Dakar: Rencontre avec l’archevêque d’Abidjan, Mgr Bernard Agré

Apic Interview

Garder l’espérance et faire preuve d’initiative

Par Ibrahima Cissé et Marie-Louise Diandy

Dakar, 5 octobre 2003 (Apic) Mgr Bernard Agré, archevêque d’Abidjan, tout en étant préoccupé par la situation dans son pays refuse obstinément de céder au désespoir. Jadis, riche et stable, la Côte-d’Ivoire était considérée comme un havre de paix en Afrique de l’ouest francophone. Mais depuis septembre 2002, elle traverse une crise grave politico-militaire. Celle-ci a éclaté lors d’une mutinerie militaire. Depuis, les différentes confessions religieuses travaillent ensemble pour tenter d’y ramener la paix et réconcilier les populations.

Mgr Agré a présenté à l’Apic les actions de l’Eglise catholique ivoirienne et parle aussi du dialogue interreligieux. Il donne également son point de vue sur l’Eglise et les nouvelles technologies de l’information et de la communication.

Apic: Comment évolue l’église de Côte-d’Ivoire dans le contexte de crise politico-militaire que traverse le pays depuis un an ?

Mgr Bernard Agré: L’Eglise de Côte-d’Ivoire suit son petit bonhomme de chemin dans deux directions. Elle est présente en Dieu et présente aux hommes. La crise actuelle est quelque chose de passager. Elle passera comme les autres choses. L’Eglise travaille d’abord par sa parole pour donner l’espérance et par les contacts que nous prenons régulièrement, ainsi que par les actes. Des actes d’assistance, de participation à telle ou telle initiative.

Aujourd’hui les gens ont besoin de savoir que cette guerre (Ndlr : entre le pouvoir les rebelles du nord) ne sera pas éternelle, que beaucoup de pays en ont eu et que la Côte-d’Ivoire aussi s’en sortira. Il faut le dire et le redire pour que les gens ne s’enlisent pas.

Il ne faut d’ailleurs pas penser uniquement la Côte-d’Ivoire en terme de crise. Moi, je refuse toujours qu’on parle de Côte-d’Ivoire qu’avec la crise. Le pays a existé des années et des années avant. C’était un pays modèle, qui a beaucoup reçu. Je pense qu’aujourd’hui, il ne faut pas penser que nous allons continuer avec cette crise. C’est une parenthèse, comme dans tout pays, il y a des moments difficiles.

La Côte-d’Ivoire s’en sortira et ressuscitera. Je le dis et redit. Nous prenons contacts, par les évêques, par les prêtres. Ils participent à tout l’effort de rassemblement, de contacts, de voyages de contact, de réconciliation. En plus, notre Caritas travaille beaucoup à apporter assistance et réconfort aux populations vivants dans les zones «occupées» (par les forces nouvelles, ex-rebellion). Ce que nous souhaitons, est que le pays ne soit pas longtemps divisé en deux, car ce serait absolument néfaste pour le commerce et l’économie. Il faut absolument sortir de cet engrenage de division du pays en deux.

Apic : Comment se porte le dialogue interreligieux en Côte-d’Ivoire ?

Mgr Bernard Agré: Nous avons un forum des chefs religieux qui se réunit assez régulièrement soit pour échanger entre nous, soit pour faire certaines démarches auprès du gouvernement et auprès des forces nouvelles (c’est à dire des rebelles) ou encore auprès des autorités pour dire voilà, il faut aller peut-être dans ce sens pour rechercher la paix. C’est un travail qui n’est pas facile. Nous avons même eu des célébrations ensemble, toute une journée, entre musulmans, chrétiens, et protestants, animistes. C’est une façon à nous d’être présents à cette crise.

Apic: Aujourd’hui avec l’envahissement des médias et l’arrivée des Nouvelles technologies de l’information (NTI), que pensez-vous, en tant qu’homme d’église, du divertissement des médias?

Mgr Bernard Agré: Ce n’est pas un divertissement. C’est quelque chose de très profond. C’est une véritable culture. On n’arrête pas la culture et le progrès. Je crois qu’il faut que l’Eglise soit prête à aller avec son époque. Ce n’est pas étonnant que le Conseil pontifical des communications sociales dont je suis membre, ait parlé d’internet et des nouveaux moyens de communication sociale.

C’est pareil: l’Eglise d’Afrique doit être à l’écoute, marcher avec son époque, avec les jeunes et les adultes, ce qui les intéresse. Je crois que c’est tout cela qui fait que cette culture nouvelle de l’homme qui se projette sur sa vie. C’est l’Agora, c’est à dire, c’est le marché, c’est la cour, la rue. Chacun dit ce qu’il a envie de dire et passe un message. L’Eglise ne peut pas rester en dehors.

Les moyens manquent à l’Eglise parce que ces NTI coûtent chères. Vous l’avez su, tout l’effort déployé par l’Eglise concernant les journaux qui subissent les aléas des finances de l’Eglise qui n’est pas très riche, malgré tout ce qui se dit. Elle a fait après des radios. C’était un boom qui continue encore avec la radio de proximité.

L’Eglise est la première a lancé ces radios de proximité et maintenant c’est devenu l’affaire de tout le monde. C’est tout à fait normal, l’Eglise doit être présente, mais se pose la question des finances. L’Eglise ne peut pas avoir les mêmes finances que les entreprises, les hommes politiques et les Etats.

Dans ce cadre, la coopération et l’interconnexion des médias audiovisuels catholiques africains est une chose absolument indispensable. Il y a des exemples frappants à imiter. En Italie par exemple ou des radios catholiques sont interconnectées avec celles de France par des serveurs. Ici en Afrique, c’est plus timide parce qu’il faut se relier à des satellites. La chose n’est pas à bannir, au contraire. Mais il nous faudra un peu de temps. Il nous faudra aussi des techniciens, une volonté pastorale également avec, comme exemple, une interconnexion entre les émissions catholiques de la télévision de Côte-d’Ivoire et celle du Sénégal. (apic/ibc/sh)

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