Apic Interview

Tchad: «Duji lokar», une radio communautaire que dirige depuis 3 ans un Fribourgeois

A 5 heures d’avion, mais à des années-lumière en communication

Pierre Rottet, de l’Agence Apic

Fribourg, 2 novembre 2003 (Apic) On peut être à cinq heures d’avion de Genève, mais à des années-lumière des standards occidentaux en matière de communication. Sur les ondes de la radio communautaire régionale «Duji lokar», que dirige à Moundou (Tchad) le journaliste fribourgeois Maurice Page, les préoccupations en matière d’actualité n’ont pas pour nom «Irak» ou «Moyen-Orient». «On en parle, certes, mais elles ne font pas partie de nos priorités quotidiennes, proches des gens et des événements locaux», assure Maurice Page, de passage à Fribourg, après 3 ans passés à Moundou.

Il a quitté un jour son poste de rédacteur à l’Apic, laissé sa place de conseiller général chrétien-social de la ville de Fribourg, et aussi sa charge de secrétaire cantonal du parti, pour s’engager comme volontaire au sud du Tchad. Parti en juillet 2000 de Fribourg pour Moundou, le journaliste parle aujourd’hui de «sa» radio communautaire, dans un pays majoritairement musulman. Engagé comme collaborateur laïc de la Mission de Béthléem Immensee, Maurice Page pose un regard serein après ce long dépaysement dans un coin du monde où la patience devient un art. Sans parler des réflexes à oublier.

«Duji lokar», l’étoile du matin en langue ngambay, soutenue par la Caritas locale, notamment, s’inscrit dans le prolongement d’un large courant qui a vu ces dernières années l’éclosion de radios communautaires, en Afrique et en Amérique latine. Question de donner une voix aux populations locales. Cela à l’heure où internet, devenu «jouet d’enfants» dans les pays nantis, est encore un luxe difficilement accessible dans les pays du Sud. Directeur/coordinateur de la radio, Maurice Page consacrera encore un an de sa vie à «sa» radio, avant un retour au bercail. Rencontre.

Apic: Le Sommet mondial de l’ONU sur la société de l’information (SMSI), se déroulera à Genève en décembre prochain. Une réunion de plus de nantis de l’info ou une abstraction, pour votre radio?

M. Page: Une abstraction. J’ai en effet le sentiment qu’on n’y parlera pas trop d’information, mais bien plus de partage et de l’important marché que représentent les nouvelles technologies liées à l’information. Si c’est à ce titre que les grands distributeurs viennent à Genève, davantage préoccupés par le partage de ce marché, cela ne nous concerne et ne nous intéresse pas. En revanche, si l’on y parle de l’accès du Sud aux nouvelles technologies, alors oui, nous pourrons y voir autre chose qu’un miroir aux alouettes. Si ce sommet vise à faciliter cet accès via les systèmes internet et satellitaire, et que ce qui y est prôné se fasse sur une base équitable, alors oui, cela peut d’énormes services. Mais je n’y crois guère.

Apic: Surtout qu’à Genève on risque fort d’être éloigné des réalités quotidiennes qui sont les vôtres…

M. Page: A titre d’exemple, deux mois après les attentats du 11 septembre aux Etats-Unis, nombre de jeunes et d’adultes de cette région du Tchad n’en avaient pas entendu parler. Dans un tel contexte, «Duji lokar» doit privilégier l’information locale, régionale, et nationale, sans pour autant ignorer les autres réalités dans le monde. Nous ne vivons pas sur une île, à l’écart de l’information mondiale, même si celle-ci est fabriquée par des entités comme RFI (Radio France internationale), BBC ou autres grandes chaînes qui accaparent l’info. A leur convenance et avec une vision des réalités bien occidentale.

Apic: Et comment ne pas tomber dans le piège.

M. Page: En prenant le temps de voir les choses, et avec le recul et le temps nécessaires. Or le temps, ça n’est pas ce qui manque au Tchad. Notre étiquette de radio régionale peut se permettre de le faire selon les circonstances. Je suis frappé de voir, ici en Suisse par exemple, comment les enjeux Nord-Sud sont presque complètement ignorés. La faute aux médias. Mais aussi au monde politique et à l’économie.

Apic: L’OMC, Cancun, le G8 d’Evian, et le dernier Sommet des pays donateurs de l’Irak à Madrid… en quoi cela parle-t-il aux habitants de la région de Moundou?

M. Page: A l’évidence pas grand-chose. Pour être plus exact, on en est à des années- lumière. Ces préoccupations censées les concerner les dépassent. Elles ne font d’ailleurs pas partie des priorités au niveau de l’information que nous transmettons.

