offert de vivre est la même pour toute l’Eglise catholique. Une spiritualité qui met la primauté sur la parole de Dieu, la vie sacramentelle et le lien avec l’Eglise locale. Pour notre part, nous développons des liens intenses avec les évêques des diocèses où nous sommes établis : ceux de Biella, Brindisi et Jérusalem. Notre lien avec l’Eglise passe aussi par la formation permanente théologique et spirituelle du clergé diocésain – quatre frères y sont affectés -, par les sessions de lectio divina que nous donnons à des laïcs à l’intérieur et à l’extérieur du monastère et qui mobilisent beaucoup notre énergie.

Apic: Votre engagement est-il aussi un engagement dans la cité ?

E.B.: Oui, à travers les Frères et Soeurs qui travaillent en ville comme enseignants et médecins. Moi-même j’ai été sollicité par le quotiden «La Stampa», pourtant plutôt anticlérical, pour y tenir une chronique en tant que chrétien engagé. Nous ne refusons pas le monde – pour preuve tous ces retraitants avec qui nous partageons nos repas – mais la mondanité.

Apic: Un aspect original de Bose, c’est le fait que moines et moniales vivent côte à côte. Quel est le positif et le négatif de cette mixité ?

E.B.: D’abord, il faut rappeler que ce monachisme à double branche, Frères et Soeurs vivant dans un même monastère mais dans deux lieux distincts, avec deux prieurs, était répandu dans les premiers siècles de l’Eglise. Saint Pacôme et saint Basile, pères du monachisme, n’y voyaient pas de contre- indications majeures. Dans l’Orient chrétien, notamment en Syrie et dans les Balkans, cette tradition a été fort vivante.

Aujourd’hui, il est vrai, c’est une exception. Qui du reste s’est présentée à nous au tout début de notre vie commune sans que nous l’ayons recherchée. Au positif, je dirais que nous faisons l’expérience de la complémentarité et de l’altérité même. Celle-ci est toujours devant nous. Les Frères sont confrontés à une sensibilité plus fine, sans doute plus généreuse. Et les soeurs sont conviées à quitter certaines peurs, certaines frilosités, pour jetter avec nous des ponts vers l’avenir, vers l’extérieur.

La difficulté n’est pas tant affective ou sexuelle, comme on l’imagine souvent, mais d’arriver à faire vivre ensemble des êtres dont la psychologie est foncièrement différente et dont l’approche des problèmes ne coïncident pas toujours.Hommes et femmes, nous sommes invités à ne pas opposer nos différences mais à les «marier». Il faut reprendre sans cesse ce travail de conversion.

Apic: Le monachisme en Occident connait une baisse drastique des vocations et le vieillissement des effectifs est préoccupant. L’avenir passe-t-il par des communautés comme la vôtre, largement ouverte sur le monde et la modernité?

E.B.: Peut-être. Ce qui est en jeu, c’est de simplifier la vie monastique, de ne garder de la grande tradition que ce qui s’impose aujourd’hui.

Apic: Faut-il renoncer à l’ascèse ?

E.B.: Non, mais il faut une autre ascèse, plus adaptée à aujourd’hui. Nous ne renonçons pas à la pratique de la veille et de la frugalité, et nous ne possédons rien en propre. Mais, en période d’individualisme roi comme la nôtre, l’ascèse la plus rude et la plus féconde, c’est la vie communautaire. La charité, l’accueil, la disponibilité, l’esprit de service : voilà le grand effort.

Apic: Etes-vous préoccupé par l’avenir de l’Eglise ?

E.B.: Je vois au contraire de bonnes raisons d’être optimistes. Jamais depuis le 4° siècle, depuis la conversion de l’empereur Constantin au christianisme, la foi des fidèles n’a été globalement d’un tel niveau de formation et de qualité. Il y a certes beaucoup moins de pratiquants en Occident mais leur foi est autrement plus profonde.

Ensuite l’Evangile a une centralité qu’il n’avait pas avant. La morale catholique n’était pas toujours évangélique. L’évangile est perçu et vécu comme une règle de vie exigeante pour beaucoup de chrétiens d’aujourd’hui. Enfin, les chrétiens sont désormais capables de vivre au milieu des autres hommes sans inimitié.

Si nous sommes capables de montrer sans acrimonie à nos contemporains que la vie chrétienne implique des choix autres, des différences réelles dans le rapport aux autres, dans les valeurs et même dans le mode de vie, alors nous pourrons témoigner de l’Evangile avec une fécondité et une liberté jamais vues. Mais l’Eglise doit impérativement renoncer au péché d’orgueil qui la conduit à entretenir la nostalgie de son ancienne puissance. Et, de ci de là, à faire comme si elle avait des pouvoirs qu’elle n’a plus. La force de l’Eglise, c’est sa faiblesse. (apic/jcn/sh)

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