Interview
Assurer le nécessaire avec toujours moins de moyens
Propos recueillis par Daniel Kosch, secrétaire général de la RKZ
Zurich, 3 décembre 2003 (Apic) Gabriele Manetsch-Sacher a été élue à la présidence de la Conférence centrale catholique romaine (RKZ) lors de l’assemblée des délégués des 28 et 29 novembre à Zurich. Comment assurer le nécessaire avec toujours moins de moyens financiers? Son expérience à l’exécutif de l’Eglise catholique de Bâle-Ville, confrontée à une baisse constante de membres, donc de contribuables, lui sera certainement d’un grand secours.
Cette Suissesse née à Heiligenberg, en Allemagne du Sud, a passé son enfance et sa jeunesse à Salem, dans le Bade-Wurtemberg, avant que sa famille rejoigne la ville de Schwyz. Titulaire d’un diplôme d’enseignement secondaire en français, allemand et histoire à la faculté des lettres de l’Université de Bâle, elle se met au service de la paroisse Ste Claire dans la cité rhénane. Elle enseigne alors la religion, accompagne les jeunes jusqu’à la confirmation, prépare des liturgies, participe à un groupement de femmes, collabore à la Journée mondiale de la prière. Parallèlement, elle oeuvre au sein de «Pro Filia» à Bâle.
D.K: A côté de vos tâches familiales et de vos activités dans la paroisse, vous avez accepté de prendre des responsabilités au sein de l’organisation ecclésiastique cantonale. Pouvez-vous préciser quelles ont été les étapes de ce troisième engagement?
Gabriele Manetsch-Sacher: En septembre 1995, j’ai été élue par le synode bâlois au conseil exécutif de l’Eglise catholique romaine de Bâle-Ville. En novembre 1998, on m’en a confié la présidence. Dans cette dernière fonction, la connaissance de l’histoire de la ville et surtout du diocèse de Bâle que j’ai pu acquérir lorsque je travaillais comme guide touristique m’ont toujours été d’une grande utilité. En effet, bien des questions touchant l’Eglise ou les relations entre celle-ci et l’Etat sont à aborder dans une perspective historique. Un tel regard aide à mieux comprendre les événements que nous traversons actuellement et à réagir en conséquence.
D.K: En tant que nouvelle présidente de la Conférence centrale, vous assumez désormais une charge importante à l’échelon national. Sur quelles expériences pourrez-vous tabler?
G M-S: Depuis 1999, ma qualité de présidente du Kirchenrat m’a valu de représenter l’Eglise de Bâle-Ville à la Conférence centrale. Durant ces presque cinq années, j’ai pu me familiariser avec son champ d’activité et sa manière de travailler. Une connaissance d’autant plus intime que je siège au sein de sa présidence depuis 2001 et participe dès lors directement à la préparation des assemblées plénières.
Dans mon «bagage de départ» pour assumer mon rôle de présidente de la Conférence centrale, il y a aussi ce que m’a apporté quatre ans (2000-2003) de participation active à la Commission de planification pastorale de la Conférence des évêques suisses (CPP). En tant que membre de cet organe, j’ai acquis une bonne vision des questions qui se posent en matière pastorale à l’échelon de la Suisse et j’ai pu nouer des contacts avec les responsables pastoraux de toute la Suisse.
D.K: Pourriez-vous définir de manière plus concrète ce travail de planification pastorale?
G M-S: La Commission de planification pastorale et l’organisation de cofinancement Action de Carême/Conférence centrale travaillent sur un sujet commun, soit la mise au point de contrats de prestation avec les institutions financées à l’échelon national. Ma présence à la CPP m’a amenée, par exemple, à participer au débat de fond sur l’orientation des institutions de formation, tandis qu’à la Conférence centrale, ce sont les aspects financiers qui sont traités au premier chef. Faire la part du «pastoral» et du «financier» et trouver un juste équilibre entre eux sont une préoccupation importante pour moi. Il va de soi que plus l’argent à disposition se raréfie, plus cette tâche est ardue.
D.K: Parallèlement à votre mandat de présidente de la RKZ, vous continuerez à représenter l’Eglise catholique de Bâle-Ville, où vous assumez la présidence du conseil exécutif. En quoi votre expérience acquise au sein d’une Eglise avant tout urbaine et située à la frontière de la France et de l’Allemagne profitera-t-elle à la Conférence centrale?
G M-S: Mon engagement en qualité de présidente du conseil exécutif me confronte à de profondes mutations. La société a changé, y compris les attitudes religieuses et les attentes à l’égard des Eglises. C’est pourquoi, les Eglises de Bâle-Ville ont commandé une vaste étude qui a été publiée sous le titre de «Kirche und Marktorientierung» (l’Eglise et l’orientation vers le marché). Aussi bien des théologiens que des spécialistes de l’économie d’entreprise et du marketing ont participé à ce travail. A lui seul, cet angle d’attaque inhabituel des questions touchant l’organisation ecclésiale est révélateur non seulement d’une volonté, mais de la nécessité ressentie à Bâle d’aborder les choses autrement. De même, le fait que l’étude ait été entreprise sur une base oecuménique montre l’importance que nous attachons à la collaboration entre Eglises, tout particulièrement en ces temps où l’effectif des membres est à la baisse.
D.K: Les études sur la situation des Eglises et l’exigence d’une plus grande efficacité de l’action pastorale foisonnent. Comment les choses se présentent-elles dans la pratique?
