Avec les Pères Delorme et Guillaud, prêtres sur le terrain à Lyon

Apic Interview

Paris: La France s’apprête à approuver la loi sur l’interdiction des signes religieux à l’école

Une manière d’occulter des débats plus brûlants

Par Pierre Rottet

Paris, 3 février 2004 (Apic) La France s’apprête à approuver la loi sur l’interdiction des signes religieux à l’école. Le débat public qui vient de commencer sur la sacro-sainte laïcité ne s’annonce pas serein. Aujourd’hui, plus personne ou presque ne doute que la mesure vise avant tout les musulmans. Moins de 200 cas de foulard à l’école ces dernières années, sur des dizaines de milliers de jeunes étudiantes de confession musulmane, auront somme toute suffi à mettre le feu aux poudres.

La COERS, la Commission oecuménique des Eglises pour les religions et les sectes en Suisse, vient de mettre sur pied un colloque à Saint-Maurice, en Valais. Un rendez-vous placé sous le titre évocateur: «Les musulmans: un défi, un danger, un cadeau pour nos Eglises et nos sociétés?». L’occasion de tendre l’oreille et de demander à certains participants, comme les Pères Christian Delorme et Michel Guillaud, hommes de terrain à Lyon, de s’exprimer sur la question.

Christian Delorme, l’un des organisateurs de la Marche des «beurs» il y a vingt ans, est prêtre chargé des relations avec les musulmans dans le diocèse de Lyon. Cela fait 30 ans, dit-il, qu’il vit cette expérience. Son collègue, Michel Guilllaud, aumônier universitaire et délégué diocésain pour les relations avec l’islam, avec qui il fait équipe, tente lui aussi de favoriser les liens entre les communautés. Une soixantaine de personnalités, catholiques, protestantes et musulmanes, notamment, ont pris part à ce colloque.

L’examen du projet de loi sur le port des signes religieux à l’école laisse présager jusqu’à jeudi ou vendredi des débats passionnés transcendant les clivages politiques. Le texte sera soumis le 10 février au vote des députés. Près de 150 d’entre eux – sans compter les porte-parole des groupes – une soixantaine d’UMP et de PS, et une dizaine d’UDF et de PCF) s’exprimeront 10 minutes chacun pendant plusieurs séances, avant que les députés n’examinent les trois articles du texte. L’élaboration de ce texte, officiellement porté par le ministre de l’Education nationale Luc Ferry, provoque depuis des mois des dissensions à l’intérieur de la plupart des formations politiques. Ce projet de loi a fait descendre dans la rue des opposants à la loi, des musulmans surtout, mais aussi des Sikhs.

Apic: Père Delorme, quel est votre sentiment sur la discussion concernant les «signes religieux ostensibles» qui s’ouvre à l’Assemblée nationale française?

Ch. Delorme: Le débat actuel est désastreux. En France, on éprouve de la difficulté à nommer les problèmes: certains courants de l’islam, organisés et fondamentalistes mais minoritaires, nous empoisonnent la vie. Ils cherchent peu à peu à prendre le pouvoir sur les musulmans de France, majoritairement porteurs d’un islam fraternel, ouvert, pacifique. Reste que ce foulard est porté pour mille raisons. Beaucoup de jeunes filles le mettent par piété, ou par tradition culturelle. Or là, visiblement, on est en train de s’en prendre sans distinction – y compris en privant d’école et de son droit à l’éducation une jeune fille – à toutes les familles musulmanes, alors que celles qui portent le foulard et surtout celles qui sont politiquement instrumentalisées représentent une minorité. J’ajoute que sur les 5 millions de musulmans en France, 2,5 millions sont Français.

Apic: Ne court-on pas le risque d’aboutir à un résultat inverse de celui escompté?

Ch. Delorme: Ce qui est le plus désastreux dans le débat actuel, c’est que l’ensemble des musulmans, à commencer par ceux – la grande majorité – qui ne portent pas le voile, sont en train de ressentir cette mesure comme anti- musulmane. Autrement dit, on est effectivement en train d’aboutir à un résultat inverse. C’est catastrophique.

Apic: Est-ce que les jeunes sont aussi interpellés par ce débat «voulu» par les hommes politiques?

