Apic – Interview
Grave recul de la démocratie dans la «Suisse du Moyen-Orient»
Jacques Berset, Apic
Genève, 22 octobre 2003 (Apic) En proie à une sévère crise économique qui provoque l’émigration d’une jeunesse sans perspectives, sa souveraineté limitée par la présence sur son sol de 20’000 soldats syriens, le Liban n’est plus la «Suisse du Moyen-Orient» de jadis. «Nous souffrons d’une grave régression de la démocratie», a déclaré à l’Apic le cardinal Nasrallah Boutros Sfeir, patriarche maronite d’Antioche et de tout l’Orient.
76e chef de l’Eglise maronite et 3e cardinal issu des rangs de cette ancienne Eglise d’Orient toujours restée unie à Rome, le patriarche maronite est de passage en Suisse du 20 au 23 octobre. Outre les rencontres prévues avec des responsables politiques et religieux, le cardinal Sfeir visite la communauté maronite, mais également les autres membres de la diaspora libanaise présente sur sol helvétique, soit près de 10’000 personnes, toutes confessions confondues. Chef spirituel, le leader maronite joue également un rôle de chef politique et incarne la nation libanaise bien au-delà de sa propre communauté.
Le cardinal Sfeir a accordé un entretien le 20 octobre aux membres de l’Association suisse des journalistes catholiques (ASJC) et à des représentants des médias libanais. Il en a profité pour parler des défis qu’affronte en ce moment son pays soumis à la tutelle syrienne, mais également aux menaces récurrentes d’Israël, pays avec lequel il n’y a pas encore de traité de paix. Le patriarche a souligné la convivialité et le pluralisme dans lesquelles vivent les 18 communautés religieuses reconnues par l’Etat libanais et l’importance de la survie de la chrétienté au Liban pour l’avenir du dialogue islamo-chrétien.
Apic: Cardinal Sfeir, vous relevez que les rapports avec la Syrie, que vous qualifiez pourtant de «pays ami et frère», se détériorent à cause de sa présence militaire sur sol libanais depuis les accords de Taëf du 22 octobre 1989…
Cardinal Sfeir: Au début, l’armée syrienne maintenait 40’000 hommes au Liban; ils sont actuellement 20’000. En vertu des Accords de Taëf (signés par les députés libanais en Arabie Saoudite pour mettre fin à la guerre civile qui ravageait le Liban depuis 1975, ndr), la Syrie devait retirer ses troupes dans les deux ans. Les Accords ont été signés en 1989 et nous sommes en l’an 2003: malgré leur redéploiement, les soldats syriens sont toujours là!
Apic: La Syrie influence-t-elle la politique étrangère du Liban ?
Cardinal Sfeir: Après tout, ce n’est pas tant la présence militaire qui gêne que l’ingérence dans les affaires intérieures du Liban. De fait, la Syrie contrôle toute la situation et exerce son influence à tous les niveaux! Notre souveraineté est limitée. Avouons-le: le Liban n’est plus «la Suisse du Moyen-Orient», comme on aimait à l’appeler autrefois. C’est une démocratie défaillante, en tout cas si on se compare à la Suisse. Bien sûr, si on se compare aux autres pays de la région, nous sommes cependant encore bien placés.
Apic: Israël affirme pourtant être la seule démocratie au Moyen-Orient.
Cardinal Sfeir: Il faut reconnaître qu’Israël est un pays démocratique, mais c’est une démocratie limitée aux juifs. C’est un fait, je n’y peux rien. Officiellement nous ne sommes plus en guerre avec Israël, qui a occupé le Sud du Liban durant 18 ans. Ce n’est qu’en mai 2000 qu’Israël s’est retiré sous la pression du «Hezbollah», une organisation qualifiée de terroriste à l’extérieur du pays mais considérée au Liban comme un mouvement de résistance. La question controversée de l’occupation israélienne du petit territoire des Fermes de Chebaa (qui appartiendrait à la Syrie et non au Liban, selon Israël, ndr) reste une pomme de discorde. Pour dire vrai, on ne sait pas si ces fermes appartiennent effectivement au Liban ou à la Syrie; on les a redécouvertes pour maintenir la flamme.
