Apic interview
Une crise de transformation profonde, mais salutaire
Josef Bossart / traduction: Bernard Bovigny
Zurich, 9 février 2004 (Apic) La forme traditionnelle de l’Eglise est en train de disparaître, mais cela constitue une grande chance pour un «nouvel élan qualitatif», affirme le célèbre théologien autrichien Paul Michael Zulehner, de passage en Suisse, interrogé par l’Apic. Mais ces perspectives d’avenir sont encore lointaines, car beaucoup d’institutions ecclésiales sont affairées à garantir «la capacité de financement de l’ancienne entreprise».
«On ne met pas du vin nouveau dans des vieilles outres; sinon, les outres éclatent, le vin se répand et les outres sont perdues». Cette image tirée de l’Evangile correspond parfaitement à ce que prône Paul M. Zulehner pour l’Eglise catholique d’aujourd’hui, appelée à se transformer en profondeur, sans quoi elle risque de disparaître. Agé der 65 ans, le professeur Zulehner est doyen de la Faculté de théologie catholique à l’Université de Vienne, où il enseigne la théologie pastorale.
Apic: «Aufbrechen oder untergehen» (Se mettre en marche ou disparaître) est le titre de votre dernier livre, qui aborde le développement de l’Eglise. Si celle-ci ne se met pas en marche vers de nouvelles rives, elle risque de disparaître, pourrait-on dire .
Paul Zulehner: L’Eglise se trouve sous nos latitudes dans une situation de crise de transformation. Il apparaît clairement que la période de confort qu’elle a traversée, durant laquelle l’Etat et la société ont soutenu le christianisme avec tous les moyens culturels possibles, arrive à son terme. Dans cette Europe chrétienne, le christianisme faisait vraiment partie de la vie normale, au point qu’on le considérait comme une évidence culturelle.
Nous vivons maintenant dans un contexte culturel post-chrétien. Cela ne signifie pas que cette culture soit hostile au christianisme, mais elle demande à chaque citoyen de se déterminer. Comme l’a affirmé Karl Rahner, nous sommes passés d’un «christianisme de génération» à un «christianisme par choix».
Dans cette situation, si l’Eglise agit comme si elle voulait pour ainsi dire maintenir l’institution en vie, alors elle se trompe. Car cette forme d’Eglise arrive maintenant à son terme. Lorsque je parle de disparition, je ne veux pas dire que l’Eglise en tant que telle va disparaître, mais nous assistons à la fin d’une certaine forme historique confortable. Elle doit maintenant trouver une nouvelle forme d’existence.
Apic: Cela ne semble pas être facile du tout pour l’Eglise. Dans votre livre, vous affirmez qu’elle a «une manière dépressive de subir la crise avec presque du plaisir et sans agir» et elle «se plaint de sa situation improductive». Dans l’Eglise, on entonne une traditionnelle litanie de lamentations .
Paul Zulehner: Les gens ont autrefois appartenu à l’Eglise sans se poser de questions, pour ainsi dire de la même façon qu’ils ont «baigné» dans le lait maternel. Le climat social obligeait clairement les parents à aller à l’église en compagnie de leurs enfants.
Si nous évaluons de façon chiffrée ces faits qui appartiennent à l’Eglise du passé, alors apparaît imperturbablement depuis plusieurs décennies la même exclamation: «Quoi? On n’est plus que .»
Nous assistons pour ainsi dire à un processus et nous sommes marqués par ce sentiment: le bateau coule, le nombre de membres diminue, celui des prêtres également, les religieux disparaissent devant nos yeux, les gens deviennent plus âgés. Il est également sûr que le nombre de non-baptisés augmente. A peine la moitié des parents présentent leurs enfants au baptême dans les grandes villes comme Munich ou Zurich. Cela signifie que nous perdons, que nous diminuons. Voilà l’arrière-plan qui justifie ces «lamentations».
Apic: Perdre n’a pourtant rien de drôle ..
Paul Zulehner: Non, et cela correspond bien à l’attitude de «lamentations». Pourtant, partout où la vie se développe, il y a des crises. Et la crise signifie: tu quittes une forme de vie, mais tu réussis à traverser cette crise dès le moment où tu la prends comme une chance en vue d’atteindre des nouvelles rives, en vue d’une vie plus intensive, plus intéressante, d’une vie plus sincère, plus profonde!