Michel Guillaud: Le débat les rejoint complètement. Cela dit, la moitié des Français, selon l’article qu’ils lisent ou l’argument entendu, passent d’un jour à l’autre à une opinion différente. Mais les enjeux ne se situent pas autour d’une loi en discussion. Des choses beaucoup plus profondes sont en réalité touchées. Les jeunes chrétiens et musulmans de France sont aujourd’hui fragilisés, incertains sur le plan de la foi, de l’avenir. Et plus encore lorsque les groupes sont minoritaires. Souvent, ils ne connaissent pas grand-chose de leur propre foi et sentent confusément qu’elle n’est pas tellement prise en compte et valorisée dans le domaine public. Cela dit, il se trouve que l’exclusion amène les jeunes musulmans à investir plus l’espace public que les autres, à s’engager davantage dans les espaces socio-politiques, y compris parfois de façon plus agressive, plus violente.

Apic: Ils ne craignent pas non plus de revendiquer leur islamité.

Michel Guillaud: La plupart se réclament en effet du monde musulman: ceux qui vivent une tradition musulmane avec leurs parents – une minorité -, et ceux qui revendiquent leur islam comme seul point de leur identité pouvant éventuellement être valorisant. Quand ils n’ont pas de quoi être fiers de leur quartier, voire de leurs parents parce qu’ils ne parlent pas bien français ou n’ont pas une bonne situation, lorsqu’ils ne sont pas fiers de leur tête, de leur faciès, car c’est une tête d’arabe, pas fiers non plus de leur niveau scolaire, plutôt bas, pas fiers enfin du boulot, parce qu’ils n’en n’ont pas, il leur reste une chose sur laquelle ils ne sont pas en comparaison négative avec les Français: leur religion, l’islam. En d’autres termes, «touche pas à mon islam». C’est leur bannière, leur lieu de valorisation. Et là, il n’y a pas concurrence.

Apic: Mais que se cache-t-il derrière ce débat?

Ch. Delorme: Surtout la volonté du chef de l’Etat de satisfaire les demandes des enseignants qui, face à l’arrivée d’un certain nombre de foulards dans les écoles, réclamaient des directives précises. Moralité: on a voulu flatter ou satisfaire une partie de l’électorat. Il se trouve que le corps enseignant est une réalité importante en France.

Apic: Finalement, en quoi ce foulard dérange-t-il? A moins que le débat actuel ne vienne à point nommé pour escamoter d’autres sujets autrement plus brûlants.

Ch. Delorme: Le foulard ne va en général pas tout seul. Souvent, il s’accompagne d’autres comportements. Par exemple le refus de serrer la main d’un homme, de regarder un instituteur dans les yeux, d’aller à la piscine, de participer aux cours de gyms ou d’éducation sexuelle, de contester l’enseignement de l’histoire lorsqu’on y parle d’islam. Reste qu’en France, le problème n’est pas l’islam, mais celui du marché de l’emploi. Un système incapable d’absorber sur le marché de l’emploi les jeunes issus de l’immigration, alors que le travail est un facteur d’intégration. Et comme il se trouve que beaucoup sont musulmans. On a ainsi l’impression que l’exclusion est devenue un phénomène touchant en particulier les musulmans. On remarque aussi que le marché de l’emploi n’a plus besoin de cette jeunesse, pourtant voulue pour être une jeunesse de travailleurs à même de prendre la relève des parents. C’est là une partie du drame français. Nous avons dans nos banlieues des dizaines, pour ne pas dire des centaines de milliers de jeunes qui sont oisifs et ne trouvent pas de place dans la société. En d’autres termes, gagner de l’argent, devenir à leur tour consommateurs. Dans certains quartiers, aujourd’hui, on assiste à une «ghettoïsation» qui se forme autour d’un communautarisme musulman, souvent intégriste ou fondamentaliste, c’est-à-dire qui refuse les autres. On se sent rejeté? Alors on répond en rejetant à son tour.

Apic: Au-delà des préjugés, qu’est-ce qui fait problème?

Ch. Delorme: Les musulmans autour de nous, on les regarde à travers le prisme de l’actualité internationale. Un peu comme si à travers le musulman croisé dans la rue, notre esprit s’en allait faire un détour par Khartoum, Kaboul, Médine ou Téhéran., avant de revenir ici. Les Eglises ne font pas exception; elles expriment parfois aussi une certaine peur avec la montée des courants fondamentalistes musulmans qui, c’est vrai, prennent de plus un plus d’importance dans tous les pays musulmans. Un constat: Jean Paul II continue à poser des gestes en faveur du dialogue et de la fraternité – sa visite à la mosquée des Omeyyades, à Damas – alors que des freins sont mis dans son entourage immédiat, y compris parmi des cardinaux. Les cardinaux italiens, par exemple, sont très peu favorables au dialogue avec l’islam. Il y a des peurs révélatrices.

Apic: Les musulmans ne sont pas les seuls avec leurs fondamentalistes. Le président Bush aussi s’est réclamé de Dieu pour son action guerrière.