Apic: Vous visitez l’Europe occidentale depuis fin septembre afin de maintenir le contact avec les quelque 150’000 immigrés maronites qui s’y sont établis ces dernières décennies. Qu’apportez-vous comme message ?
Cardinal Sfeir: Nous voulons affirmer que le monde est solidaire, quoi qu’on dise. Nous réfutons ceux qui affirment qu’il doit y avoir nécessairement un choc des civilisations entre le christianisme et l’islam. Nous prouvons au Liban que nous pouvons vivre ensemble, en osmose, pourvu que l’on ne s’ingère dans les affaires intérieures du pays. D’ailleurs, dans chaque chrétien, il y a quelque chose de musulman, et dans chaque musulman il y a quelque chose de chrétien.
Même des musulmans libanais disent qu’en cas de disparition des chrétiens, le Liban ne pourrait plus rester indépendant, il serait absorbé par un autre pays. Nous avons un rôle de pont, car nous sommes un pays arabe qui n’est pas coupé de l’Occident. Le Liban a toujours été un pays de pluralisme et de coexistence, avec un visage tourné vers le désert et un autre tourné vers la mer: notre pays allie à la fois l’Orient et l’Occident. C’est notre spécificité.
Apic: La coexistence n’a pourtant pas toujours été facile.
Cardinal Sfeir: Nous sommes, au Moyen-Orient, un pays qui a certes connu beaucoup de déboires dans l’histoire. Le Liban n’a connu son indépendance de la Turquie qu’en 1920, grâce notamment à mon prédécesseur, le patriarche maronite Elias Hoayek, qui s’était rendu à Paris à la tête d’une délégation libanaise. Après avoir obtenu le soutien unanime de la communauté maronite et celui des autres communautés libanaises, musulmanes comprises, il a réussi à persuader la France et les puissances alliées présentes à la Conférence de la paix de Versailles de restaurer le Liban dans ses frontières nationales de jadis.
Nos jeunes parlent plusieurs langues et sont formés. Mais malheureusement ils sont tentés de partir à l’étranger, faute de travail, à cause de la crise économique sévère qui prévaut dans le pays, mais aussi en raison du climat politique qui pèse lourd sur cette jeunesse. On peut vraiment se demander dans quelle mesure les chrétiens pourront rester dans cet Orient où le Christ est né, a vécu, est mort et est ressuscité. Que restera-t-il de ce témoignage chrétien si tous partent ? C’est une question qui inquiète également les musulmans eux-mêmes, qui ne souhaitent pas le départ des chrétiens.
Apic: La menace sur la présence chrétienne est-elle d’abord de nature économique ?
Cardinal Sfeir: A l’évidence, notre situation économique est désastreuse: imaginez un pays d’environ 4 millions d’habitants vivant sur un territoire de 10’000 km2, avec une dette de 35 milliards de dollars! Mais la menace n’est pas seulement de nature économique. Elle est aussi politique, car le Liban est privé de son autodétermination, de sa liberté de décision, finalement de son indépendance. Nous vivons dans une situation de souveraineté limitée depuis 27 ans.
On ne peut en aucun cas parler de persécution religieuse au Liban – nous avons sans conteste notre liberté de culte – et la convivialité séculaire est bien réelle quand il n’y a pas d’ingérence extérieure. La pression, comme on l’a vu, n’est cependant pas seulement de nature économique. En raison du climat politique, des jeunes sont parfois poursuivis, arrêtés, malmenés. L’émigration ne touche pas seulement les chrétiens, mais ces derniers partent en plus grand nombre.
Apic: Vous incarnez une certaine idée de la nation libanaise; est-elle partagée par toutes les communautés libanaises ?
