Apic – Interview
Eglise polonaise, le dur apprentissage du pluralisme
Jacques Berset, agence Apic
Genève/Varsovie, 11 novembre 2003 (Apic) Modèle de résistance face au communisme, l’Eglise catholique polonaise fait le dur apprentissage du pluralisme. Le monolithisme qui fit sa force d’antan est désormais battu en brèche, d’où la nécessité d’une ouverture au pluralisme et au dialogue. Diagnostic d’une Eglise en pleine recomposition mais encore bien présente dans la société, avec le «Marlinois» Piotr Cywinski, président du Club l’intelligentsia catholique (KIK) à Varsovie.
Invité fin octobre à Genève dans le cadre de la session d’études de la Conférence des Commissions «Justice et Paix» d’Europe, Piotr Cywinski a décrit pour l’Apic quelques uns des défis qu’affronte son Eglise 15 ans environ après la chute du communisme. L’historien médiéviste, né en 1972 à Varsovie, a suivi ses parents en exil. Son père, Bohdan Cywinski, ancien rédacteur en chef de la revue catholique «Znak», fut l’un des conseillers de Lech Walesa, leader du syndicat libre «Solidarnosc».
De 1982 à 1993, Piotr Cywinski a vécu 6 ans en Suisse romande (à Marly, près de Fribourg) et 5 ans en France. Après des études en sciences humaines à Strasbourg et à l’Université catholique de Lublin, il obtient son doctorat à l’Institut d’Histoire de l’Académie polonaise des Sciences en 2002. Il est depuis 2000 président du KIK à Varsovie.
Apic: En Occident, nombreux sont ceux qui sont fascinés par le modèle de l’Eglise polonaise, unie et résistante face au communisme. Une partie du mythe s’effondre.
P. Cywinski: Je pense que c’est un modèle très réussi. en matière de résistance. D’une part face au régime communiste, d’autre part face à certains courants laïcisants, dans cette seconde moitié du XXe siècle qui fut difficile pour l’Eglise dans certaines parties du monde développé. Néanmoins, ce n’était pas un modèle préparant facilement à une prise de responsabilités nouvelles après la chute du communisme, il y a presque 15 ans.
Aujourd’hui, on peut analyser de façon assez précise les développements dans l’Eglise durant cette période. D’abord la tentation du jeu politique. Le Primat Jozef Glemp avait lâché, en 1990 je crois, cette fameuse et malheureuse phrase selon laquelle l’Eglise n’avait pas remporté cette victoire pour maintenant rendre le pouvoir. En 1989, un tiers des membres de la Table Ronde qui préparait la transition venaient de l’Eglise. A cette époque, l’Eglise ne se sentait pas comme un pouvoir, elle l’était. Elle avait tendance à penser que cette situation devrait perdurer dans les années à venir. Puis, l’Eglise a connu un grave échec: tout parti politique soutenu par les évêques était sûr de connaître la défaite électorale.
Les Polonais voulaient faire savoir qu’ils ne souhaitaient pas remplacer les «rouges» par les «noirs». Ils craignaient que l’épiscopat n’exerce trop de pouvoir, raison pour laquelle ils ont souhaité rééquilibrer la situation en votant par ex. pour le post-communiste Aleksander Kwasniewski ou en achetant une autre presse que la presse catholique.
Apic: Les Polonais avaient besoin de pluralisme et d’autonomie de la société civile ?
P. Cywinski: Certainement. Ayant appris la leçon, l’Eglise n’a plus appuyé directement des partis donnés, tout en se prononçant fréquemment sur certains problèmes politiques. Au début des années 2000, la situation a encore changé à l’approche du référendum sur l’élargissement de l’Union européenne et l’intégration de la Pologne à l’UE.
Ce vote a terriblement polarisé la société en Pologne, avec une partie farouchement opposée à l’entrée dans l’UE et l’autre inconditionnellement enthousiaste. Il s’est avéré qu’il ne s’agissait pas essentiellement d’un problème ville-campagne ou jeunes-vieux, car on a vu que des personnes plus âgées ont plus facilement voté en faveur de l’UE que les jeunes. Elles pensaient ainsi leur assurer une meilleure vie que celle qu’ils ont connue. Mais le débat exacerbé sur l’intégration à l’UE s’est rapidement transporté sur le terrain de l’Eglise.
Apic: Des mouvements catholiques conservateurs et nationalistes se sont mobilisés contre l’UE.