Apic: L’actualité, c’est quoi, dans ces conditions? Et l’Irak, la guerre entre Palestiniens et Israéliens, pour ne prendre que ces centres d’»intérêts mondiaux»?

M. Page: Des éclairages sur ces sujets sont aussi faits. Mais nous leur apportons l’écho qu’il convient de leur donner compte tenu de notre réalité. L’actualité, c’est d’abord le local: donner la parole aux gens pour leur permettre de parler de leurs propres problèmes au quotidien. L’actualité, c’est aussi donner un temps d’antenne aux initiateurs de projets communautaires, qui oeuvrent pour le social, le changement. L’actualité c’est enfin faire en sorte que les gens qui ont quelque chose à dire puissent le dire, ne serait-ce que pour faire respecter leurs droits.

Apic: Autrement dit, les événements mondiaux ne sont pas vus sous le même angle selon qu’on vive à Fribourg, Paris, New York ou N’Djamena?

M Page: Un banquier, un militaire, un retraité ou un ouvrier du monde occidental ne les vivra pas comme un Tchadien. Raison pour laquelle, au niveau qui est le nôtre, je crois davantage à l’info de proximité, dans la mesure où elle est susceptible d’influencer ou de modifier directement la vie quotidienne de nos populations. Il est des événements mondiaux qui ne modifieront pas d’un iota le cours de l’existence d’un Tchadien. Ce qui peut ne pas être le cas pour des pays d’Europe ou les Etats-Unis. Je pense à l’économie, et aux porte-monnaie des occidentaux, à la guerre en Irak ou au Proche-Orient et aux menaces de terrorisme. Autrement dit, cela nous oblige à poser un regard différent sur ce qui nous arrive de l’extérieur, à prendre du recul.

Apic: D’où, j’imagine, plus de rigueur dans le traitement de l’info en ce qui vous concerne?

M. Page: L’info de proximité est sans doute plus exigeante à traiter que l’info nationale ou internationale. Si on dit n’importe quoi sur Bush sur les ondes de «Duji lokar», c’est pas lui qui viendra se plaindre. En revanche, dans la réalité africaine du Tchad, le préfet ou le maire ne laisseront pas passer une information qui les met en cause. L’intervention est là, immédiate, y compris par le biais de la menace verbale. C’est d’ailleurs déjà arrivé. A nous de faire la part des choses. Et de nous efforcer à plus de rigueur. PR

«Duji lokar» en chiffres

Apic: Quel bilan, près de 3 ans après le démarrage de radio «Duji lokar»?

M. Page: Pour fonctionner, «Duji lokar» a recruté cinq journalistes- animateurs professionnels, un technicien et un administrateur. Ils sont assistés de plusieurs auxiliaires. Faire tourner cette équipe sept jours sur sept demande une solide organisation. Il faut savoir tirer le meilleur profit des qualités de chacun tout en ménageant les susceptibilités individuelles. Radio «Duji lokar» arrose un bassin de population d’environ 450’000 personnes, dont 120’000 pour la seule ville de Moundou.

Apic: Comment gérer une «radio catholique» dans un pays qui constitue le point de rencontre entre les mondes islamique, chrétien et animiste?

M. Page: «Duji lokar» n’est pas une radio confessionnelle au sens étroit du terme. Notre objectif est la défense du dialogue et de la tolérance, dans la pluralité des opinions religieuses et politiques, dans cette région grande comme la Suisse romande, avec en tout et pour tout une dizaine de kilomètres de route goudronnée en ville. Notre ambition: être proche des auditeurs, être un lien entre les gens. Nous avons opté pour un traitement neutre en recueillant les témoignages des uns et des autres sur le déroulement des faits, sans jugement, sans condamnation.

Apic: Avec quel temps d’antenne, et pour combien de jours par semaine.

M. Page: 7 jours sur 7. La réalisation de programmes diffusés en français et en ngambay – langue nilo-saharienne – occupe du temps et exige un rythme de travail soutenu: conférence de rédaction à 9h00, départ pour les enquêtes ou les reportages, retour au studio pour le début des émissions à 16 heures. Fin des programmes à 20h45 au moment où la ville commence à s’endormir. Quant aux informations, elles sont diffusées dans les deux langues, à raison d’un journal quotidien de 30 à 45 minutes. Suivent, selon les jours, une série d’émissions sur la santé, le monde rural, les femmes, les jeunes, les enfants, l’éducation, le sport, le développement y compris l’agriculture, l’animation enfin, avec des émissions interactives, de la musique et des concours.Soit 28 émissions hebdomadaires.

Apic: .et avec quels moyens financiers?