Cardinal Sfeir: Il n’y a pas que les maronites ou les chrétiens qui viennent me trouver. Les autres communautés ont aussi leurs chefs, mais il y a une volonté commune au Liban: que ce pays soit indépendant et souverain, ayant son propre pouvoir de décision. Quand je réclame cela, je crois que la plupart des Libanais s’identifient à cette demande, qui n’est pas spécifiquement maronite ou chrétienne. Bien sûr, il y a des milieux qui souhaitent l’appui de la Syrie. Vous connaissez la situation de la France sous l’occupation allemande: on trouvait des partisans de De Gaulle et des pétainistes, c’est un peu cela que nous avons au Liban.
Apic: Quelques sont vos espoirs de changement ?
Cardinal Sfeir: L’application des résolutions de l’ONU demandant le départ du Liban de toutes les troupes qui occupent notre pays, ainsi que la mise en oeuvre des Accords de Taëf prévoyant le départ de l’armée syrienne. Sous divers prétextes, ces résolutions sont restées jusqu’ici lettre morte: on invoque les menaces israéliennes, le conflit israélo-palestinien. Le fait que Bachar, le fils du président syrien Hafez el-Assad, soit désormais aux commandes à Damas, ne nous donne pas beaucoup d’espoir. Certainement, le président Assad est un homme compréhensif, mais on se demande ce qu’il peut vraiment faire, car l’ancienne garde qui l’entoure tient à ses privilèges. JB
Encadré
Irak: la démocratie ne s’impose pas
L’Irak, certainement, vivait sous une dictature très sévère, admet le patriarche maronite, «mais je ne vois pas actuellement que la population irakienne soit plus heureuse.» Tous les jours, il y a des victimes dans les rangs du peuple et aussi du côté de l’armée d’occupation. Des communautés sont divisées, notamment chez les chiites. On est loin de la tranquillité et de la stabilité promises, déplore le cardinal Sfeir.
«On a prétendu vouloir instaurer la démocratie, mais la démocratie ne s’impose pas. Il faut un long apprentissage, qui peut prendre une, deux ou trois générations.» Quant à la situation des chrétiens, affirme-t-il, c’est celle de tout le monde en Irak. Pas question pour lui de parler de persécution: les chrétiens d’Irak jouissent de la liberté comme sous le régime de Saddam Hussein. Interrogé sur les pressions exercée par les Etats- Unis sur la Syrie, le cardinal Sfeir est perplexe: «Cela ne veut pas dire qu’ils cherchent précisément les intérêts du Liban. Les Américains, comme les autres pays, cherchent leurs propres intérêts. Si nous n’avons pas intérêt à entrer en conflit avec la Syrie, nous avons le droit de réclamer notre souveraineté et notre libre décision». JB
Encadré
Biographie du cardinal Nasrallah Boutros Sfeir, patriarche maronite
Né le 15 mai 1920 à Reyfoun (Kesrouan), au coeur de la montagne libanaise, Nasrallah Boutros Sfeir a étudié la théologie et la philosophie à l’Université Saint Joseph de Beyrouth. Il a été ordonné prêtre en 1950, puis évêque en 1961. De 1961 à 1986, il a occupé les fonctions de vicaire patriarcal, devenant le plus proche collaborateur des deux précédents patriarches. Il a été élu à la tête de l’Eglise maronite, le 19 avril 1986, à 66 ans, en pleine guerre civile. Son élévation au cardinalat par le pape Jean Paul II, en novembre 1994, montre l’estime et la confiance du Saint- Siège à son égard. Il sera élu en 1995 président délégué de l’Assemblée spéciale du Synode des évêques pour le Liban.
Le cardinal Sfeir, homme d’une grande ténacité, a su s’imposer progressivement dans le paysage politique chrétien puis libanais, après son ralliement aux Accords de Taëf. Fidèle au rôle joué dans l’histoire par les patriarches maronites, il ne s’en tient pas au discours ecclésial, mais intervient fréquemment dans le champ politique. Ses publications, en langue arabe, portent essentiellement sur les sources de l’Evangile et comportent également des recueils de prédications, de réflexions spirituelles et de prises de positions nationales. JB
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