P. Cywinski: Effectivement, ces milieux anti-européens ont brandi à tout moment l’étendard catholique. La très controversée «Radio Maryja» était la locomotive de ce mouvement considérant comme «abject» tout ce qui était européen. Elle a complètement diabolisé l’UE. «Radio Maryja», fondée en 1991 par le Père rédemptoriste Tadeusz Rydzyk, les milieux politiques qui lui sont liés, comme la «Ligue des familles polonaise» (LPR), et les médias qui en sont plus ou moins dépendants, notamment leur quotidien «Nasz Dziennik», utilisent tout argument à portée de main, qu’il soit sensé ou insensé.
L’épiscopat polonais est divisé sur «Radio Maryja»: une bonne minorité d’évêques la soutiennent, surtout parmi les plus âgés; une minorité est très réservée et n’hésite pas à critiquer, comme par ex. Mgr Tadeusz Pieronek, Mgr Henryk Muszynski, etc. La grande majorité est silencieuse. La Conférence épiscopale a mis sur pied une commission présidée par Mgr Slawoj Leszek Glodz, évêque chargé des relations avec les médias, pour mener des pourparlers avec le Père Rydzyk, le directeur de cette radio qui affirme être «la voix catholique dans nos maisons». La plus grande douleur de «Radio Maryja» est de ne pas avoir le label catholique officiel, bien qu’elle soit aux mains des religieux rédemptoristes. Elle fait problème au sein du catholicisme polonais, les négociations avec l’épiscopat le prouvent.
Apic: Quelle est la proportion de fidèles qui partagent la mentalité de «Radio Maryja»
P. Cywinski: Beaucoup de monde écoute cette radio, notamment pour les services de prières et les liturgies qu’elle offre, mais ne prend pas nécessairement tout le message politique. La mentalité représentée par «Radio Maryja» se retrouve tout de même à la marge de la société polonaise contemporaine, bien que comme média diffusé dans tout le pays, cette radio a été efficace dans le référendum sur l’adhésion à l’UE.
Apic: Vous présidez depuis l’an 2000 le Club de l’intelligentsia catholique (KIK) à Varsovie, qui se veut indépendant des évêques et ouvert au débat.
P. Cywinski: A l’évidence, le KIK (Klub Inteligencji Katolickiej) n’est pas du même bord que «Radio Maryja», ce qui montre une nouvelle fois la diversité du catholicisme polonais. Notre club ne rassemble pas que des universitaires; c’est un milieu qui regroupe des personnes et familles de toute une couche sociale. (Le club est fondé en 1956, dans le sillage de la réhabilitation de Wladislaw Gomulka, ndr). Le KIK participe aux débats de société, sollicité tant par l’Eglise que par l’Etat. Le Club essaye de promouvoir une société de dialogue, pluraliste, de respect mutuel. Nous sommes partisans d’une Eglise de dialogue.
Apic: Vous suggérez que l’Eglise catholique en Pologne n’est pas assez participative, qu’elle ne dialogue pas assez.
P. Cywinski: Dès lors qu’une Eglise, comme celle de la Pologne, a tel poids social et une telle force, étant donné son rôle dans l’histoire et la culture de la nation, cela ne suscite pas nécessairement une disposition au dialogue. On fait parler l’autorité. Certes, il ne faut pas généraliser, car s’il y a des milieux et des groupes qui ne sont pas très disposés au dialogue, il y a aussi d’autres sensibilités. Nous essayons de faire partie de cette tendance.
On constate d’ailleurs une forte diversification de l’Eglise polonaise, autrefois obligatoirement monolithique face au pouvoir communiste. Si elle n’avait pas été aussi unie, l’Eglise aurait éclaté, tellement elle était infiltrée par les agents du régime. Ils utilisaient tout début de pluralisme pour essayer de créer des conflits internes. Il fallait se méfier du mouvement Pax, des «prêtres patriotes», qui étaient à mon sens créés dans le but de diviser pour régner. Le régime exploitait toutes les faiblesses qu’il pouvait découvrir chez les prêtres, surtout ceux qui étaient placés dans les curies épiscopales.
Apic: Sous le régime communiste, le monolithisme se justifiait.
P. Cywinski: C’était une condition de survie, la réponse que le Primat Stefan Wyszynski avait trouvée pour faire face à la situation. Cela a parfaitement fonctionné. Aujourd’hui, il faut réapprendre un pluralisme à l’intérieur de l’Eglise et cela créé évidemment des tensions. Craint-on des dérives doctrinales ou des risques d’hétérodoxie ? Peut-être pas sur le plan théologique, mais de grandes frictions existent sur les questions politiques, sociales, voire idéologiques.
