Fribourg: Dans la peau des adolescents

Apic-Interview

L»écouteuse de rue» de la gare CFF

Valérie Bory, Apic

Fribourg, 3 décembre 2003 (Apic) Drôle de profession: écouteuse de rues. C’est pourtant celle qu’exerce Annette Wicht, une mère de famille qui passe ses après-midi à la gare de Fribourg, un poste lié au vicariat francophone de la ville. Dans ce lieu de passage stratégique entre tous, où 3’000 à 5’000 jeunes transitent chaque jour, elle va à la rencontre des adolescents, qui ont parfois besoin d’aide.

Les yeux bleus lumineux dans un beau visage ouvert, entouré de boucles aux reflets roux, Annette Wicht, la quarantaine, quatre enfants, arpente les quais, le perron de la gare, ou encore le buffet, l’arrêt de bus, les environs. Ce sont 3’000 à 5’000 jeunes qui passent chaque jour par la gare de Fribourg. Le poste d’écouteuse de rues a été créé par une religieuse il y a dix ans, Soeur Danièle Perrier (soeur d’Igenbohl). Très vite, le besoin étant bien là, l’Eglise catholique du canton, rejointe par les paroisses du Grand-Fribourg, ont financé le poste à mi-temps qu’occupe sur le terrain Annette Wicht depuis un peu plus d’une année.

Un tel métier à forte définition humaine, où il faut à la fois faire preuve de délicatesse et d’engagement, ne se conçoit pas sans une formation bien profilée. L’écouteuse des rues a été maîtresse d’école enfantine, puis responsable cantonale du MADEP, le Mouvement d’apostolat des enfants et préadolescents. Enfin, elle a travaillé deux ans comme assistante pastorale dans cinq paroisses de Sarine-campagne et a fait un complément de formation basé sur l’écoute et la formation d’aide.

«C’est chouette, t’as déjà fini ton après-midi?», demande-t-elle à une adolescente qui semble être un peu là par hasard. Ou bien: «Tu dois lutter contre le froid aujourd’hui!». L’écouteuse est présente, au fil des saisons et du temps qu’il fait, de 14h30 à 18h, quatre après-midi par semaine. C’est dans l’anonymat complet et la confidentialité qu’elle aborde une fille ou un garçon. Quand elle parle de ce boulot, si particulier, on sent qu’elle a de la sympathie pour ces jeunes qu’elle rencontre, le plus simplement du monde.

Comment s’y prend cette jeune femme, que rien ne distingue d’une autre passante? «J’observe, je me dirige vers un jeune selon deux critères: Je vais plutôt vers quelqu’un qui est seul et, principalement, qui a l’air froid, ou qui ne me semble pas bien dans sa peau». Tranche d’age: 13-25, mais en réalité, Antoinette Wicht s’adresse surtout aux 13-18 ans et reconnaît qu’elle va plus facilement vers les filles, par affinité.

«C’est rare qu’un adulte nous adresse la parole»

Que font-ils ces jeunes? Ils sont davantage étudiants qu’apprentis et «viennent d’un peu tout le canton, moins la Gruyère.» Comment l’accueillent- ils, cette dame souriante et douce, au regard direct? Sans la moindre méfiance, ce qui étonne, dans notre société, où souvent, chacun va pour soi. «Je suis bien accueillie. Ils me confient que c’est inhabituel d’être abordé par un adulte. Cela m’impressionne. Je leur adresse la parole, je bavarde un peu, puis je me présente, je leur dis que je suis à leur écoute et quand ils répondent: Cool, ce boulot! Je leur dis que je suis envoyée par l’Eglise catholique. C’est chouette qu’on s’occupe de nous! Si je sens que je gêne je n’insiste pas et demande si je dérange».

Que lui racontent-ils? Que veulent-ils bien lui dire? Souvent il est question des études, mais aussi de leur isolement, du manque d’estime de soi, des conflits entre leurs parents, des problèmes autour de l’alcool, du cannabis, des relations filles/garçons, et même de spiritualité.