Ch. Delorme: C’est vrai! Une grande partie des conservateurs américains, comme les fondamentalistes musulmans d’ailleurs, veulent faire croire chacun pour leur compte, que nous sommes entrés dans un choc des civilisations, des religions. C’est terrible de constater que Bush alimente complètement cela. En faisant croire et en agissant comme si la civilisation occidentale, chrétienne, était aujourd’hui menacée par le monde musulman.

Apic, Les événements se sont succédés à propos de l’islam depuis 1979, avec la révolution iranienne. L’islam est revenu depuis sur la scène internationale.

Ch. Delorme: Le monde connaît actuellement des mutations. Elles s’opèrent à une vitesse incroyable. L’Europe occidentale est pour sa part en train de vivre une véritable révolution, en partie démographique, avec l’arrivée de populations nouvelles venues généralement de pays du Sud, en partie religieuse aussi. A la fin du 15ème siècle, l’Europe occidentale, à l’époque celle de la chrétienté, avait repoussé le monde musulman. En d’autres termes, pendant presque 5 siècles, l’islam a été absent de cette terre. Or voilà qu’il revient. Non parce qu’il a voulu revenir. Il se trouve simplement que les immigrés, majoritairement musulmans, sont peu à peu devenus des citoyens français. Aujourd’hui, ils revendiquent la visibilité de leur islam, de pouvoir vivre leur religion à parité avec les confessions religieuses déjà installées, comme le christianisme ou le judaïsme. D’où les craintes et les peurs. Cela d’autant plus que le contexte international manifeste l’existence d’un islam politique ou de plusieurs islams politiques, qui apparaissent comme les seules formes de résistance possible à l’actuelle mainmise de l’Amérique sur le monde. Cette dimension politique effraye. Il ne faut pas non plus oublier que nous avons une mémoire collective historique blessée de part et d’autre. PR

Encadré

Le débat français parasité en Suisse?

Co-organisateur de ce colloque, Martin Burkhard, pasteur réformé dans le canton de Vaud, est attaché dans ce même canton au service du dialogue interreligieux et interconfessionnel. Il est président du Comité de l’Arzillier, à Lausanne, une maison de dialogue interreligieux, après avoir résidé pendant 5 ans en Egypte. Martin Burkhard craint par-dessus tout que le débat français ne parasite et n’influence le débat en Suisse, pour l’heure plutôt serein. «La France n’a jamais réussi jusqu’à présent à accepter la diversité. Ce qui n’est pas le cas de la Suisse, où dès la Réforme, en tous cas, elle a dû faire avec la diversité religieuse. La France a toujours été réticente, voire incapable de voir dans la religion quelque chose qui contribue à la civilisation». Pour le pasteur Burkhard, le véritable obstacle à une meilleure compréhension entre les mondes islamique et chrétien a pour nom «ignorance». L’ignorance, dit-il, contribue à projeter peurs et préjugés, et à colporter davantage avec les tripes qu’avec la raison. La présence d’»un corps étranger», d’une autre religion, est en train de déclencher craintes et peurs.

Un constat que ne renie pas Jean-Pierre Barbey, actuellement médiateur «Eglises-réfugiés» à Lausanne. Il était il n’y a pas longtemps aumônier catholique pour les requérants d’asile, à Vallorbe, dans le canton de Vaud, à la frontière française. Il se souvient: «De nombreux requérants musulmans n’avaient pas la possibilité de rencontrer quelqu’un de leur communauté religieuse. Ils n’avaient pas non plus de lieux pour se réunir et prier ensemble. Avec ma collègue protestante, nous avons entrepris des démarches auprès des communautés chrétiennes de Vallorbe, catholique, protestante, évangélique, dans le but de les sensibiliser à cette question».

Les unes comme les autres se sont ou déclarées incompétentes pour résoudre ce problème, ou ont décliné sous prétexte qu’elles ne pouvaient pas prendre cette responsabilité par crainte d’être soupçonnées de faire la part belle aux musulmans. Et le pasteur d’assurer que d’autres communautés ont refusé sous prétexte que ce qu’il leur importait était d’annoncer Jésus- Christ. «Notre mission, avaient avancé ces mêmes communautés, n’est pas d’abord d’accueillir les autres, ou alors, à la rigueur, de les convertir». Finalement, le local n’a pas été trouvé.

Des illustrations de cet article peuvent être commandées à l’agence CIRIC, Bd de Pérolles 36 – 1700 Fribourg. Tél. 026 426 48 38 Fax. 026 426 48 36 Courriel: ciric@cath.ch

(apic/pr)

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