Aujourd’hui, il y a un certain éclatement, à tel point qu’il y a des problèmes de dialogue interne. Par ex. entre l’Eglise rurale – très liturgique, figée dans la tradition, qui a pratiquement perdu toute la jeunesse – et d’autres milieux ecclésiaux. Les grands mouvements et associations, qui offrent une spiritualité nouvelle, attirent par contre du monde.
Apic: On parle de la baisse de la pratique religieuse et du recul des vocations sacerdotales.
P. Cywinski: Pour les vocations sacerdotales, c’est le contraire qui est vrai, puisqu’on a connu l’an dernier une hausse de 3% des entrées dans les séminaires. Mais ce qui a changé, c’est l’origine des candidats à la prêtrise. Il y a quelques années encore, la grande majorité des séminaristes provenaient des milieux ruraux, mais dans certains diocèses, ils ne représentent plus que 5 à 10%. En une décennie, le recrutement est devenu très majoritairement urbain. Les candidats proviennent souvent des nouveaux mouvements religieux, du Renouveau charismatique, du Chemin néo- catéchuménal, etc., et non plus des paroisses traditionnelles. C’est une recomposition complète.
Quant à la pratique religieuse, selon des données de 2002, 40% des Polonais vont à la messe une fois par semaine, même ceux qui votent pour Kwasniewski et les anciens communistes. En Pologne, nous n’avons pas la vision – comme en France par ex. – d’une tension nécessaire entre le religieux et la politique. Nous avons une bonne tradition de cohabitation entre l’Etat et les Eglises, et cela concerne également les communautés minoritaires.
Apic: Ces changements dans l’Eglise se traduisent-ils au niveau de l’engagement social ou diaconal ?
P. Cywinski: Pour la campagne, le visage de l’Eglise est plutôt reflété par la liturgie. Dans les grandes villes, il y a plus de diversité, notamment des mouvements dont les origines remontent à l’avant-guerre et qui ont survécu. Mais il y a eu l’arrivée des grands mouvements occidentaux, français ou italiens avant tout, comme les charismatiques ou les Focolari. L’Opus Dei, par contre, n’a pas fait une grande percée et n’a aucune influence.
L’engagement social de l’Eglise est présent, mais se restreint souvent à la Pologne. De nombreuses paroisses ont des centres d’entraide, qui assistent les alcooliques, les drogués, les filles mères. Dans ce dernier cas, c’est quasiment uniquement l’Eglise qui s’en occupe, pas l’Etat. Il faut noter que la position de bien des prêtres et de laïcs actifs dans le domaine social ou économique est celle d’une complainte passive suivie d’une critique du gouvernement. Il est fréquent que les sermons portent sur la pauvreté, dont l’unique responsable serait l’incapacité de l’Etat. Cela maintient une vision paternaliste de l’Etat et des citoyens infantilisés. Le paternalisme ecclésial renforce le paternalisme civique. On est loin d’une prise de conscience de ses propres responsabilités. Ce qui manque terriblement, c’est l’appel à l’initiative locale.
Apic: Vous déplorez aussi une solidarité clanique.
P. Cywinski: Mise à part l’action de certains ordres missionnaires ou de Caritas, il est plutôt rare que l’Eglise polonaise aide vers l’extérieur. Une notable exception: l’Irak, pays où le gouvernement polonais a envoyé des troupes pour aider les Américains. En peu de temps, la Caritas polonaise a récolté près d’un million de dollars pour aider l’Irak. C’est considérable, mais il ne faut pas oublier ici la dimension politique.
Pour le reste, elle aide volontiers s’il s’agit de communautés polonaises de la diaspora. Ce phénomène de solidarité clanique est une erreur gravissime à l’intérieur d’une Eglise qui se veut universelle S’il y a une quête pour la Russie, on peut être certain qu’il s’agit d’un fonds pour les paroisses catholiques. Ainsi, lors de la messe de Jean Paul II qui a rassemblé près de 2 millions de fidèles à Cracovie, en 2002, pas une prière ni une quête n’ont été faites pour les voisins de la Tchéquie et de l’Allemagne orientale qui subissaient au même moment des inondations terribles.
Mis à part les milieux missionnaires, le thème de la solidarité globale envers les démunis de la planète n’est pas traité en chaire, même lorsque la situation liturgique s’y prêterait. La thématique est malheureusement très peu présente dans la presse catholique.