Et c’est aussi une chance pour l’Eglise. La forme traditionnelle disparaît et en même temps, la force de l’Evangile faiblit visiblement dans le coeur des hommes. Voilà une chance pour l’Eglise en vue d’un nouveau bond en avant non pas quantitatif, mais qualitatif. Mais on peut aussi rater une chance. Comme dans le parcours de vie d’une personne, lorsqu’un infarctus ne constitue pas une occasion d’adopter un nouveau style de vie, elle va en payer le prix. Et une deuxième alerte conduit souvent à la mort.
Apic: Que doit donc entreprendre l’Eglise, afin que cet infarctus aboutisse à quelque chose de sain?
Paul Zulehner: Le théologien va invariablement prétendre: Si le Seigneur ne bâtit pas la maison, alors tous les responsables bâtissent en vain. Nous sommes certains que l’esprit saint est suffisamment présent dans la communauté ecclésiale au point qu’il l’aidera à trouver de nouvelles rives, si elle écoute vraiment ce que Dieu a à lui dire. Le Concile Vatican II a affirmé: Tu dois lire les signes des temps. Tu dois te demander: Qu’est-ce qui préoccupe les hommes? De quoi sont constituées leurs tristesses et leurs joies, leur espérance et leurs peurs? Cela est déjà une première leçon pour l’Eglise.
Nous découvrons dans les nouvelles recherches spirituelles ce qui préoccupe les hommes au-delà des Eglises. Et ensuite, emplis à ras bord de l’Evangile et pleins de bonne volonté, nous allons dire: Que faisons-nous maintenant aux côtés des hommes avec ces questions d’un nouveau genre? Avec ces questions que nous n’avons pas choisies nous-mêmes, mais que les hommes sont venus nous poser .
Apic: L’Eglise ne peut-elle pas apprendre déjà beaucoup à l’écoute de ses propres membres?
Paul Zulehner: Naturellement. L’Eglise doit déjà se mettre à l’écoute des nombreuses personnes que Dieu lui a procurées, les femmes comme les hommes, les vieux comme les jeunes, ceux qui ont suivi une formation comme ceux qui n’en ont pas, les artistes comme les gens ennuyeux. Elle a tout à gagner en écoutant attentivement ce que ces gens peuvent lui apporter à travers leur expérience.
Tout cela nécessite une forte disposition notamment de la part des autorités, afin qu’elles acceptent de ne pas être les seuls canaux de transmission de l’esprit saint dans l’Eglise. Cela nécessite également de la part des premiers responsables hiérarchiques, dont je ne remets aucunement l’autorité en question, un énorme esprit d’ouverture et une grande capacité d’écoute du peuple.
Un évêque peut apprendre dans quelle direction il faut aller à travers des signes prophétiques inhabituels. Par exemple lors d’une assemblée de chrétiennes et chrétiens engagés, lors d’un mouvement de protestation ou encore par une singulière histoire qui s’est déroulée dans l’Eglise qui ne plaît à personne …
Apic: Parlons de la jeunesse. L’Eglise d’aujourd’hui, dans sa forme traditionnelle, n’est-elle pas pour l’énorme majorité des jeunes synonyme de «pas cool», «pas sexy», comme on dit aujourd’hui?
Paul Zulehner: Le processus de guérison consiste à relativiser l’Eglise. Nous sommes fixés de façon presque maladive sur la question: Quelle relation as-tu avec l’Eglise? La vraie question doit être: Te laisses-tu toucher par Dieu, afin que cela aille mieux dans le monde? Afin que ce monde devienne plus pacifique et plus juste, afin que la liberté devienne effective et afin que, en ayant confiance en Dieu, le monde ne chute pas dans la perte du sens de la vie?
A mon avis, les jeunes se posent également ces questions: Quel avenir pour la nature? N’allons-nous pas vers une catastrophe écologique, et ne pouvons-nous pas l’éviter, en nous comportant de façon plus avisée avec l’ensemble de la création? Comment favoriser davantage de justice entre les générations, entre les riches et les pauvres?
Les jeunes ont indéniablement du flair, du moins les plus «avant- gardistes» d’entre eux. Nous devons dans tous les cas calculer avec le fait que seule une petite partie des jeunes engagés viennent à l’église. Peut- être cela vaut-il aussi pour l’ensemble de l’Eglise: elle sera constituée d’un petit groupe engagé dans la diaspora d’un monde moderne. Mais cela ne signifie pas qu’il n’aura aucune signification et aucune force. De façon globale, beaucoup d’autres institutions vivent le même phénomène en devenant plus petits, plus faibles: les syndicats perdront en importance, les partis politiques n’ont plus de relève assurée . Les institutions ne peuvent plus tabler sur le nombre, mais la qualité. Dans ce sens, il faut entreprendre ce qui est juste.
Apic: Et qu’est-ce qui serait «juste»?
