Père Thomas Mirkis, rédacteur en chef à Bagdad de «La Pensée chrétienne»
Les Américains ont déjà perdu le capital de sympathie des Irakiens
Jacques Berset, agence APIC
Fribourg/Grenoble, 6 août 2003 (Apic) Personne en Irak ne regrette la chute du régime totalitaire de Saddam Hussein, on respire enfin, lâche le prêtre journaliste Yousif Thomas Mirkis. De passage en France, le religieux dominicain irakien estime cependant que les Américains, «qui vivent dans leur bulle», ont rapidement perdu le capital de sympathie des Irakiens, qui rejettent toute occupation étrangère. Le sentiment nationaliste se développe alors que la situation sur place reste chaotique.
Yousif Thomas Mirkis est né il y a 54 ans à Mossoul. Entré au couvent dominicain de la capitale irakienne à l’âge de 24 ans, il est ordonné prêtre à 31 ans. Rédacteur en chef à Bagdad de la revue oecuménique «Al Fikr Al Masihi» (La Pensée chrétienne), le Père Yousif Thomas est également responsable de la section de théologie dans la Faculté de théologie de Bagdad, qui accueille les séminaristes et les élèves de toutes les confessions chrétiennes d’Irak: chaldéens, syriens, nestoriens, arméniens orthodoxes.
Les 21 jours qu’ont duré les bombardements de la deuxième Guerre du Golfe, du 20 mars au 9 avril, le Père Thomas les a passés au sein de la petite communauté dominicaine de Bagdad (trois religieux vivent dans le couvent de la capitale, trois autres à Mossoul). Ils avaient décidé, comme le nonce apostolique et les évêques, de rester sur place et de ne pas abandonner la population, quoi qu’il arrive. Situé dans le quartier populaire d’Al Wahda, à Karrada, près du centre-ville, le couvent des dominicains était aux premières loges lors des frappes qui ont rasé au sol les bâtiments de la direction des Forces aériennes, à 150 m du monastère. «A chaque impact de missiles, on ressentait comme un tremblement de terre, mais nous n’avons pas été touchés.», témoigne-t-il.
APIC: On a beaucoup craint que cette nouvelle guerre allait déstabiliser la société irakienne et que la minorité chrétienne allait courir de grands risques.
P. Thomas: On avait d’abord craint d’autres conséquences, comme l’utilisation des fameuses armes de destruction massive, auxquelles nous croyions vraiment. Les Irakiens pensaient que Saddam allait les utiliser, en cas d’attaque, contre les Américains ou contre les Israéliens. Cette menace s’est avérée fausse, bien que l’on ne sache pas si de telles armes ont vraiment existé. Les Américains ne les ont certes pas trouvées, mais c’est peut-être aussi parce qu’ils font tout tout seuls, sans demander l’aide de la population. Ils vivent dans une bulle.
APIC: Comment est ressenti l’occupant américain par la population irakienne ?
P. Thomas: La population a regardés les Américains comme des libérateurs, et quasiment personne ne voudrait le retour de Saddam Hussein. Un sondage a montré que 76% des Irakiens ne voudraient pas qu’ils partent tout de suite, sans rétablir le gouvernement et la paix civile. La population irakienne, qui a subi de terribles pillages sans que les troupes américaines ne réagissent, voudrait enfin sortir du chaos et avoir un gouvernement fort qui puisse garantir la sécurité et améliorer la vie quotidienne. La tâche est énorme, car de gros problèmes sont restés en suspens depuis des décennies, sans compter les conséquences encore actuelles des 12 ans d’embargo imposés par les Etats-Unis.
Les Américains sont capables de jeter des bombes et d’amener leurs chars au coeur de Bagdad. Ils se présentent comme la seule superpuissance, mais l’homme de la rue n’a toujours pas d’électricité.Alors l’Irakien moyen ressent une certaine exacerbation qui se retourne contre les Américains. De plus en plus de monde est persuadé qu’ils ne sont pas venus pour les beaux yeux de la démocratie. Les gens sont nombreux à penser qu’ils sont là pour mettre la main sur les richesses du pays, pour s’emparer du pétrole irakien. Pour contrer ce sentiment, les Américains devraient faire très vite.
APIC: Concrètement, que devraient faire les Américains pour regagner la sympathie des Irakiens ?
P. Thomas: Nous avons besoin d’administrateurs efficaces, et les Américains devraient travailler avec eux. Pour le moment, on assiste à un dialogue de sourds, à une incompréhension culturelle entre eux et nous. C’est peut-être le choc des cultures. Ils ne savent pas communiquer à la population les problèmes qu’ils affrontent. La propagande est une chose, l’efficacité en est une autre. Ils sont incapables d’expliquer, eux, les tout puissants, pourquoi il n’y a ni électricité, ni même de sécurité dans les rues. Il y a tant de chaos après les pillages et les destructions qui rendent la vie très difficile et font souffrir le peuple.
APIC: L’occupation se heurte à une résistance croissante: il n’y a pas un jour sans attaques contre les troupes américaines.
