Lausanne : Colloque à l’Université sur 300 ans de relations Suisse-Afrique
Lausanne, 17 novembre 2003 (Apic) Les instances dirigeantes des Eglises, bien qu’opposées à l’apartheid en vigueur en Afrique du Sud, ont toujours refusé de soutenir les sanctions économiques contre Pretoria. C’est ce qui ressort entre autres de la contribution de Didier Péclard, «Les églises suisses face à l’apartheid», lors du colloque «De la traite des Noirs à la fin de l’apartheid».
Pour Didier Péclard, «ce qui caractérise la position des Eglises suisses face à ce problème, c’est, d’une part, les divisions profondes qu’il a créées et, de l’autre, le choix du dialogue plutôt que de confrontation» de la part des instances dirigeantes des Eglises protestante et catholique Le chercheur, historien à l’Université de Bâle, s’est penché sur «Les Eglises suisses face à l’apartheid» dans le cadre du colloque «De la traite des Noirs à la fin de l’apartheid: trois siècles de relations entre la Suisse et l’Afrique», qui a eu lieu à l’Université de Lausanne,les14 et 15 novembre.
Désaccord sur les moyens
Il y avait certes un consensus au sein des Eglises pour la disparition de ce régime, constate le chercheur, mais les oppositions portaient sur la manière d’y parvenir. « En 1970, le Conseil OEcuménique des Eglises a le premier provoqué les prises de position des Eglises, notamment protestantes, en lançant son Programme de Lutte contre le Racisme (PLR). Le point le plus débattu du PLR concernant le soutien financier aux mouvements de libération en Afrique australe, donc l’ANC, le Congrès national africain.
La Fédération des Eglises Protestantes de Suisse (FEPS) se montra réticente à prendre une position claire à ce sujet et mit sur pied à partir de 1978 une alternative, sous forme de mission des bons offices visant à intervenir auprès de l’Eglise réformée hollandaise d’Afrique du Sud, pilier idéologique de l’apartheid».
Pressions économiques sur l’Afrique du Sud
Dans les années 1980, c’est la question des pressions économiques sur le régime de Pretoria qui domina les débats. «En 1981, le COE annonça qu’il mettait fin à ses relations avec trois banques, l’UBS, La SBS et la Dresdner Bank, à cause de leur engagement en Afrique du Sud. La stratégie du COE était de faire pression sur les banques investissant en Afrique du Sud, afin qu’elles utilisent leur poids économique et financier pour pousser à la disparition de l’apartheid. Egalement pour qu’elles cessent d’investir et participent ainsi aux sanctions économiques votées par l’ONU contre l’Afrique du sud ». Sanctions que le gouvernement suisse, non membre, n’appliqua point, «sous prétexte qu’elles étaient contraires à la politique de neutralité de la Suisse et à l’universalité de ses relations économiques», précise le chercheur.
Rappelons que les trois banques suisses, UBS, SBS, CS sont entrées sur le marché sud africain dès les années cinquante et qu’elles y ont été dominantes jusqu’en 1993.
Divergences au sein des milieux d’église
En 1981, le MAAS, Mouvement anti apartheid de Suisse, né à Genève, lança une campagne contre les relations bancaires Suisse-Afrique du Sud. « Cette position radicale fut soutenue par plusieurs milieux ecclésiaux, dont les milieux missionnaires liés à l’Afrique du Sud, et divisa les Eglises, dont les organes dirigeants refusèrent de suivre la voie de la confrontation directe », constate Didier Péclard, qui ajoute que les sanctions économiques contre Pretoria n’ont jamais été soutenues, tant par la Fédération des Eglises Protestantes de Suisse que par la Conférence des Evêques Suisses (CES).
« La Commission Justice et Paix a publié en 1986 une brochure favorable aux sanctions mais elle n’a pas été suivie par la Conférence des Evêques Suisses. Par contre, en 1988, la CES a déclaré officiellement que pour tout chrétien, l’apartheid devait être considéré comme un péché. Alors que la FEPS pour sa part se contentait de dire que l’apartheid était incompatible avec l’Evangile. Mais ni l’une ni l’autre n’étaient en faveur des sanctions économiques».
En 1986, la FEPS et la CES, à l’initiative de Pain Pour le Prochain, proposèrent à l’Association Suisse des Banquiers de mettre sur pied des discussions entre une délégation oecuménique des Eglises et des représentants des trois grandes banques suisses sur leur politique d’investissement en Afrique du Sud. La délégation des Eglises comprenait des représentants de la FEPS, de PPP, de l’Action de Carême, de Justice et Paix, de la Mission de Marianhill, une société missionnaire catholique présente depuis la fin du 19e en Afrique du Sud, et basée en Suisse
Pour les Eglises, ces discussions devaient permettre d’obtenir des banques qu’elles désinvestissent en Afrique du Sud», note le chercheur.
Le double jeu des banques
Cinq réunions ont eu lieu entre 1986 et 1989, «sans aboutir à un résultat concret », note le chercheur. En substance, les positions se sont polarisées entre les tenants des sanctions économiques, comme seul moyen d’obtenir une transition politique n’impliquant pas davantage de violence dans le pays, et la position des banques, pour qui les sanctions ne pouvaient avoir d’effets. « Ces dernières soutenaient au contraire qu’une politique d’investissements était la seule manière d’arriver à des réformes dans la société sud africaine.
«Les banques, tout en affirmant leur opposition formelle au régime de l’apartheid augmentèrent leurs investissements en Afrique du Sud entre 1980 et 1989 , montrant bien par là qu’elles n’étaient pas prêtes à faire des concessions aux demandes des Eglises», ajoute Didier Péclard, qui conclut: «En octobre 1989, les trois banques suisses et le gouvernement d’Afrique du Sud ont signé un accord de rééchelonnement de la dette, accord ne prenant pas en compte les propositions des Eglises qui souhaitaient faire pression sur le régime d’apartheid. Celles-ci se sont senties trahies et ont mis fin aux discussions».
Didier Péclard rappelle encore qu’outre les positions de différents mouvements catholiques et protestants, oeuvres et missions, souvent très engagés, les Eglises cantonales étaient également divisées. Celle de Genève , strictement séparée de l’Etat, adoptant une position très claire en faveur de sanctions, et celle de Zurich, Eglise soutenue par le canton et ayant des relais dans les milieux financiers zurichois, refusant d’appliquer cette position. (apic/vb)
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