Genève 2003, le Sommet mondial sur la société de l’information: un fiasco annoncé
Berne, 3 décembre 2003 (Apic) La Plate-forme suisse comunica-ch a pris ses distances mercredi avec les contenus actuels du Sommet mondial sur la Société de l’information (SMSI). La coalition qualifie le sommet de l’ONU qui se déroulera à Genève du 10 au 12 décembre prochain de « fiasco annoncé ». Elle présente des revendications et des propositions alternatives pour une « autre » société de l’information, pluraliste, démocratique et fondée sur les droits humains.
Regroupant dans une coalition informelle une quarantaine d’organisations de la société civile suisse (ONG, oeuvres d’entraide, associations de journalistes et de professionnels des médias, syndicats, internautes, etc.), la Plate-forme comunica-ch a lancé un cri d’alarme: non seulement le Sommet ne pourra tenir ses promesses de réduire la « fracture numérique » au niveau mondial, mais on risque d’assister à des reculs historiques au plan des droits de l’homme, du droit du travail, de la liberté d’expression et de la presse, ainsi qu’en matière de politique de développement.
Le rôle de la Suisse salué
Dressant un bilan critique de cette première phase du SMSI au cours d’une conférence de presse le 3 décembre à Berne, la Plate-forme a toutefois salué la consultation et le dialogue soutenu avec la société civile menés par certaines délégations nationales. La délégation gouvernementale suisse, dont font partie, au titre de la société civile, trois membres de comunica-ch, s’est ainsi vu décerner par un satisfecit pour avoir joué un rôle de pionnier. Alors que les médias traditionnels sont les parents pauvres du SMSI, la Suisse – pays hôte du Sommet – s’est notablement engagée pour soutenir l’importance du rôle des médias et de leur liberté dans la société de l’information.
Membres de la délégation officielle, Chantal Peyer et Wolf Ludwig sont intervenus devant la presse en leur nom propre. Responsable de la politique de développement à l’oeuvre d’entraide « Pain pour le Prochain », Chantal Peyer a reconnu que si la société civile était déçue, c’est certainement parce que ses attentes étaient élevées. Si l’on a fait miroiter de nouvelles formes de participation innovatrices, dans les faits le Sommet n’est pas réellement « tripartite » (Etats, secteur privé et société civile), a-t-elle souligné.
Face aux reculs observés dans les textes politiques du SMSI (à propos des droits humains, des médias, des droits des travailleurs, des logiciels libres ou du financement dans les pays en voie de développement des fameuses TIC, les technologies de l’information et de la communication), la société civile ne veut plus cautionner la Déclaration de Principes et du Plan d’Action du SMSI en l’état actuel et s’en désolidarise.
Une dominante « technocentrique et marchande »
« C’est une question de crédibilité », lance Wolf Ludwig, du syndicat des médias comedia. « On ne peut descendre en dessous d’un certain seuil. au stade actuel, les textes officiels du SMSI sont creux et sans substance », renchérit Michel Egger, responsable de politique de développement à la Communauté de travail Swissaid/ Action de Carême/ Pain pour le prochain/ Helvetas/ Caritas/ Eper.
La majorité des propositions novatrices faites par la société civile n’ont pas été retenues et comunica-ch parle même de « régression » et d’une dominante « technocentrique et marchande ». Pour comunica-ch, « le souffle visionnaire » est absent et « les promesses de participation de la société civile, malgré quelques ouvertures, n’ont pas été tenues. Le Sommet de Genève a donc toutes les chances d’être un échec ». Le 14 novembre dernier, comunica-ch avait remis un Mémorandum au président de la Confédération Pascal Couchepin, puis l’a transmis à la ministre des Affaires étrangères, Micheline Calmy-Rey. La Plate-forme y réitère ses craintes de voir la délégation suisse – pressée de faire du Sommet « une réussite » – céder sur des points essentiels. Elle demande aussi des garanties en matière de droits humains pour la seconde phase du SMSI qui se tiendra à Tunis en 2005.
Une autre société de l’information est possible
La Plate-forme propose des éléments pour une vision alternative dans le domaine des droits humains, des médias (liberté, pluralité et indépendance rédactionnelle, médias communautaires), du financement (création d’une task force ad hoc) et des logiciels libres. Désireuse de mettre son énergie dans les événements parallèles au Sommet de Genève, comunica-ch invite la population et les organisations suisses à y participer activement. Mis sur pied par les gouvernements, le secteur privé et la société civile, les événements parallèles sont près de 200. Wolf Ludwig en propose une sélection, estimant que c’est là que les vrais débats du SMSI auront lieu. JB
Encadré
Comment en est-on arrivé là ?
Comment en est-on arrivé là, après un si long processus de consultation et de négociations? Pour Michel Egger, « on a fait le choix des mauvais acteurs: confier le leadership du SMSI à la seule Union internationale des télécommunications (UIT) était une erreur stratégique et politique, l’UIT étant une organisation avant tout technique, fermée aux organisations de la société civile, intimement liée aux intérêts des grandes entreprises de télécoms ». Avec « l’idéologie techniciste et marchande » présidant au SMSI, l’échec était donc programmé. La société civile milite en effet pour une « société de l’information » centrée sur l’être humain et la diversité des cultures, et non pas axée sur le « tout marché ».
Au plan suisse, le partenaire naturel de l’UIT est l’Office fédéral de la communication (Ofcom), dépendant du Département fédéral de l’environnement, des transports, de l’énergie et de la communication, alors que le Département fédéral des affaires étrangères aurait sans doute été mieux équipé pour ce genre d’événement, analyse Michel Egger. JB
Encadré
Les revendications de comunica-ch
Droits humains – Actuellement, au SMSI, la référence à la Déclaration universelle des droits de l’homme et celle à son article 19 sur la liberté d’opinion et d’expression ne sont pas assurées. Pire, les textes actuels laissent la possibilité aux Etats de se soustraire à l’impératif des droits humains en les subordonnant aux législations nationales.
Médias – La reconnaissance des médias « libres, pluralistes et indépendants » en tant qu’acteurs et vecteurs essentiels de la société de l’information n’est pas acquise. La mention des médias communautaires, soutenue par la Suisse et très importante pour les pays en développement, est totalement ignorée.
Droits du travail – Les références aux conventions de l’Organisation Internationale du Travail (OIT) ont été supprimées, laissant la place à une formulation vague et non définitive.
Logiciels libres – Les passages sur les logiciels libres, éléments essentiels pour construire une société de l’information inclusive et accessible à tous, ont été reformulés jusqu’à en perdre leur sens, suite à la pression de Microsoft, relayée par les Etats-Unis. Les logiciels libres n’apparaissent plus comme une solution modèle à promouvoir. (apic/be)
webmaster@kath.ch
Portail catholique suisse