P. Thomas: En Irak, le sentiment nationaliste a toujours été très fort, et il se renforce de plus en plus. Toutes les populations irakiennes sont d’accord pour dire qu’il faut qu’un jour ou l’autre l’occupation cesse. Les gens ne veulent ni colonialisme ni néocolonialisme, mais ils sont en majorité contre la violence.
Quant aux attaques contre les soldats américains, il faut relativiser, ce sont des phénomènes plutôt isolés qui n’existent pas dans les régions kurdes et sont faibles dans les régions chiites. Par contre, elles sont très aiguës dans une région sunnite (Falloujah, Tikrit, Bagdad, ndr) qui profitait certainement des largesses de l’ancien régime.
APIC: Y a-t-il des sentiments hostiles à la minorité chrétienne, car certains de ses membres étaient actifs dans l’appareil d’Etat et au premier plan comme Tarek Aziz ?
P. Thomas: Non, bien qu’il y ait des incidents isolés. A part la fermeture des débits de boissons sous la pression voire la menace des courants islamistes, on ne peut parler de persécution. Mais tout cela est secondaire. Ce que les gens veulent, c’est un gouvernement irakien qui assure la sécurité des gens. On est loin du compte.
En ce qui concerne l’avenir de l’Eglise et des 650’000 chrétiens irakiens, il n’est pas différent de celui de tout le peuple irakien. Les chrétiens jouent un rôle important dans la société irakienne, car ils représentent près de 40 % de tous les diplômés supérieurs (20% de l’ensemble des médecins, un grand nombre d’ingénieurs, d’architectes, de scientifiques). Même s’il n’y a pas de menaces spécifiques contre la minorité chrétienne ni d’attaques ciblées de la part des groupes intégristes, ceux qui peuvent émigrer le font encore, car le manque de sécurité qui règne en Irak et l’incertitude de l’avenir poussent les gens formés à tenter leur chance à l’étranger.
APIC: Les craintes de l’instauration d’un régime islamiste aux mains de la majorité chiite ne sont donc pas fondées ?
P. Thomas: Bien qu’ils soient majoritaires, tous les chiites ne sont pas partisans d’un régime islamiste. Ils ne forment pas un bloc compact et sont aussi divisés que les autres. On a également des courants laïcs non seulement dans la population, mais aussi au sein du clergé chiite. On n’assiste pas au scénario du pire. Des incidents peuvent se passer dans un aussi grand pays qui, de plus, sort de 35 ans de dictature. Ils sont montés en épingle par les médias, mais il faudrait éviter de créer une psychose sociale.
APIC: Une chose est certaine: la liberté d’exprimer ses opinions est devenue bien réelle.
P. Thomas: C’est un sentiment extraordinaire, car la censure a disparu. La seule revue chrétienne d’Irak, «Al Fikr Al Masihi», dont je suis rédacteur en chef, a déjà publié deux numéros sans aucune entrave. Imaginez le soulagement après 35 ans de régime omniprésent, contrôlant tout, dans la rue, les médias. Un régime que l’on ne pouvait absolument pas contourner, qui nous imposait la langue de bois et la censure dans les têtes.
Aujourd’hui, on revit. Chaque jour naît un nouvel organe de presse. Quand j’ai quitté Bagdad il y a un mois, on comptait 122 journaux et 79 partis politiques déclarés, et il y en a certainement encore beaucoup plus aujourd’hui. C’est sans commune mesure avec ce qui existait il y a six mois! La liberté est une grande chose et nous respirons enfin.
Mais la liberté est aussi à double tranchant: elle existe aussi pour les milliers de criminels que Saddam avait libérés et qui sont maintenant dans la nature, et continuent à commettre des crimes. Et il n’y a plus de pouvoir fort pour les contenir. L’insécurité est partout dans le pays et malgré le couvre-feu à Bagdad, le crime se développe. Remarquez qu’il y a un an, il y avait aussi des crimes. Cependant, ce qui se passait n’était pas rendu public. Des charniers existaient bel et bien, on pouvait mourir et disparaître sans que personne n’en sache rien. Aujourd’hui, les médias se font l’écho de chaque incident.
Encadré
Poursuite de l’émigration chrétienne
La communauté chrétienne d’Irak, qui ne compte plus qu’environ 650’000 âmes aujourd’hui, a fondu de plus de 20% depuis la première Guerre du Golfe. Il n’y a pas de tendance au retour de ceux qui sont partis, et l’émigration économique continue en raison des graves incertitudes sur l’avenir du pays.
Les deux tiers des chrétiens irakiens vivent à Bagdad, où ils forment le 10% de la population. Dans la région de Mossoul, on compte 150’000 chrétiens, et 50’000 autres dans le Kurdistan, dans la région de Dohouk, Zakho et Erbil. Les chrétiens jouent un rôle très important dans la société civile irakienne, car ils sont souvent regardés comme des gens très fidèles à leur terre. Ils sont respectés, car si leur proportion est de 3% dans l’ensemble de la population (22 millions d’habitants), la part des médecins, des architectes et des ingénieurs chrétiens dépasse de beaucoup les 20%. (apic/be)
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