Pierre Rottet, Agence Apic
Les familles des victimes de l’attentat du DC 10 d’UTA en voie d’être indemnisées
La poignée de main de Nicolas Sarkozy à la soeur du Père Aeby
Fribourg, 9 octobre 2003 (Apic) «Tout l’argent du monde ne me rendra pas mon frère», martèle Marguerite Rime, Bulloise, soeur du Père Antoine Gervais Aeby, mort dans l’attentat du DC 10 d’UTA, le 19 septembre 1989. Mme Rime et sa famille attendront au même titre que les autres ayant droit le retour de la délégation du collectif des familles des victimes, attendu lundi à Tripoli, ou dans un lieu à définir. Pour enfin connaître le montant des indemnisations, et peut-être mettre un point final à un semblant d’accord obtenu le 11 septembre dernier? Rien n’est mois sur. Les pourparlers devraient reprendre mardi. Rime, 81 ans, ne manifeste aucune impatience, tournée qu’elle est en cette période de l’année à des préoccupations plus proche de son jardin. Elle était récemment à Paris, à l’invitation du ministre Sarkozy. Rencontre.
On devrait connaître ces jours-ci le montant attribué par la Libye aux familles des 170 victimes de l’attentat du DC 10, il y a 14 ans. Deux Suisses, deux capucins, figuraient dans l’avion de la compagnie française assurant le vol Brazzaville-Paris via N’Djamena: le Père fribourgeois Antoine Gervais Aeby, provincial des capucins suisses à Lucerne, et Mgr Gabriel Balet, évêque missionnaire valaisan en poste à Moundou, au Tchad.
Le 19 septembre dernier, à la demande du ministre français de l’Intérieur Nicolas Sarkozy, les familles ou les représentants des victimes se sont retrouvés à Paris. Histoire de faire le point dans le bras de fer engagé par la France contre la Libye sur le montant des indemnités. Marguerite Rime, soeur du Père Aeby, a fait le déplacement, en compagnie de sa soeur véronique et de sa nièce – Marlène, cheville ouvrière des démarches effectuées auprès de Paris et du Collectif des familles.
Question argent, on pensait les modalités réglées, surtout après l’accord de principe du 11 septembre et le non veto de la France, le lendemain, pour la levée des sanctions au niveau de l’ONU. Rien pourtant n’est parvenu à Paris samedi soir pour la conclusion d’un accord définitif, alors qu’expirait le délai. Mais à la parole non tenue de Tripoli a succédé samedi le coup de gueule du président Jacques Chirac en visite au Maroc, pour rappeler au Colonel Kadhafi ses engagements à l’égard des familles. «Si ceux-ci ne sont pas tenus, a-t-il dit, la France en tirera les conséquences. Des joutes verbales et des bras politiques qui n’impressionnent nullement Marguerite Rime.
Sur la commode du salon de son appartement à Bulle, les photos des deux capucins ont pris la meilleure place sous de jolis bouquets de fleurs. «Ils sont toujours fleuris.», lance d’emblée Marguerite Rime, alerte octogénaire et mère de trois enfants. Elle accompagne d’un soupir son invitation à rentrer dans son appartement de Bulle. Sans doute à l’évocation de ce tragique vol, brusquement interrompu au dessus du désert du Ténéré, au Niger. Une bombe placée par les agents libyens a mis un terme 14 ans plus tôt à leur vie, et à celles des 168 autres passagers, otages dans un avion-cercueil du gouvernement de Tripoli et de sa «guerre» contre Paris.
Et pourquoi pas.
Lors de la réunion de Paris, la soeur du capucin fribourgeois a pris son courage à deux mains pour intervenir, alors qu’une foire d’empoigne opposait les représentants des familles des 48 disparus Congolais au ministre français de l’Intérieur. Ceux-ci entendent non seulement obtenir plus d’argent et lutter contre d’éventuelles discriminations à leur égard. Ils exigent en outre de la France qu’elle traduise en justice le colonel Mouammar Kadhafi en personne. Mais Marguerite Rime en a vu d’autres. A sa soeur qui l’enjoignait de ne pas prendre la parole «devant tout ce monde», elle y est allée d’un péremptoire «et pourquoi pas», qui lui a valu après discours les applaudissements de la majorité des personnes présentes. et la poignée de main du ministre Sarkozy.
L’argent ne remplace rien
«J’y suis allée de quelques mots, pour exprimer ma reconnaissance à l’engagement français dans cette affaire. Personnellement, je n’éprouve pas le besoin d’obtenir plus. Tout l’argent du monde ne me rendra pas mon frère». Ni à ses 4 soeurs ni à ses 3 frères. Comme il ne rendra pas le mari et le fils de cette dame présente à Paris. «Elle pleurait de tout son saoul. Je me suis approchée d’elle pour partager sa peine. «Je ne me suis jamais remise et pleure tous les jours.», m’a-t-elle répondue. «Alors l’argent…»
Pourtant, c’est vrai, reconnaît-elle, nous avons perdu un frère, sans enfant bien entendu, mais nombre de passagers de cet avion avaient des familles, des enfants. Une quarantaine de médecins venaient du Tchad ou de Brazzaville pour participer à un congrès à Paris. Ces gens avaient entre 35 et 40 ans ou davantage. Ils étaient pères de 2 ou 3 enfants ou plus. Ces cas là sont plus douloureux que d’autres, financièrement s’entend».