M. Page: La publicité, avec 3 à 4 spots par jour, avis et communiqués (officiels ou non), avis mortuaires, ou encore recherche pour des animaux perdus, comme cette annonce, payante bien entendu: «Perdu 2 boeufs, dont un taureau et une vache. Le taureau est habillé d’une robe noire tachetée de blanc, la vache est de robe blanche». Autres recettes: vente de cassettes de variétés, réalisation d’émissions pour la compte d’ONG, dons enfin, principalement pour l’équipement technique, venus de la Conférence des évêques italiens, de Suisse, de Fribourg ou d’ailleurs dans le monde. Globalement, le budget annuel se monte à près de 65’000 francs.

Apic: La population de Moundou et des environs pose quel regard sur cette expérience, depuis sa mise en service, en décembre 2001?

M. Page: La magie des ondes joue encore pleinement. L’enthousiasme des auditeurs est de rigueur à un point tel qu’il est parfois difficile de contenir les énergies! Sur un plan pratique, il faut bien reconnaître que les notions de ponctualité, d’horaires, de rigueur, d’assiduité au travail ne sont pas vraiment les mêmes que dans une Europe rongée par le stress. Ma tâche tourne donc essentiellement autour de l’organisation et de l’encadrement.

Apic: Dans un an vous allez rentrer en Suisse. Pas d’inquiétude pour l’avenir de «votre» radio?

M. Page: Il n’y aura pas avec «Duji lokar» ce qui s’est passé avec le pétrole au Tchad, où dans le domaine technique, les Africains n’ont rien acquis tout simplement parce qu’il n’y a eu de la part des multinationales aucun transfert de compétences. Cela alors même que l’un des gros défis en Afrique a pour nom «formation». Une formation adaptée à leur réalité.

Apic: Quelques anecdotes?

M. Page: Nous voulions augmenter les heures de programmes, pour les faire débuter 30 minutes plus tôt, soit à 15h30. Seulement voilà, le jour ou nous avons voulu mettre en route notre nouvelle grille, nous nous sommes aperçus qu’il y avait un problème d’électricité. Et qu’entre 15h30 et 16 heures, nous n’avions pas la garantie de pouvoir fonctionner. Il a bien fallu reculer. Côté couleur locale. La population a parfois tendance à prendre la radio pour un redresseur de torts, un tribunal, un justicier à la Zorro. Tel cet homme, qui voulait se servir des ondes pour supplier sa femme de rentrer au bercail. Telle aussi cette autre femme accusée de faire de la sorcellerie, victime des quolibets et tracasseries de la population, qui estimait logique de démentir à l’antenne les bruits la concernant. PR

Encadré

Pas la surabondance

Le Tchad, pour quelque 7 millions d’habitants, compte en tout et pour tout un quotidien au niveau national qui tire à quelques milliers d’exemplaires, de six feuillets lorsque tout va bien; quatre ou cinq hebdomadaires avec des tirages oscillant entre 4’000 et 6’000 exemplaires, un mensuel, une radio nationale et une dizaines d’autres privées, une télévision d’Etat, loin d’arriver partout. Seule une poignée de personnes possèdent une antenne satellite pour capter les chaînes TV étrangères. A l’évidence, estime le journaliste, le Tchad et l’Afrique, en-dehors du spectaculaire et du macabre et des clichés négatifs, sont hors des préoccupations de l’Occident: à N’djamena, on ne compte qu’un seul correspondant étranger pour l’ensemble du pays. En d’autres termes, guère plus d’une nouvelle quotidienne – et encore – sort en direction de l’extérieur, pour se perdre dans le flux des informations mondiales. A Moundou, quelques clubs vidéo fleurissent. Dans les cours de ceux-ci, il n’est pas rare de voir se regrouper les familles pour assister à la diffusion payante d’un match de foot ou de tel ou tel autre film diffusés via les TV satellite. PR

Encadré

Evincés du Sommet de Genève

Durant la phase initiale de préparation au Sommet mondial sur la société de l’information, des ONG suisses, comme Pain pour le Prochain et l’Action de Carême et autres organisations liées au développement et à la communication, comme l’UCIP (Union catholique internationale de la presse), se sont passablement engagées afin de faire reconnaître l’importance des radios communautaires. Lors de la PrepCom-3 (conférence préparatoire), et face à l’opposition de certains Etats autoritaires et d’intérêts commerciaux privés, toute mention des radios communautaires a cependant disparu de la Déclaration et du Plan d’action. Pour la société civile, le constat est alarmant. Une lettre a été envoyée au Secrétaire général de l’ONU, Kofi Annan, pour demander de soutenir les revendications e la société civile. (apic/pr)

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