Apic: L’Eglise polonaise ne s’intéresse donc pas au tiers monde ?
P. Cywinski: Ce n’est pas seulement le fait de l’Eglise. Mis à part certains spécialistes – missionnaires, ethnologues, officiels de l’UNESCO, etc. – le débat sur le tiers monde est rarement à l’ordre du jour des médias dans cette partie de l’Europe. La dimension Nord/Sud, est absente, comme pour le reste de l’Europe centrale et orientale: nous n’avons pas connu les colonies, la traite des Noirs, l’exploitation du tiers monde. Nous n’avons par conséquent pas de complexes ni de sentiments de culpabilité comme les anciennes puissances coloniales. N’ayant connu ni les colonies ni les vagues d’immigration, comme la France ou la Belgique, par ex., nous n’avons pas cette expérience partagée ou cette mémoire blessée.
Notre vision est l’axe Est-Ouest, issue de notre histoire depuis les temps antiques: transhumances du premier millénaire, invasions hongroises, mongoles, ottomanes, frontières entre le monde latin et byzantin, expérience de l’empire austro-hongrois, des relations avec la Russie… Cet axe n’est pas mort avec l’effondrement du communisme. Pas étonnant donc que la Pologne porte aussi son regard vers l’Ukraine, la Moldavie, la Biélorussie, les peuples du Caucase (les Tchétchènes sont au premier rang), l’Afghanistan, le Kazakhstan, voire la Russie.
Apic: En Europe de l’Ouest, du moins en France et en Allemagne, on sent la Pologne alignée sur les Etats-Unis.
P. Cywinski: Je ne le crois pas. Il faut savoir que la Pologne a plusieurs fois souffert du non engagement occidental. C’est un pays où l’idée d’apporter la liberté aux autres a toujours été très présente dans la culture et dans l’histoire. Ce n’est pas encore un alignement sur les Etats- Unis, mais il est clair qu’il n’y a plus en Pologne ce grand amour pour la France. Le président Jacques Chirac a été l’auteur des propos les plus malheureux l’hiver dernier à propos de la position de la «nouvelle Europe» sur l’Irak.
Mais ce qui a fait le plus réagir les Polonais, c’est la visite de Chirac au président Poutine à Saint-Pétersbourg. Questionné sur un passage pour désenclaver le territoire russe de Kaliningrad soit par la Lituanie soit par la Pologne, le président français a répondu qu’il ne voyait aucun inconvénient à un tel corridor. Souvenons-nous tout de même que la Deuxième guerre mondiale a éclaté à cause d’une telle situation créée par le fameux «Corridor de Danzig» à Gdansk. C’est comme si notre président allait maintenant à Bastia dire que la Pologne ne voyait aucun inconvénient à soutenir l’indépendance de la Corse. Durant une bonne partie de cette année, il était du meilleur ton possible en Pologne d’être «anti-Chirac». Les années 90 – notamment l’engagement français jamais avoué aux côtés des Serbes durant la guerre des Balkans ou l’amour immodéré envers Eltsine et Poutine – ont marqué un grand recul dans l’estime des Polonais envers la France et il faudra vraiment des années pour récupérer le terrain perdu. JB
Encadré
Pologne-France: un désamour progressif
Entre la Pologne et la France, c’est le désamour progressif, affirme Piotr Cywinski, pour expliquer l’engagement polonais aux côtés des Etats-Unis. Historiquement, les Polonais étaient très francophiles, mais ce n’est plus le cas partout. Au XIXe siècle, tout Polonais éduqué se devait de parler le latin et le français et au début du XXe siècle, le français était encore parlé dans les salons de Varsovie. Mais surtout dans la seconde partie du siècle dernier, la France a beaucoup fait pour perdre ce souffle de sympathie, déplore l’intellectuel polonais. Des divisions polonaises ont combattu en France, mais en 1945, les Polonais ont eu le sentiment que les Alliés les avaient vendus aux Soviétiques. Depuis quelques années, dit-il, «on a aussi souffert de l’arrivée brutale des grands supermarchés français comme par ex. Carrefour, Leclerc, Castorama, Géant Casino. Ils sont très agressifs sur le marché et, à la différence des Allemands, pratiquent une politique sociale sans grands égards, comme s’ils étaient dans le tiers monde. Cette arrogance nuit aussi à l’image de la France.» (apic/be)
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