Reste que les ¾ des représentants des victimes présents à Paris souhaitent obtenir toujours davantage. Marguerite Rime n’est pas forcément d’accord avec eux. Elle l’est en revanche pour dire que Tchadiens ou Congolais ne doivent pas être discriminés sous prétexte d’un pouvoir d’achat inférieur dans ces pays. Ils ne signeront rien si leurs desiderata ne sont pas pris en compte. Détail non négligeable dans l’imbroglio qui pourrait suivre lors du versement des indemnités: les familiers d’un Italien décédé le 19 septembre 1989 demeurent toujours introuvables, après des années de recherches. «Tous doivent pouvoir bénéficier de la même somme», martèle Marguerite Rime. Quoi qu’il en soit, dit-elle, «faire de l’argent à partir de la mort de mon frère me gêne. J’admets l’argent que j’ai gagné moi-même. pas celui qui m’est donné sans avoir rien fait. Celui là me fait mal.»
Un état d’âme que n’auront pas les impôts en Suisse. Ce qui dérange notre interlocutrice: «La Suisse n’a rien fait pour nous aider, ni dans les démarches ni pour nous faciliter les choses. Pourtant elle sera là, bien présente, lorsqu’il s’agira de prélever la dîme. C’est pas logique. à croire qu’elle est juste là pour tirer les marrons du feu».
Une virginité contre des milliards
Selon les dernières informations reçues par Marguerite Rime, l’indemnité aux familles des victimes devrait dépasser le million de dollars. Un accord est intervenu dans le courant septembre. S’il est respecté, on sera loin de l’aumône initialement consentie par Tripoli, qui a payé ces mois à coups de milliards de dollars sa virginité politique sur la scène internationale. Les ayants droit des 170 victimes s’étaient en effet vu attribuer un total de 35 millions de dollars sur décision de justice en 1999. L’accord obtenu en août dernier par les familiers des 270 victimes de l’attentat de Lockerbie, contre un avion de la Pam Am en 1988, a modifié la donne. La compensation globale se monte dans ce cas à 2,41 milliards d’euros.
«Un sacré coriace.»
L’avocat des familles des victimes, Me Francis Szpiner, confirme que le montant des indemnisations sera annoncé ces jours. En d’autres termes, indique pour sa part dans un communiqué Françoise Rudetzki, la représentante de «SOS Attentats», une association française de Défense des victimes des attentats: «Le montant comme les modalités de son versement seront décidés lors de négociations entre la Fondation Kadhafi – dirigée par Seif Al-Islam Kadhafi, l’un des fils du colonel, «un sacré coriace», celui-là, aux dires de Marguerite Rime – et les représentants de «SOS Attentats» et du collectif des familles qui représentent les victimes».
Lors du dernier contact du 19 septembre, les Libyens avaient confirmé deux propositions: une indemnité d’un million de dollars par famille et la création pour alimenter ces paiements d’un fonds financé par les entreprises françaises opérant en Libye. La première proposition avait été jugée «inacceptable» par un grand nombre de familles. La seconde avait été qualifiée de «cynique».
La suite? Nous serons sans doute convoqués prochainement à Paris. Où elle se rendra, pour profiter une nouvelle fois d’aller se recueillir au cimetière du Père Lachaise. En 1990, une plaque y a été scellée, portant les noms des 170 victimes, dont celui d’Antoine Gervais Aeby, en tête, qui aurait eu 80 ans cette année, suivi quelques lignes plus bas de celui de Gabriel Balet. PR
Encadré
Sur les lieux du drame
Des passagers de 17 nationalités figuraient dans l’avion: 54 Français, 48 Congolais, 25 Tchadiens, 10 Italiens, 8 Américains, 5 Camerounais, 4 Britanniques, 3 Canadiens, 3 Zaïrois, 2 Centrafricains, 2 Maliens, 2 Suisses, 1 Algérien, 1 Grec, 1 Marocain, 1 Sénégalais.
Rappelons que six Libyens ont été condamnés par contumace en France en 1999 à la prison à vie pour avoir provoqué l’attentat. La Libye n’a jamais consenti à extrader les coupables présumés, dont un beau-frère de Kadhafi.
La Libye, qui proposait la somme de 500’000 dollars par ayant droit, a élevé finalement ce montant à un million. Nombre de familiers exigent 2 millions – celles de l’attentat de Lockerbie ont obtenu 4 millions -. Dans un récent communiqué, l’association «SOS-Attentats» confirmait cependant qu’un accord définitif était sur le point d’être signé entre le «Collectif des familles des victimes du DC-10 en colère» et la Fondation Kadhafi. L’invitation de se rendre à Tripoli témoigne d’une «volonté d’avancer», a estimé samedi Guillaume Denoix de Saint Marc, président de ce collectif. «Il s’agit d’un signe positif et d’une volonté d’avancer», a-t-il estimé.
L’une des prochaines et ultimes étapes dans ce processus long de 14 ans pourrait conduire un jour les familles des disparus sur les lieux même où l’avion s’est désintégré. Entre ciel et désert du Niger. (apic/pr)
webmaster@kath.ch
Portail catholique suisse