«Les étudiants du CO ou de l’école supérieure ont souvent beaucoup de peine à s’organiser pour bosser. Nombre d’entre eux ne travaillent pas assez. Ils disent: j’ai lu une fois, ça suffit. Il faut qu’ils se ramassent une baffe pour s’y mettre vraiment, ou que les parents commencent à mettre le holà. Comme les apprentis, ils se plaignent de leurs horaires chargés, voient moins les copains, perdent du temps à la gare parce que les correspondances ne sont pas bonnes pour rentrer chez eux. Bref, ils se sentent incompris à l’école et certains souffrent de moqueries», poursuit Annette Wicht.

«Le paraître compte beaucoup pour eux. Ils passent parfois leur temps libre dans les centres commerciaux. Je trouve qu’ils manquent de réflexion et de responsabilisation personnelles, ils se cherchent. S’habillant de telle façon, en fonction des musiques ou des groupes ou des copains. Ils sont soucieux pour l’avenir: choisir un métier dont ils ont envie n’est pas facile. D’autant, qu’ils développent souvent une mauvaise estime d’eux- mêmes».

Ils se font du souci pour leurs parents

Le sujet des parents n’arrive pas tout de suite dans la conversation, note Annette. «Je suis confrontée à toutes les difficultés des enfants de familles recomposées et de parents divorcés. Ils sont en souci quand les parents ne vont pas bien et se demandent où ils vont gicler, eux». Ce que l’on ignore souvent, dans ces nouvelles constellations familiales, «à la suite d’une séparation, le jeune doit souvent aider à la maison». C’est surtout le cas pour les filles, constate l’écouteuse de rue, qui se rappelle de cette adolescente, complètement démotivée par les tâches ménagères, reposant toutes sur ses épaules. «Elle a pu en parler à sa mère et partager avec son frère une partie du travail, alors qu’il n’en fichait pas une auparavant». Car l’écouteuse ne se contente pas d’un contact, elle établit une relation suivie lorsque cela s’avère nécessaire.

L’interlocutrice de ces jeunes remarque qu’ils sont souvent impuissants à saisir les problèmes qui se présentent. «Ils empilent les problèmes les uns sur les autres. Tout devient noir, insoluble. Je leur apprends à poser les problèmes côte à côte. Et à décortiquer les petites choses les unes après les autres. Ils sont contents quand quelqu’un les écoute sans faire de morale. Je m’autorise juste à leur dire: est-ce vraiment cela que tu veux?»

Les jeunes disent d’emblée consommer beaucoup d’alcool. «C’est souvent 8 à 10 bières par soirée, les filles aussi. Il faut qu’ils aient fait une c.ie pour s’en soucier. Depuis que j’ai failli tuer quelqu’un au volant, je ne bois plus une goutte, m’a confié un garçon, paniqué par un accident dont il était responsable».

Sans domicile à 18 ans

L’écouteuse tombe aussi sur des jeunes qui ne voient pas d’avenir devant eux: le chômage, la zone. Certains même sont sans domicile. Comme cette jeune fille, mise dehors par sa famille adoptive, puis placée dans une famille d’accueil. «Là, les choses se sont mal passées et elle a fugué, avant de se retrouver à Fribourg, en accueil de jour, puis en accueil de nuit, dans un abri. La seule jeune personne là-bas, parmi des éclopés de l’existence. Maintenant on lui a trouvé un foyer. Reste qu’elle part dans la vie avec personne autour d’elle», déplore Annette Wicht.

Cette jeune génération qui a appris à communiquer par signes la surprend. «Dans les relations garçons/filles, je suis frappée par ces initiatives amoureuses ou par ces ruptures qui interviennent par SMS. C’est ainsi que certains arrêtent une relation de deux ans! Un sujet d’étonnement pour Annette Wicht, devant cette génération qui tapote sur son téléphone au lieu de prendre la peine de communiquer face à face.

Les conversations touchant au sens de la vie ne sont pas rares. «Parfois, sentant que j’ai une éthique chrétienne, ils abordent le sujet de la foi. Ca peut aller loin. En connaissant les doutes qui me sont exprimés, je me permets d’oser un bout de relecture de la vie d’un jeune, avec une vision chrétienne. Je crois qu’il faut révéler à l’autre s’il est attiré par quelque chose de plus profond. Il est important de mettre le spirituel dans le quotidien et toutes ces questions qui vont au-delà de soi. «Mais c’est le jeune qui guide les sujets dont il veut parler». (apic/vb)

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