Paul Zulehner: «Ce qui est juste» ne signifie pas: Comment rapprocher davantage les jeunes de l’Eglise? «Ce qui est juste» signifie, et j’en suis absolument sûr: Comment amener les jeunes vers le mystère profond de leur propre vie? Sentir présent dans sa propre histoire d’amour et de liberté la présence de Dieu lui-même, puis laisser venir en soi la question: Quelle confiance me manifeste ce Dieu si sombre et pourtant si aimant et que veut- il de moi?
Je pense que c’est un Dieu exigent et non un «Dieu – pudding à la vanille» bon marché et bien pratique, pour qui tout est bon, qui ne serait rien d’autre qu’un papa aimant et prodigue. Un Dieu finalement inintéressant. Je pose donc la question: Quel Dieu faisons-nous connaître aujourd’hui à nos jeunes?
Après des siècles marqués par la «terrorisation» de Dieu», comme l’on dit, nous avons développé la notion tout aussi terrible d’une «amorisation» de Dieu durant l’embourgeoisement de ces 30 dernières années. Ce Dieu est tellement aimant qu’il en devient inintéressant. Il n’exige rien, il n’encourage pas, il ne provoque pas. Il apparaît finalement inutile.
Qu’ai-je à faire avec l’Eglise, si je ne me suis pas d’abord laissé prendre par Dieu! Mais si c’est le cas, si quelqu’un dit: Je veux le faire, et le faire avec d’autres, alors il y a Eglise. L’Eglise naît chaque fois que quelqu’un se montre disponible et dit: Oui, au nom de Dieu, je prends part à la passion de Dieu pour le monde.
Apic: Vous appelez à une fin courageuse des lamentations .
Paul Zulehner: Oui, car nous autres adultes devons agir de façon à montrer notre joie de faire partie de l’Eglise, à être reconnaissants envers Dieu de nous y avoir amenés et de compter sur nous dans le monde. Et reconnaissants envers lui de nous avoir donné le meilleur, à savoir son fils et son esprit, afin de nous orienter et de nous indiquer de quelle façon nous investir pour le monde.
Nous devons également apprendre à dire: Sans nous, le pays serait plus pauvre. Pour preuve: la carte géographique des institutions sociales avant-gardistes de notre culture moderne est presque identique à celle des réseaux ecclésiaux, des communautés religieuses, des groupements, des mouvements, des oeuvres caritatives. Pourquoi n’allons-nous pas, la tête haute, pour dire: «Mesdames, messieurs, c’est un bien pour le pays que nous soyons là, qu’il y ait une Eglise capable d’agir». Pour ma part, je souhaiterais une telle attitude!
Apic: Ce qui n’exclut pas la critique à l’encontre de son Eglise .
Paul Zulehner: En effet. Car sur cette base-là, on peut encore se montrer plus libre et plus critique face aux anomalies de l’Eglise, à ses lenteurs ou au fait qu’elle fonctionne à l’économie tout en conservant son ancienne forme, laquelle devient toujours davantage bétonnée. Car l’Eglise affirme: nous devons veiller à diminuer le nombre de paroisses, afin qu’il y en ait un nombre égal à celui des prêtres, et veiller à ce que l’ensemble de l’entreprise puisse être financé. Dieu est absent comme il ne l’a été depuis longtemps dans ce que nous investissons actuellement en vue d’assainir la forme vieillissante et mourante de l’Eglise!
Je souhaite que nous ayons le courage de dire que nous pouvons renoncer à l’ancienne forme de l’Eglise. Nous pouvons, nous devons aussi la remettre en question au nom de l’Evangile. Et cela n’atteint aucunement ma loyauté, laquelle doit être suffisamment forte pour que même avec des moyens chimiques il soit impossible de me chasser de cette Eglise. Parce que c’est mon Eglise, à laquelle Dieu m’a ajouté.
Apic: Il faut donc souhaiter à l’Eglise un peu plus de sérénité dans le déclin .
Paul Zulehner: Dans le sens que si ce sentiment d’humilité est serein, sa mise en route a déjà débuté! Mais actuellement je ne vois que des lamentations. Cela signifie donc qu’il n’y a pas de perspective de mise en route. Je l’observe dans de nombreux lieux de planification, dans les Conférences épiscopales. On est tellement affairé au financement de l’ancienne institution que j’ai l’impression que les perspectives d’avenir sont encore loin.
Indication pratique: Une photo actuelle de Paul Zulehner est disponible à l’Apic: apic@kipa-apic.ch
(apic/job/bb)
webmaster@kath.ch
Portail catholique suisse