G M-S: A Bâle-Ville, nous nous attendons pour le moment à un recul moyen des recettes fiscales de 2,25% par an. Certes, la diminution des moyens financiers à disposition nous affecte. Mais ce qui donne le plus à réfléchir encore, c’est l’érosion des fidèles participant activement à la vie de l’Eglise. Au vu de cette évolution, nous avons élaboré avec le décanat un plan pastoral pour contrer cette tendance. Parmi les besoins impérieux figure l’instauration d’une collaboration obligatoire entre les paroisses, que ce soit dans le cadre d’une fédération ou, ce qui est plus encore à l’ordre du jour, d’un redécoupage des territoires paroissiaux. En outre, un train de mesures visant à un meilleur rendement de l’exploitation des biens-fonds appartenant à l’Eglise a été arrêté et dont l’introduction a lieu par étapes.
En ce qui concerne le personnel de l’Eglise, une révision du règlement du personnel et de la grille des emplois prévoyant une diminution des pourcentages de poste a été adoptée. Au niveau des activités, l’enseignement de la religion donne lieu à un débat permanent. Les problèmes qui se posent dans ce domaine particulier exigent de la part des membres de l’Eglise concernés, en particulier des bénévoles et collaborateurs pastoraux, de la sensibilité, du sens de la négociation et de la motivation. S’agissant des conditions de travail du personnel ecclésial, des solutions acceptables socialement parlant doivent être élaborées, de même que des stratégies pour l’avenir. Dans ce vaste chantier, la collaboration entre les Eglises catholiques des deux Bâle revêt un aspect très important: aujourd’hui déjà, de nombreuses tâches sont assumées conjointement et cette évolution est destinée à se poursuivre.
D.K: Lorsque, forte de cette expérience bâloise d’une Eglise qui se rétrécit numériquement et s’affaiblit financièrement, vous regardez les défis auxquels la Conférence centrale est confrontée, sur quoi doit-elle, à votre avis, porter l’effort principal?
G M-S: Le premier axe important est la poursuite du développement du système de cofinancement des institutions actives à l’échelon des régions linguistiques et de l’ensemble du pays. Celles-ci touchent l’essentiel des fonds à disposition de la Conférence centrale, soit 5,3 millions de francs. Or, comme nous le savons, les moyens financiers ont tendance à diminuer. Aussi est-il d’autant plus important de répartir cet argent de la manière la plus judicieuse possible et en accordant des subsides aux bons échelons. Concrètement, cette manne doit aller aux institutions en charge de la coordination de l’action de l’Eglise, à la direction de cette dernière, au travail au sein des médias, à la formation de base et à la formation continue des collaborateurs pastoraux, aux offices réalisant du travail de réflexion fondamentale et créant des outils de travail pour les paroisses, ainsi qu’aux associations actives à l’échelon national, en particulier le domaine de l’animation de jeunesse.
Je suis heureuse que la Conférence des évêques ait mis sur pied un groupe de réflexion sur la fixation des priorités pastorales dans le contexte des réalités financières actuelles. Celui-ci a été surnommé «Paprika» en raison de sa dénomination en langue allemande «Pastorale Prioritäten und Finanzielle Realitäten der katholischen Kirche». Je dirais que ce surnom est de bon augure, dans la mesure où le groupe, pour mener à bien sa mission, devra faire montre d’esprit incisif et avoir de la clarté dans les idées.
D.K: Le second axe des efforts de la Conférence centrale concerne le droit public ecclésiastique. L’action conjointe de l’Etat et de l’Eglise a fait ses preuves. Au niveau juridique, il y a lieu de défendre les intérêts de l’Eglise catholique et de contribuer au développement d’un droit de la religion adapté à notre temps.
G M-S: Dans le contexte du droit public ecclésiastique, les sujets à traiter portent aussi bien sur des questions fondamentales que sur des sujets éminemment pratiques. Par exemple, dans le domaine de la législation concernant l’harmonisation des registres d’habitants, la Conférence centrale va poursuivre sa lutte pour que l’appartenance religieuse continue à figurer parmi les caractères à enregistrer d’office. Si l’Etat renonçait à relever cette donnée, il en résulterait de sérieuses difficultés pour les Eglises et pour lui-même aussi. Face à de telles questions, la Conférence centrale doit rester très active et vigilante afin de défendre les intérêts des cantons comme de l’Eglise.
D.K: Une dernière question: quels voeux formulerez-vous pour la nouvelle année lorsque, le 1er janvier 2004, vous prendrez comme première femme la présidence de la RKZ?
G M-S: En tant que lieu de rassemblement des 26 cantons et demi-cantons de la Suisse, dans toutes leurs diversités linguistique, culturelle, confessionnelle et juridique, la Conférence centrale m’apparaît comme une organisation où l’on cultive le consensus. Mon premier voeu est que cette unité dans la diversité demeure une réalité tangible au sein de la Conférence centrale.
A mesure que croît la pénurie de personnel et d’argent, non seulement la nécessité de collaborer augmente, mais également les risques de conflits de pouvoir et de disputes sur la répartition des fonds. Tout cela peut nuire à une utilisation optimale des forces. Aussi mon deuxième voeu est que nous parvenions à renforcer la collaboration. Cela entre les Eglises cantonales, entre les institutions cofinancées, avec l’Action de Carême et, tout particulièrement, avec la Conférence des évêques.
En Eglise comme ailleurs, les structures répondent à une nécessité. Celles de la Conférence centrale aussi. Mon souhait est que les femmes et les hommes qui s’engagent au sein de ces dernières n’oublient pas que nous sommes en tout premier lieu membres de l’Eglise de Jésus-Christ qui veut que les humains vivent en plénitude. (apic/dk/bb)
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